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CHAPITRE QUINZIÈME. î7l

à ses œuvres un caractère prononcé de réalisme. Ces deux

esprits si disparates éprouvèrent d'abord, à distance, et par

le seul fait de leurs ouvrages, une antipathie prononcée Tun

pour Tautre. Goethe était déjà en possession de la faveur

publique quand parurent les premiers drames de Schiller,

pleins de fracas, de verve et d'entrain, mais entachés de

mauvais goût et d'exagération. Soit jalousie, soit amour

Je l'art, qu'il voulait plus calme et plus pur, Gœthe voit

ce succès d'un mauvais œil. Schiller, de son côté, se sent

repoussé par la personnalité égoïste et froide de Gœthe.

Ils se voient pour la première fois et s'observent avec une

certaine défiance chez madame de Lengereld, au moment

où Gœthe revenait d'Italie. Le hasard les rapprocha plus

tard, en 1794, à léna, à l'issue d'une séance de la Société

d'histoire naturelle dont tous deux étaient membres; après

un long entretien, la glace fut rompue; ils comprirent

qu'ils étaient faits pour s'estimer et s'aimer; le temps

cimenta cette amitié, elle fut inaltérable jusqu'à la fin.

Gœthe se félicite en ces termes de cette rencontre imprévue

d'où naquirent des relations intimes : a Ainsi fut conclue

cette alliance qui n'a jamais été interrompue et qui a fait

tant de bien, à nous d'abord, puis à bien d'autres. Pour

moi, en particulier, ce fut un printemps nouveau, où

toutes les semences germèrent, où toute sève monta,

s'épanouit et s'élança joyeusement au dehors. »

Jean -Christophe -Frédéric Schiller naquit à Marbach, dans le Wurtemberg. Son père, d'abord barbier-chirurgien, puis officier dans l'armée et capitaine de recrutement, mena une vie errante et agitée; sa famille eut souvent à souffrir de la gêne; sa mère était une âme élevée, sensible; elle avait une teinture de poésie et de musique; ce fut elle qui commença les études de son fils, en lui fai-

sant apprendre des morceaux choisis des poètes modernes, tandis que le pasteur Moser lui faisait commencer le lalin; le jeune Schiller pensait alors à devenir pasteur lui-même, mais il lui fallut entrer, contre son gré, et par ordre du duc Charles de Wurtemberg, à l'Académie militaire, espèce de caserne dont la dure discipline et la règle sévère devaient singulièrement répugner à un enfant que son caractère portait à l'indépendance. Cette école renfer» mait tous les cours d'étude au complet; mais le régime militaire dominait tout; les exercices et les revues se faisaient comme dans un camp. Le jeune Schiller fut mis à l'étude du droit, pour laquelle il n'avait aucun goût; et d'ailleurs, le droit à treize ans, n'était-ce pas absurde? Comme compensation, il pouvait étudier le latin, le grec, les humanités , et il s'y appliqua avec ardeur. Mais il regimbait sourdement sous ce régime d'absolutisme, et feignait d'être malade pour lire en secret dans son lit les œuvres de Shakspeare. Lui et trois autres de ses camarades formaient une sorte de société secrète dont le but était des entretiens littéraires. Du droit, il passa à la médecine, et quitta l'école avec le diplôme de chirurgien militaire; il alla pratiquer à Stuttgard; mais il avait déjà composé son premier drame , les Brigands; il le publia sans oser y mettre son nom. Cette pièce fut remarquée par le directeur du théâtre de Manheim, qui la mit en scène; et Schiller put assister secrètement à la représentation. Mais le succès bruyant de ce drame divulgua bientôt son nom, et le duc Charles, fort mécontent, lui fit défendre de pu* blier autre chose que des ouvrages de médecine , et surtout d'avoir, sous peine de prison, des rapports avec Y étranger. Or l'étranger, c'était Manheim , dans le Palatinat; Vunité allemande était encore loin des esprits. Schiller

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