DE L
Notions historiques sur les origines et le développement de la nation. — Origines littéraires. — Légende d'Attila. — Cycle d*Arpad. — RéTeil littéraire à la fin du dix-huitième siècle. — Diyers recueils de chants populaires. — Influence du latin et de Vimitation étrangère. — Déyeloppement progressif de la nation. — Divers poètes, chroniqueurs et historiens. — Pray. — Czokonai. — Kisfaludy Alexandre. — Kisfaludy Charles. — Berzsenyi. — Kolcsey. — Vôrôsmarty. — Petoefi Sandor. — Garai. — Nicolas Zrinyi. — Arany. — Album des cent poètes hongrois. — Sasz.
La Hongrie actuelle est une partie de l'ancienne Pannonie et de la Dacie, où les Romains avaient établi leur autorité, souvent contestée, et troublée par des révoltes fréquentes.
Elle fut tour à tour occupée par les Goths, les Vandales, les Huns, les Gépides, les Lombards; elle fut enfin occupée par une horde tartare, les Avares, que l'on croit être une branche des Huns; et qui furent soumis par Gharlemagne.
En 889, un nouveau peuple asiatique, de race finnoise, les Madgyars, occupèrent la Hongrie, et leur roi Arpad fonda la première dynastie nationale. C'était un peuple guerrier, féroce , digne des Huns d'Attila , dont ils prétendaient descendre ; ils refoulèrent ou soumirent les tribus
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voisines, slaves ou germaniques, et poussèrent leurs dévastations jusqu'en Allemagne, en France et en Mie. Otbon le Grand arrêta leurs conquêtes , les battit à Augsbourg en 955, et rendit leurs princes tributaires de l'empire.
La Hongrie ne reçut la prédication chrétienne qu'à la fin du dixième siècle : Waïc fut le premier prince chrétien , et reçut au baptême le nom d'Etienne. Le pape Sylvestre II lui donna le titre de roi et d'apôtre de la Hongrie; il fut en même temps le législateur de son pays. Mais le pouvoir resta électif dans la famille d'Arpad, ce qui fut une source de discordes et de troubles; les empereurs d'Allemagne en profitèrent pour établir leur suzeraineté sur le pays.
Au treizième siècle, la Hongrie fut dévastée par les hordes tartares, qui se rejetèrent ensuite sur la Russie. La dynastie d'Arpad s'éteignît en 1301, ce qui produisit de nouveaux troubles, des guerres de prétendants, jusqu'au moment où Charles-Robert, de la maison d'Anjou, régnant à Naples, fut reconnu roi de Hongrie : il descendait des Arpad par les femmes.
La Hongrie eut une ère glorieuse sous la dynastie nouvelle : Louis I*% le Grand, conquit le royaume de Naples, où il vengea la mort de son frère André, et régna à la fois sur la Hongrie et la Pologne. La justice, le commerce » l'industrie fleurirent sous son règne. Sa fille Marie fut proclamée rot à sa mort, et épousa Sîgîsmond, empereur d'Allemagne.
Mais la Hongrie était alors exposée aux coups des Turcs; Bajazet, maître de la Servie, de la Bulgarie, de la Macédoine, vainquit Sigismond à Nicopolis (1396); Ladislas périt en combattant contre eux à Varna. Belgrade, devenue
le rempart de la Hongrie, fut défendue par le brave Hunyade Corvin, contre les assauts de Mahomet II qui ne put le réduire (1456). Son fils, Matbias Gorvin, héritier de sa valeur et de ses talents, fut proclamé roi de Hongrie, et porta au plus haut degré la puissance de la nation : il soumit la Moldavie et la Yalachie, enleva à la Bohême la Moravie, la Silésie et la Lusace, et s'empara même de Vienne sur l'empereur Frédéric II.
Sous Louis II cette grandeur s'affaissa ; ce prince perdit
Belgrade, et périt à Mohacz (1526) en combattant contre
Soliman. La Hongrie passa alors à la maison d'Autriche ,
et y fut maintenue au milieu des révoltes, des résistances,
des prétentions diverses qui désorganisèrent et affaiblirent
le pays. La couronne fut déclarée héréditaire dans cette
maison en 1687; plus tard Marie -Thérèse, pendant la
guerre de Succession, dut aux Hongrois le salut de sa
dynastie : elle se présenta aux magnats, tenant son fils
dans ses bras , excita leur enthousiasme , et ils s'écrièrent
en l'acclamant : Moriamurpro rege nostro Theresâ! L'union
de la Hongrie à l'Autriche était devenue définitive , grâce
aux ménagenaents, aux faveurs dont la cour de Vienne
entoura toujours la noblesse du pays ; quant au peuple , il
fut négligé ; l'Autriche s'occupa fort peu de son bien-être,
de son organisation intérieure, de son progrès matériel
et moral, jusqu'au moment où le besoin de réformes se
manifesta d'une manière violente par la révolution
de 1848.
La population de la Hongrie est loin d*être homogène ; il y a peu de pays en Europe où l'on trouve une plus grande diversité de races. Sur une population de neuf millions d'habitants, il n'y a guère que la moitié de Madgyars; les Huns y comptent pour trois millions environ,
le reste est composé d'Allemands, de Valaques, de Grecs et de Juifs.
La révolution hongroise de 1848-49 fut le contre-coup de celle de Paris. On sait quelle effervescence se produisit alors dans toute l'Europe, sous l'influence d'un libéralisme ardent , désordonné , dont les violences démocratiques ébranlèrent en ce moment presque tous les trônes. En Hongrie, le mouvement élait national , hostile à l'Autriche ; les MaJgyars voulaient leur autonomie, le maintien de leurs usages, leur suprématie sur les autres races; rien n'était bien défini ; mais le mécontentement fit courir toute la nation aux armes; Kossuth, chef du gouvernement insurgé , répugnait aux mesures extrêmes , et ne voulait pas sortir de la légalité. L'Autriche, menacée de toutes parts , accepta l'intervention armée de la Russie , et l'insurrection fut étouffée. Depuis cette époque , un apaisement notable s'est produit dans les esprits; la Hongrie s'est réconciliée avec l'Autriche , en obtenant les garanties qu'elle désirait pour sauvegarder son autonomie et sa nationalité. On n'y rêve plus ni la séparation, ni le fédéralisme autrefois demandés à grands cris. Le système qui a prévalu est le dualisme, c'est-à-dire que la Hongrie forme une moitié de l'empire, ayant son autonomie, son indépendance légale, sa représentation constitutionnelle, ses finances, ses libertés, privilèges et coutumes; le royaume de saint Etienne est rétabli sur ses bases anciennes , et l'empereur est couronné à Pesth en consacrant par serment les garanties données à la nation madgyare. C'est sur ces bases que s'est opérée la réconciliation entre la Hongrie et l'empire d'Autriche , et il semble, en effet, que ce soit l'intérêt commun, surtout en présence de l'agrandissement de la Prusse , devenue empire d'Allemagne , et menaçant
HONGRIE. ^y,
tous les peuples voisins du poids de sa force et de son ambition.
Si Ton veut retrouver les traces de l'ancienne poésie nationale de la Hongrie, il faut aller chercher dans les vieux chroniqueurs, où l'on en voit au moins la substance. Le cycle primitif de cette poésie , exposé par Turoci dans sa Chronique des Hongroù, se rapporte à Attila (Etele) et aux Huns. Les Huns et les Madgyars y sont représentés comme des peuples frères; Attila n'est plus ce barbare féroce, ce fléau de Dieu qui détruit pour détruire; il a un rôle providentiel; il est venu pour purifier le monde romain de ses souillures; il a un fils, Chaba, qui retourne en Asie pour continuer sa dynastie , et l'un de ses descendants est Ahnos. père d'Arpad, le premier grandpriHce des Madgyars; ainsi Arpad continue l'œuvre d'Attila; il reprend ses conquêtes en s'élablissant au sommet des Carpathes, et en prenant possession de la Pannonie.
Le cycle poétique d'Arpad offre des données moins fabuleuses, et il a fourni à Vôrôsmarty le sujet d'une épopée nationale. Arpad a reçu d'un berger le glaive puissant d'AttUa, qui lui-même le tenait de Dieu pour punir les peuples coupables. Les successeurs d'Arpad continuent l'œuvre de la conquête : vaincus à Augsboui^ par Othon le Grand, les Hongrois païens promettent d'embrasser le christianisme : Attila avait autrefois épargné la ville de Rome; comme récompense, sa race doit devenir chrétienne et recevoir la couronne royale. Mais il fallut une nouvelle Clotilde pour décider cette conversion : ce rôle échut à Sarolt, mère de saint Etienne, qui compléta la transformation de son peuple, et reçut du pape Sylvestre n la fameuse couronne de Hongrie. La dynastie
d'Arpad a duré quatre cents ans, et donné vingt-trois souverains à la Hongrie.
Les vieux chants nationaux se conservèrent dans la nation hongroise avec le culte de son glorieux passé; ils furent môme en honneur sous la dynastie d'Anjou, et retentissaient dans ces brillantes réunions de la cour de Yisegràd , où Charles-Robert, Louis le Grand et Marie I" donnaient des fêtes splendides à la chevalerie. Hunyade et Mathias Gorvin conservèrent ces traditions poétiques qui étaient un culte national ; un historien raconte que Mathias avait toujours dans sa salle de festins des jongleurs qui répétaient les vieux chants en s'accompagnant de la guitare (kobza). Cette poésie populaire fut étouffée peu à peu par la culture latine et germanique ; florissante encore au seizième siècle, elle eut une éclipse de deux cents ans^ et ne se réveilla qu'à la iSn du siècle deniier, pour reprendre de nos jours tous ses droits.
La littérature hongroise est donc pour rEuropc une découverte toute récente ; un poôte national , Petoëfî Sandor, qui mourut dans la guerre d'indépendance contre l'Aulritriche, en 1849, contribua surtout à la révéler à l'Europe; mais avant lui , les frères Kisfulady et Yôrôsmarti avaient fait des travaux importants, salués avec enthousiasme par le patriotisme hongrois. De nombreux critiques remontèrent aux sources de l'inspiration nationale; on s'attacha surtout à recueillir les vieux chants populaires, les poésies légendaires , et en peu d'années une abondante moisson venait couronner ces efforts ; c'est ainsi que l'on eut les Chansons et traditions nationales, par Erdelyi J&nos; le Recueil universel des chansons nationales, par Gabriel Matray; le Trésor littéraire de Kincstar; les Mythes, traditions et contes populaires, par Majlath J&nos; les Chansons et
mélodies du peuple madgyar, par Széni Raroly, et d'autres encore.
A part les cycles légendaires dont nous avons parlé , la littérature hongroise ne remonte guère au delà du seizième siècle. C'est à peine si Ton retrouve quelques traces des chants nationaux que firent naître les luttes terribles des Hongrois contre les Turcs , sous la dynastie des Hunyades. Pourtant il est incontestable que le sentiment patriotique fut encouragé par les poètes de ce temps : on en trouve la preuve dans le poëme de Toldi, qui était populaire au seizième siècle , et qui a été rajeuni de nos jours par Jean Arany. Mais la culture savante fit tort à la langue et à la littérature nationale; les classes lettrées, de même que l'aristocratie, négligèrent l'idiome vulgaire; le latin prit une place prépondérante dans les écoles; la civilisation italienne domina à la cour au quinzième siècle ; dans le siècle suivant, ce fut l'influence allemande et le mouvement de la Réfoime qui se firent sentir; enfin, au dix-septième siècle , la France donna le ton en Hongrie comme ailleurs ; la langue populaire , négligée et dédaignée , ne reprit ses droits qu*à la fin du dix-huitième siècle , par suite même des efforts que fit Joseph II pour l'étouffer et l'anéantir. La réaction fut vive , triomphante, et donna naissance au mouvement littéraire dont nous aurons à constater le brillant essor.
La langue hongroise est de souche ouralienne, comme
le peuple qui la parle : son affinité avec le finnois a été savamment démontrée, malgré les altérations qu'elle a subies par le mélange et par Faction des siècles. Isolée au milieu des peuples slaves et germaniques, élevée par le clergé latin , cette nation a dû subir des modifications inévitables dans son esprit et dans sa langue , cependant il
lui reste toujours le caractère personnel de la race , et une forte originalité native dont sa poésie moderne a révélé la richesse et la puissance.
Après leur conversion au christianisme , à la fin du dixième siècle , les Hongrois dépouillèrent peu à peu le caractère rude et barbare qui avait fait d'eux Teffroi de l'Europe; mais ce n'était pas trop de la forte morale évangélique et des efforts du clergé pour dompter les mœurs barbares de ce peuple habitué à vivre de conquêtes et de déprédations. La royauté étant élective dans la race d'Arpad, n'avait pas une autorité suffisante sur les seigneurs^ et l'anarchie se perpétua pendant plusieurs siècles. L'organisation sociale fut donc lente et pénible , et Ton ne voit poindre la civilisation , avec les lois et la justice , que vers le milieu du quatorzième siècle , sous le règne de Louis le Grand. Pourtant, depuis un siècle déjà, l'université de Wesprim était fondée sous le titre de Studium générale, et, en i358;Sigismond en fonda une semblable à Ofen, que Mathias Corvin dota d'une bibliothèque. Ce dernier prince est aussi le fondateur de l'université de Presbourg (1467). Au seizième siècle, Tordre des Jésuites s'établit en Hongrie, et y fonda des maisons d'éducation qui propagèrent la science et les connaissances littéraires; leur enseignement se faisait en latin; aussi cette langue devint-elle prédominante, tandis que l'idiome national était négligé, et ne produisait que de rares écrivains d'un mérite assez médiocre.
La littérature hongroise n'offre de véritable intérêt que depuis un siècle , à partir du moment où la langue se réveilla avec l'esprit national. Aussi ne nous arrêterons-nous pas aux périodes antérieures, qui peuvent avoir un certain attrait pour l'érudit , mais qui parattraienl bien sèches à la
plupart des lecteurs. Qu'il nous suffise de citer en passant, dans la poésie lyrique , les noms de Szegedi , de fialassa , d'Ënyedi, de Benitzky, des deux comtes Teleki; les tentatives épiques du comte Zrinyi, de Pasko, etc.
Les chroniques sont assez nombreuses : la plupart sont écrite^ en latin ; en langue hongroise, nous trouvons celles de Szekely, de Heltai, de Bartha, de Lisnyai. Au dix-huitième siècle, le savant jésuite Pray, qui devint historiographe de Hongrie et bibliothécaire royal à Bude, écrivit en latin d'importants ouvrages historiques : les Annales des anciens Huns, Avares et Hongrois^ depuis 210 avant J.-C, jusqu'à 997 ; les Annales des rois de Hongrie, de 997 à 1564; et Y Histoire des rois de Hongrie de race autrichienne.
Mais l'intérêt de la littérature hongroise ne devient véritablement vif et grand que par le réveil poétique qui signala la fin du siècle dernier, et nous avons hâte d'en signaler les principaux effets. Michel Czokonai ( 1774-1825) fut un des premiers à secouer l'imitation étrangère , et à donner à sa langue comme à ses idées un cachet vraiment national. Il débuta par la Muse hongroise, composa des Odes , des Chants anacréontiques , et l'épopée comique de Dorothée. Son style est simple, naturel , et ne manque ni de grâce ni de charme.
Mais le premier écrivain vraiment original et novateur dans cette période nouvelle est Alexandre Kisfaludy, né à Sumey en 1772. Fait prisonnier dans la guerre contre la République française, en 1796, il résida à Avignon, et là, près de la fontaine de Vaucluse , immortalisée par Pétrarque, il se sentit attiré vers la poésie. De retour en Hongrie, il se consacra aux lettres; son premier poôme, les Chants d amour d'Himphy, date de 1801 : il mourut en 1844, laissant une renommée honorable , sinon éclatante , et un
exemple salutaire qui a porté ses fruits. Si sa poésie manque un peu d'élan et de vigueur, elle a du moins de la pureté et de la mélodie.
Son frère , Charles Kisfaludy, qui fut aussi officier des armées hongroises dans les guerres contre la France , essaya de faire au théâtre ce que son aîné avait fait dans la poésie lyrique : il a écrit quarante pièces , drames et comédies, qui sont le fond du répertoire sur la scène nationale de Pcsth. On fonda, en 1836, en l'honneur des deux frères, la Société Kisfaludy, composée de vingt membres, et qui déceiiie chaque année des prix aux meilleurs ouvrages de poésie.
Berzsenyi s'est rendu célèbre par quelques beaux morceaux lyriques, où l'on distingue surtout Y Ode à la Horir grie. Franz Rôlcsey a traduit Homère , et s'est distingué par des ballades et des hymnes où l'on sent l'imagination allemande. Mais un poète plus complet , Michel Yôrôsmarty, vint donner à la poésie hongroise une forme à la fois savante et populaire. Il y a un art fertile en ressources, une inspiration originale dans ses épopées romantiques , ses odes et ses chants : la Hongrie a salué en lui un poète vigoureux, et l'a placé, dans son admiration, au rang de V. Hugo et de Tegner. Sa mort, en 1855, fut un deuil national ; pourtant il manquait encore à son art habile, revêtu d'un riche langage , quelque chose du caractère et de l'esprit naturel aux Hongrois , la passion vive , l'élan , le mouvement spontané : ces qualités devaient se révéler dans un jeune poëte dont Yôrôsmarty liii-mème salua les premiers essais , Petoefi Sandor.
Petoefi (1823-1849) était fils d'un honnête boucher, qui s'efforça de lui faire donner une bonne éducation ; mais l'esprit indépendant de l'enfant rendit tous ses soins inu-
(iles. A douze ans il s'échappa du collège de Schemnitz, en escaladant les murailles , pour aller offrir ses services au directeur du thé&tre de Pesth : devenir comédien était son idée fixe. Son père courut après lui , le ramena de force dans sa charrette, et Tobligea pendant plusieurs années de travailler dans sa boutique. Il obtint pourtant la permission de reprendre ses études, et partit pour le lycée d'Œldenburg, où l'un de ses parents, habitant la ville , devait surveiller sa conduite ; mais en chemin Petoefl réfléchit aux ennuis de la vie d*école , et courut s'engager dans un régiment de hussards. Il ne faisait que changer de chaîne, et la discipline du régiment ne tarda pas à lui paraître plus lourde encore que le joug de l'école ; il avait heureusement le goût de la poésie , et il trouva quelque consolation dans les premiers essais de sa muse. Sorti dH régiment après deux années de dure contrainte , il revint à son amour pour le théâtre , et il s'attacha à une troupe de comédiens ambulants, qui jouait de ville en ville des drames traduits de Shakspeare , ou les pièces de Kisfaludy. Malgré ses prétentions dramatiques , Petoefi manquait de talent comme acteur, mais ses pièces de vers commençaient à circuler dans les recueils littéraires , et lui révélaient sa véritable vocation ; pendant qu'on sifflait le comédien , on admirait ses poésies pseudonymes ; le jeune poète finit par ouvrir les yeux et se reconnaître lui-même. En 1844, il se présenta, jeune et inconnu, chez le célèbre Vôrôsmarty, et le pria d'entendre ses vers ; celui-ci l'accueillit froidement, croyant avoir affaire à quelque importun métromane ; mais dès les premiers vers il devint attentif, puis charmé, et enfin il salua le jeune inconnu comme le premier poète de la Hongrie. A vingt et un aps, Petoefi trouvait des encouragements, de nobles pretecteurs.
et le Cercle national se chargeait de publier ses vers : son premier recueil parut à Ofen , en 1844, et la Hongrie saluait en lui un poète national.
Pourtant ces premières poésies sont Fœuvre d'un jeune vagabond qui a traîné sa vie sur les planches , couru les aventures , mené une vie tour à tour joyeuse et misérable ; ce sont des cris de joie ou de douleur , les émotions d'une vie errante, les ivresses ou les découragements d'une existence sans but et sans avenir. Mais dans ces élans familiers, dans cette verve ardente et désordonnée , il y avait les accents mâles et simples d'un vrai poëte , quelque chose de fier, de vif, d'imprévu qui annonçait le génie, et présageait un brillant avenir; la vulgarité des sujets était relevée par la passion , par l'expression naturelle et sincère, et par les éclairs de l'esprit national. Le public comprit que ces qualités et ces défauts annonçaient un maître , et que cette teinte orageuse précédait de lumineux horizons. Son attente ne fut pas trompée : la verve de Petoefi se fait jour par une série de productions remarquables, qui se succèdent rapidement pendant les années suivantes : ce sont des récits en vers, de petits poèmes où se peignent admirablement les mœurs hongroises et ses traditions légendaires : le Marteau du village. Un Rêve magique, Salgô, la Malédiction de l* Amour ^ Maria Szécki, et surtout le Héros Jànoi, un vrai chef-d'œuvre de passion et de gr&ce, qui rappelle , avec l'expression et le sentiment modernes, le caractère si varié des chansons de gestes; rien de plus alerte, de plus mouvementé, de plus naïvement poétique que cette histoire moitié héroïque, moitié fantastique, où l'auteur semble avoir voulu personnifier l'histoire et la destinée de la Hongrie; il y a des scènes pastorales, des aventures de guerre, des légendes merveilleuses; le réel
s'enchaîne à Fidéal ; Timagination court à bride abaltue à travers les fantaisies de Fimpossible : c'est un mélange d'enthousiasme et de vive allégresse , et le charme ne cesse que quand il plaît au poëte de s'arrêter dans sa course.
Après l'épopée joyeuse vient l'élégie douce et triste dans les FeuUUi de cyprès, inspirée par la mort d'une jeune fille, la blanche Etelka , aimée du poète, et qu'il a chantée avec des accents dignes de Pétrarque. Les Perla d'amour appartiennent à la même inspiration. Mais où se révèle le mieux le génie original , l'enthousiasme poétique de l'écrivain , c'est dans la description de la steppe hongroise, de la Puszta, vaste désert de la Roumanie, berceau de son enfance. Là, point de forêts, point d'arbres ni de montagnes; rien que de libres espaces^ couverts d'herbes touffues où pâturent de nombreux troupeaux ; çà et là des marécages, des étangs habités par le héron et la cigogne : lande solitaire, profonde, infinie, désert silencieux où se perd la rêverie ; point de limites aux désirs , aux élans de l'âme , à la liberté des mouvements : ce désert est la passion de sa vie :
« Je l'aime, la Puszta! C'est là seulement qu'habite la liberté ; là , mes yeux peuvent errer de tous côtés sans obstacles ; point de rochers noirs qui nous menacent , point de ces regards troublés que nous jette l'onde agitée des fontaines , point de ces bruits de cascades qui ressemblent à un bruit de chaînes.
« Oh! je l'aime, la Puszta! Sur mon hardi coursier, j'aime à errer dans ses libres espaces , et là où l'on ne trouve plus la terre de l'homme poursuivant son gain , à l'endroit le plus solitaire de la lande , je descends de cheval , je me repose sur le gazon et j'écoute les murmures
de l'air... Tout à coup, au bord du marais , j'aperçois mon amie : ma cigogne est là. :»
On sent déjà que le calme s'est fait dans l'âme du jeune poète; sa vie s'est épurée; bientôt elle se fixe dans les douces émotions du Bonheur conjugal : tel est le tilre d*un recueil où il a chanté cette transformation de son existence, et qui porte l'empreinte d'une candide sérénité; la foi religieuse a repris ses droits sur son âme et chassé les fantômes des mauvais jours; mais loin de s'affaiblir, son inspiration a acquis quelque chose de plus grave, de plus viril, et quand le sentiment patriotique vient y ajouter ses mâles accents, on peut dire qu'il arrive au sublime de l'émotion et à la maturité complète du génie : aussi devintil en pçu de temps le poëte populaire de la Hongrie : ses poésies circulaient des salons aux chaumières, et trouvaient un écho dans toutes les âmes.
Quand éclata la guerre de 1848, le poëte qui avait chanté l'indépendance courut se ranger sous les drapeaux du général Bem , qui l'aimait comme son enfant , admirait son génie , et décora sa bravoure sur le champ de bataille : Petoefi servait près de lui en qualité d'aide de camp, et dans les intervalles de repos que laissait la guerre, il composait quelque nouveau chant destiné à soutenir, à exalter l'enthousiasme patriotique de ses compagnons. Il mourut en 1849, au milieu de cette guerre où il avait déployé tant de courage. A la suite d'un combat malheureux contre l'armée russe, il disparut dans les défilés de la Transylvanie, sans qu'on ait jamais pu retrouver son corps. Sa famille attendit longtemps, mais en vain, son retour. Petoefi ne vit plus que dans les cœurs de ceux qui l'ont aimé, et dans le souvenir de toute la nation hongroise, à qui il a légué ses chants comme un imiïiortel héritage. Petoefi