CHAPITRE
Franzen. — Sociétés littéraires : Hammarskœld , V Aurore. — Les phosphoristes. — VJduna. — Atterbom. — Stagnelius. — Siœbei^g (Vitali8\ — Geiier. — Ling. — Tegner. — Nicander. — Reskow. — Bœttinger. — Grofstrœin. — Wallin. — Boerjesson. — Liliegrenn. — Travaux d'érudition : Hildebrand. — Mademoiselle Frédérlka Bramer : ses romans. — Mademoiselle du Puget : ses traductions. — Runeberg. ^
La littérature suédoise ne prend un caractère vraiment national qu*au commencement de notre siècle, sous l'influence des idées littéraires venues de l'étranger, particulièrement de l'Allemagne. L'école romantique commençait à poindre, et, avec elle, un besoin de remonter aux sources vraies de l'inspiration, qui sont la nature, le senti- ^ment spontané, libre, affranchi des règles de convention.
Michel Franzen (1772) servit de transition entre les deux écoles. Né en Finlande, à Uléaborg, il fit ses études à l'université d'Abo , et devint professeur; mais désireux de connaître le monde, il se mit à voyager en Danemark, en France, en Allemagne, et revint dans son pays pour entrer dans les ordres; il devint, en 1831, évoque d'Hernœsand, sur les limites de la Suède et de la Laponie.
La réputation de Franzen est due à ses Poésies lyriques, qui, sans révéler un génie créateur, sont partout l'expression d'une âme tendre, rêveuse, doucement impressionnée par les scènes de la nature; il plaît et il charme, parce qu'il est vrai, et qu'après tant de poésies factices, fruit d'une rhétorique impuissante, d'une imitation servile, le
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public trouvait enfin dans ses vers l'émotion candide» la réalité du sentiment.
Mais il ne faut pas demander à Franzen autre chose que cette note aimable et pure dans la délicatesse de son expression ; quand il veut en sortir, son instrument crie ou joue faux : il n'a pas la force créatrice et variée d'un Gœthe ou d'un Byron : il fit un essai de comédie et de drame qui échoua complètement; un essai d'épopée en vingt chants sur le mariage de Gustave Vasa, qui n'offre aucun intérêt ; il tenta également un poëme sur Christophe Colomb, qu'il n'acheva pas, comprenant, un peu tard peut-être, que la poésie lyrique, l'élégie douce et tendre était son seul, son yrai domaine.
Franzen ne fut pas chef d'école : il chantait à l'écart, en suivant l'inspiration de son cœur; cependant sa rêverie douce et mélancolique a plus d'un rapport avec l'école romantique, introduite en Suède au commencement de notre siècle, sous l'influence de l'Allemagne. Les idées nouvelles se répandirent par les journaux et les sociétés littéraires : celle d'Hammarskœld qui parut en 1803, et la société de Y Aurore fondée en 1807 à Upsal par Âtterbom, donnèrent l'impulsion à l'école romantique. Mais l'école classique, représentée par les disciples de Léopold, ne capitula pas sans combat : elle fonda le Journal de littérature, et se vit aux prises avec les deux organes du romantisme, le Polyphéme, rédigé par Hammarskœld, et le Pho$^ phoroi, dirigé par Atterbom. Les discussions furent vives entre les phosphorUtes, nom qui servit à désigner les romantiques, et les champions du passé, qui y mettaient plus de passion que de talent; la querelle dégénéra parfois en personnalités, en mordantes épigrammes. Deux critiques remarquables, Thorild et Ehrenswœrd, se jetèrent dans la
mêlée, soutenus par plusieurs jeunes poètes dont la muse fraîche et neuve charmait le publie, et bientôt leur victoire ne fut plus douteuse. Elle fut complétée par l'appui que leur donna, en 181 1 , la société à'Iduna, fondée à Stockholm par Geiier, Tegner, Afzélius et Ling. Cette société avait un but à la fols patriotique et littéraire, elle voulait appeler rattenlion du public sur les origines de la Suède, sur les anciennes poésies Scandinaves, dont un peuple voisin et frère, le Danemark, avait déjà tiré un si riche parti au point de vue historique et littéraire. Le journal qu'elle publiait, enrichi des poésies de Tegner et d'Afzélius, recevait partout un accueil sympathique : le public prenait un vif intérêt à ce rajeunissement de la verve nationale, où les trésors du passé venaient en aide à l'inspiration nouvelle : la Suède avait enfin sa poésie propre, personnelle, indépendante, fécondée par le génie.
Le chef des phosphorisles fut Atterbom (1790), professeur de philosophie à l'université d'Upsal , et chargé , en 1819, d'enseigner la littérature allemande au prince royal. Toute sa gloire est dans ses poésies lyriques , odes, élégiei, petits poèmes , anciens chants populaires , rajeunis avec éclat et bonheur. Ce qui domine dans ces œuvres très-variées de forme, mais parfois un peu subtiles de sentiment, c'est la fantaisie gracieuse , un peu mystique, la grâce ondoyante et capricieuse , la douce mélancolie qu'inspire la' rêverie vague on les charmes enivrants de la nature , en-> trevue à travers l'idéal ; le sentiment est élevé , moral et pur ; ses petits poèmes sur les fleurs, quoique un peu ma* niérés et entachés de recherche symbolique, sont remplis d'une grâce touchante et d'une fraîcheur idyllique. Dans un poème d'assez longue haleine , l'/fe du bonheur, Atterbom a tracé l'allégorie de la vie humaine, en déployant
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toute la richesse de sa brillante imagination , et toutes les ressources harmonieuses de son style. Les amours d'un jeune roi du Nord, Astolpke, et de la belle Félicie servent de cadre à cette composition» entrecoupée de scènes, de dialogues , de descriptions féeriques; l'analyse lui ferait perdre tout son charme, qui consiste surtout dans la richesse des détails et Tharmonie lyrique du style : on Ta justement qualifiée de c spicndide panorama lyrique ». (Xicander.)
Slagnélius (1793-1823) appartient à la même école qu'Alterbom. Il y avait en lui tous les éléments d*un grand poëte : richesse et fécondité d'imagination, puissance et harmonie de style; ces belles et nobles facultés furent compromises par les funestes habitudes de la débauche. D'une santé faible, altérée par la maladie , il devint triste, hypocondre; il chercha dans la boisson l'oubli de ses douleurs, et y trouva une fin prématurée à l'âge de trente ans.
Pendant cette courte existence, Stagnélius a composé de nombreux ouvrages, preuve d'une imagination fertile et d'une grande facilité de composition : plusieurs poëmes didactiques et lyriques , trois poëmes épiques et six drames attestent la puissance de sa verve. Ce qui domine dans toutes ces œuvres, c'est le génie lyrique, partout caché sous un voile mystérieux de tristesse et de vague idéalisme; ses odes, ses élégies, ses sonnets, portent aussi cette empreinte de la douleur qui pèse sur son âme , et qu'un rayon de joie ou d'espérance ne vient jamais éclaircir. Son âme s'exalta et se perdit dans les croyances mystiques de son compatriote Svédenborg : cette philosophie religieuse, sorte d'illuminisme qui touche à la folie, lui faisait voir dans l'humanité des êtres condamnés à souffrir,
et aspirant à retrouver dans un monde meilleur le bonheur idéal qui leur échappe ici-bas; cette pensée a dominé tous les réyes de sa vie, et se reproduit dans toutes les œuvres qu'il a créées : l'humanité souffre; elle est maudite; la mort c'est le refuge, l'aurore du bonheur. Deux de SCS tragédies , le Sentiment après la mort et les Martyrg, ont été écrites évidemment sous la préoccupation constante de ce mysticisme idéal ; mais on la trouve aussi dans ses poèmes, notamment dans celui de Wladimir le Grand, qui parle de cette vie maudite en opposition au bonheur dont on jouît dans les régions éthérées. Ce sentiment uniforme dans les poésies de Stagnélius leur donne un caractère de monotonie qui en affaiblit la portée , malgré les variations et les beautés du style.
Éric Siœberg (1794-1828), connu généralement sous le nom de Yitalis, n'eut pas un sort plus heureux que Stagnélius, et il mourut comme lui à la fleur de l'âge, mais après avoir lutté noblement contre la maladie et la misère. Son père était un pauvre ouvrier qui ne put lui faire donner que des leçons d'école ; mais la vivacité de son intelligence le fit remarquer ; il obtint des secours pour faire ses études, et put suivre les cours de l'université d'Upsal; un travail opiniâtre et l'obligation où il était de donner des leçons pour vivre épuisèrent sa santé; quand il eut obtenu son diplôme, il se trouva sans ressources, délaissé, malade; il languit quelques années, et finit par mourir à l'hôpital, laissant un recueil de poésies, les unes sérieuses, les autres comiques, où l'on trouve les preuves d'un talent ferme, vigoureux, mais incomplet : le temps lui avait manqué pour arriver au développement de ses facultés.
Geiier (1783) est à la fois historien et poète. Né dans le Wermland, d'une famille qui possédait une honnête ai-
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sance, il reçut une éducation soignée; il a raconté lui* même quelques-unes de ses impressions d'enfance : les réunions de famille, les plaisirs agrestes au son de la musique et au bruit de la danse; les lectures du foyer , le profond respect, l'enthousiasme que lui inspiraient les écrivains du passé; l'étude des langues anciennes , celle du français et de l'allemand ; la vive émotion que lui causa le Don Carlos de Schiller : c'était ainsi que Geiier go&ta les prémices de la poésie.
n entra à seize ans à l'université d'Upsal ; ses études terminées, il se mit à la recherche d'une carrière; ce fut le hasard qui détermina sa vocation d'écrivain. Ayant appris que l'Académie suédoise avait mis au concours l'éloge de Sten-Sture , il se mit à ce travail à l'insu de sa famille, cachant soigneusement les feuilles qu'il écrivait ; l'éclbsion de ce discours , fruit d'une inspiration fiévreuse et spontanée, nous rappelle celle du discours de J.-J. Rousseau sur le Progrès des arts et des sciences. L'œuvre terminée , Geiier la mft furtivement à la poste , et grande fut sa surprise , sa joie , celle tie sa famille , lorsque, quelques mois après, la Gazette de Stockholm vint révéler que le jeune étudiant avait remporté le prix.
Depuis ce moment Geiier se fixa aux lettres, et ne tarda pas à faire connaître son nom par de nouveaux travaux. Il remporta un second prix académique , devint un des membres les plus influents de la société d'Iduna, et publia , avec Afzelius , un recueil des chants populaires de la Suède , précédé d'une introduction qui est un morceau de critique remarquable. Devenu professeur d'histoire à l'Université, il publia, en 1825, un grand ouvrage sur les Chroniques de ta Suède, puisé aux sources les moins connues, et exposé avec la sagacité consommée du critique comme
avec rérudition complète de rhistorien. L'ancienne Suède, avec ses lois, ses mœurs, sa situation géographique, revit tout entière sous la plume de récrivain ; les vieilles traditions poétiques et religieuses y ont une place importante. Après ces travaux préliminaires, Geiier entreprit V Histoire 4u peuple tuédoîM, qui restera comme son œuvre capitale, et l'une de celles qui honorent le plus le pays.
Les poésies de Geiier ne sont pas nombreuses, mais elles sont fort remarquables, et jouissent en Suède d'une véritable popularité : ce sont de vrais chants patriotiques ; la musique et les paroles sont de la même main et le produit de la même imagination; c'est comme un écho de la harpe des scaldes, dont les accords vibrent avec une énergie digne des anciens temps. Des Élégies, des Psaumes, plusieurs* tragédies, entre BLUires celle de Macbeth , complètent la série des œuvres de Geiier.
Ling (1776) fut, avec Geiier et Tegner, un des écrivains les plus ardents de YIduna. Son goût le porta vers le drame, et il le chercha dans les souvenirs mythologiques, dans les mœurs et les caractères de l'antique Scandinavie; Tintenlion était bonne, mais l'exécution est fort imparfaite; il y règne une grande confusion; les scènes, les événements, les personnages sont amenés sans ordre, sans règles , et l'on a peine à distinguer la marche de l'action. Son poëme principal, Gylfe, est une sorte d'épopée à la fois moderne et mythologique , en quinze chants , qui éblouit le lecteur plus qu'elle ne l'intéresse.
Isaïe Tegner (1782-1846) est le plus grand génie poétique de la Suède, son poëte national par excellence, n avait à peine neuf ans quand il perdit son père, et il resta sans ressources. Heureusement qu'un ami de sa famille , l'assfessenr Branting, s'intéressa à lui, et l'employa dans la
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perception des imp6ts. L'enfant accompagnait son protecteur dans les voyages nécessités par sa charge , et l'aspect de la grande nature du Nord contribua à faire éclore ses facultés poétiques. Branting ne tarda pas à remarquer ses nobles aptitudes, et il lui dit un jour : c Mon fils , il faut étudier. »
Cette généreuse parole décida de l'avenir de Tegner; il apprit rapidement le grec, le latin, le français; mais comme les moyens lui manquaient pour entrer à l'Université, il se fit précepteur pour se créer quelques ressources ; c'est le parti que prennent souvent les pauvres étudiants du Nord, sauf à reprendre leurs études quand ils ont acquis un petit pécule. Tegner trouva dans la famille Myrhman, où il entra, une riche bibliothèque, dont il sut largement profiter : Homère , Horace , Ossian devinrent ses poètes favoris et ses modèles. L'anglais et l'allemand lui étaient antipathiques , il se plaisait davantage au français , tout en traitant assez cavalièrement notre poésie. — « 0 langue française, dit -il, tu t'élances babillarde, éclatante et complimenteuse; mais ta petitesse est charmante, ton grasseyement agréable. Si nous cessons de te rendre hommage comme à une reine entre toutes tes sœurs, nous t'écoutons toujours avec plaisir comme la dame des salons. Épargne-nous seulement ta poésie, elle ressemble trop à la danse des morts : les pieds y remuent , mais la mesure en est absente. » Nous en appelons de ce jugement rigoureux, sans qu'il soit besoin d'en faire la réfutation en règle.
Tegner aimait par-dessus tout sa langue maternelle , le suédois : nul ne peut lui reprocher cet hommage filial si légitime : « 0 langue de la gloire et des héros ! comme tu marches noble et puissante! Ton éclat est. pur comme le
diamant, ton essor majestueux comme celui du soleil. Tu planes dans les hauteurs où résonnent la foudre et les tempêtes ; les grâces timides des vallées ne sont point faites pour toi. Mire ton visage dans la mer, et efTace de tes traits virils ce fard étranger qui les souille : bientôt peutêtre il ne sera plus temps ! »
Tegner put enfin entrer, à dix-sept ans, à l'université de Lund; il avait déjà composé quelques poésies de circonstance; il avait chanté Bonaparte à Taurore de sa gloire; mais il sentait qu'il avait besoin de se mûrir par l'étude; il s'y plongea avec ardeur, et y consacra jusqu'à dix-huit et vingt heures par jour; il put enfin sortir des rangs de l'école avec une distinction méritée. Il embrassa la carrière de l'enseignement, et devint successivement professeur d'esthétique et professeur de littérature grecque à l'université de Lund, en même temps que ses œuvres poétiques remuaient profondément en Suède la fibre nationale. Plus tard, il entra dans les ordres, fut nommé, en 1824 , évêque de Vexjô, et fit l'admiration de la Suède, autant par son génie créateur que par ses vertus et sa sagesse de pasteur des âmes.
Les œuvres principales de Tegner sont : le Sage, poëme didactique , le Chant de guerre de la landwehr de Scanie, les Enfants de la première communion, Axel, la Saga de FritJdof et les Petits poèmes ou chants lyriques , avec pièces de circonstance.
La poésie Scandinave a un double caractère , qui tient à la nature du pays et à sa source d'inspiration : c'est d'abord un caractère d'énergie , de lutte , qui se trouve à l'origine dans la mythologie et dans l'histoire de ses anciens héros : combattre les hommes et les éléments , braver le danger sur la terre, les orages et les flots sur l'océan ;
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vivre sous un climat rude et glacé, entre les montagnes et les lacs brumeux, sous un ciel sombre, sur une terre semée de rochers arides . telle était forcément la destinée de ce peuple aventureux et naturellement guerrier; de là ces qualités natives de courage indomptable , de témérité confiante, de persévérance infatigable, qui caractérisent la nation.
D'un autre côté, l'âme se replie après la lutte ; le calme succède à Forage, la réflexion accompagne les longues heures de loisir; les solitudes rêveuses, les aspects sauvages, les vastes forêts, la simplicité de la vie, les vertus de famille , les douces sérénités de la foi religieuse : tout cela a pénétré les âmes, les a assouplies, voilées d*une mâle et douce tristesse, et la mélancolie a jeté son empreinte sur les œuvres de l'imagination ; la poésie en exhale les parfums.
Tegner représente bien ce double caractère de la nationalité Scandinave. Il s'enflamme d'admiration pour ces vieilles sagas, source de richesse poétique, toujours explorées avec fruit ; il s'agissait de sortir des règles de conventiou , des habitudes invétérées de l'imitation étrangère; ce qu'avait fait Œhlenschlœger pour le Danemark, Tegner le fît pour la Suède : il fut le chef de la nouvelle école ; il comprit ce qu'on pouvait tirer de cette veine si riche des antiques traditions ; mais il sut en même temps faire la part des besoins actuels et des progrès accomplis; il basa cette régénération littéraire sur une heureuse alliance des éléments du passé avec les sentiments modernes. Il atteignait surtout ce but dans la Saga de Frithiof, son chefd'œuvre , un de ces poëmes qui font époque dans la vie littéraire d'un peuple. Tegner est le barde moderne de la Scandinavie, il a interprété d'une manière admirable le
sentiment poétique de sa nation; il lui a donné la mesure de son génie et de sa puissance. Aussi nul poète n'est plus populaire dans les régions du Nord : ses œuvres sont partout, depuis les palais jusqu'aux chaumières; ses vers sont dans toutes les mémoires, et la peinture , la sculpture» la musique en ont reproduit les sujets et les scènes dans toutes leurs œuvres; sa mémoire est aimée et vénérée dans toutes les classes comme celle d'un mattre, d'un ami , d'un bienfaiteur. S'il n'a pas la puissance d'un génie créateur de premier ordre» il a cette richesse d'imagination » cette variété d'expression » cette profondeur de sentiment qui charment et subjuguent.
Le style de Tegner est pur » limpide » coloré de mille nuances» suivant le sujet qu'il traite; on n'y sent pas le travail ; le vers coule naturellement , facile , élégant et sonore ; la pensée » tour à tour ingénieuse et naïve » ample et sublime» délicate et profonde, se revêt de riches images et des couleurs les plus variées : c'.est une harmonie soutenue qui enchante et impose l'admiration.
La Première communion est une idylle religieuse et champêtre développée avec autant de grâce que de délicatesse : c'est le tableau d'une église de village, avec un groupe d'enfants réunis autour d'un vieux prêtre pour la cérémonie touchante de la Gène.
Axel est un poëme romanesque» fort populaire en Suède» dont le sujet appartient au règne du brave et aventureux Charles XII. Le fond en est peu de chose» mais la grâce des détails jette un grand charme sur celte histoire d'amour.
Frithiof est une véritable épopée où le poète a déployé les ailes de son génie; la vie héroïque des hommes du Nord y est mise en scène avec une grande verve d'inven-
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tion, jointe à la fraîcheur des idées et des images. Le sujet est emprunté à une ancienne saga islandaise, rajeunie par toutes les grâces de Timagination moderne» Frithiof est le fils d'un riche paysan de Norvège, qui aime Ingeborg, fille du roi Bêle; la blonde et douce jeune fille le paye de retour ; ils sont fiancés ; mais à la mort du roi^ ses deux fils, Helge et Halfdan refusent ayec hauteur de donner la main de leur sœur au fils d'un paysan. Attaqués par un voisin puissant, ils partent pour la guerre, laissant Ingeborg dans le temple du dieu Balder. Frithiof pénètre jusqu'à elle, et lui renouvelle ses serments; mais à leur retour, les deux princes apprennent ce qui s'est passé, et Frithiof, pour échapper à la mort, est forcé de quitter le ays pour un temps. Quand il revient, il trouve que ses propriétés ont été incendiées, et que sa fiancée a été donnée en mariage à un roi voisin. Dans sa fureur, il incendie le temple de Balder, et se sauve pour aller mener sur mer la vie errante des pirates. Mais le souvenir d'In* geborg domine toujours son âme , et il s'aventure jusqu'à la cour du vieux Ring, son époux. Ce prince reconnaît Frithiof, et après avoir mis à l'épreuve sa vertu, sa grandeur d'âme, il lui lègue ses droits sur Ingeborg et sur son royaume.
< Cette saga, dit M. Léouzon-Leduc, qui en a donné une traduction remarquable, est comme un vaste sanctuaire où le génie de Tegner a fait entendre toutes ses voix. Récits épiques , scènes dramatiques , chants lyriques , tout s'y trouve. Tegner, en développant son sujet, n'a eu égard,, pour le choik de la forme , qu'au mouvement de l'action et aux passions variées des personnages. Tantôt c'est l'hexamètre avec son ampleur et sa majesté ; tantôt c'est le pentamètre, plus vif, plus tranché; tantôt des vers de
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huit pieds, tantôt même des vers de quatre pieds. Ici Taction se déroule avec une solennité calme ; là elle se presse plus rapide ; plus loin elle se précipite à travers des flots de rimes brisées, de vers saccadés, de strophes entrecoupées. On entend la tempête qui gronde, Fincendie qui éclate, le frémissement du traîneau sur la glace, les murmures mélancoliques du repentir et de la prière. Quelle variété ! quelle richesse ! quelle heureuse et triomphante liberté!... »
Le héros de Tegner n'est pas simplement un type individuel, c'est un type national; c'est la grande nation Scandinave avec ses vastes pensées, ses nobles sentiments, ses passions indomptables, ses aspirations infinies.
Le génie de Tegner a complété la victoire décisive des phosphoristes, appuyés par le cénacle de YIduna; désormais le romantisme règne sans partage en Suède ; la lutte a cessé faute de combattants, et le parti classique s'est enseveli dans sa défaite. L'influence allemande a dominé la Suède, mais seulement sous le rapport du goût littéraire; car dans l'ordre politique, la sympathie nationale reste acquise à la France, et les tendances envahissantes de l'esprit germanique inspirent autant de répulsion que d'effroi.
Un mouvement intellectuel très-vif, très-prononcé, s'est produit en Suède depuis un demi-siècle ; les écrivains se multiplient, et la nation ne veut rester en arrière d'aucun progrès. Dans l'impossibilité où nous sommes d'analyser en détail chacun de ces auteurs, il faut nous borner, pour la plupart, à une indication sommaire, surtout quand il s'agit d'écrivains encore vivants, et dont l'œuvre n'a pas dit son dernier mot.
Nicander (1799) a fait de jolis poëmes descriptifs , d'une
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grâce charmante , et la tragédie le Giaive runique, qu'on a traduite en notre langue.
Beskow (1796) , esprit distingué, lauréat de TÂcadémie, secrétaire du prince royal, anobli pour son talent et ses services, et devenu maréchal de la cour, est auteur de plusieurs drames, d'opéras, de poésies diverses, où éclate un véritable talent.
Bœltinger (1807) a écrit de touchantes et gracieuses élégies , où se peint une âme souffrante et triste : le style en est pur et excellent.
Grafstrœm (1790) épousa la fille de Franzen, et marcha sur les traces de son beau-père, en charmant les loisirs de sa retraite de pasteur par des chants qui se sont répandus au loin.
Wallin (1799-1833), évêque d'Upsal, outre ses poésies lyriques, dont la pensée est riche et haute, le style ferme et élégant, a composé des hymnes religieuses que les églises de Suède répètent à Tenvi dans les cérémonies du culte. Qui ne connaît, en Suède, sa belle et noble élégie intitulée Hemjukan (nostalgie), d'un élan si poétique, d'une inspiration si franchement spiritualiste et chrétienne ? Lamartine n'aurait pas désavoué ce frère en poésie.
Bœrjesson (1790-1866), pasteur et prédicateur, membre de l'Académie suédoise, s'est distingué dans les premiers rangs des poëtes modernes par divers ouvrages fort estimés : la Création, Amour et Poésie, Fleurs et Larmes; mais il a excellé surtout dans le genre dramatique : Éric XIV, la Jeunesse de Charles XII, etc.
La Suède, comme le Danemark, s'occupe activement de rattacher le présent au passé, par des études assidues, des recherches savantes sur ses origines historiques et son ancienne poésie. L'archéologie prête son secours à This-
toire et aux lettres; les monuments anciens, les documents, les lettres, les ordonnances, les archives, tout cela est fouillé avec ardeur, collectionné» classé ayec science et méthode, pour servir aux travaux de Thistoire. Liliegren^ a fait un travail important et complet sur les Runes; son Diptomatarium est un recueil précieux de documents, dont la plus ancienne pièce est un bref du pape Pascal I", remontant au neuvième siècle , et relatif à Tintroduction du christianisme en Scandinavie. Il a laissé en mourant un musée d'antiquités renfermant de précieux trésors d'archéologie. Son œuvre, restée inachevée, a été continuée par un collaborateur aussi éclairé qu'intelligent, M. Hildebrand. Le gouvernement aide et protège ces utiles travaux, si importants pour la reconstruction de l'histoire nationale, et deux écrivains habiles, Fryxellet Strinnholm, se sont montrés, dans leurs œuvres historiques, à la hauteur de la science et de la critique moderne ; une lumière nouvelle se dégage de leurs travaux, et projette sur le passé une clarté qui met les événements sous un jour plus complet et plus vrai. Le suffrage du public encourage ces généreux efforts, car l'histoire est pour un peuple son vrai titre de noblesse, et il se platt à y retremper ses sentiments de patriotisme.
Le roman, action ingénieuse et attachante pour une masse considérable de lecteurs qui y cherchent une distraction journalière, a trouvé un interprète de talent dans mademoiselle Frédérlka Bremer, dont le nom, aidé par la traduction, s'est répandu chez tous les peuples de l'Europe. Encouragée par les suffrages de l'Académie de Stockholm, mademoiselle Bremer a écrit de nombreux ouvrages qui nous ont fait connaître la Suède, sa population, sa société, ses usages, ses mœurs, sa vie de tous les
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jours» beaucoup mieux que bien des ouvrages sérieux et savants; elle manque , il est vrai» de mesure dans les détails» de force de conception dans l'ensemble; la bizarrerie y cAtoie le naturel ; pourtant elle a du charme» de la grâce» une agréable imagination ; elle captive par l'intérêt.
Rendons hommage» pour terminer» à l'écrivain français qui a le plus fait pour répandre en France la connaissance de la Suède et de sa littérature : nous voulons parler de mademoiselle du Puget» dont les nombreuses traductions ont été comme un lien, un organe de truchement entre deux pays habitués à une estime réciproque. Mademoiselle du Puget a habité la Suède pendant les années de son enfance ; elle en a approfondi la langue » étudié à fond la littérature » et une partie de sa vie a été consacrée à faire passer dans notre langue les œuvres remarquables du génie suédois.
Runeberg (1804)» né à Borgo» en Finlande» est le poète patriote de cette contrée aussi originale que pittoresque» aujourd'hui soumise à la Russie » mais que sa langue » son passé historique» ses souvenirs» et l'on peut dire sa sympathie et ses regrets, rattachent encore à la Suède. Runeberg» longtemps professeur au gymnase de Borgo» réside encore aujourd'hui dans sa ville natale» entouré de la vénération populaire» et l'anniversaire de sa soixantedixième année y a été célébré, en 1874» avec un éclat patriotique auquel la Suède a contribué aussi bien que la Finlande» car la gloire du poète appartient aux deux pays, et la Russie a respecté ce sentiment légitime en s'y associant elle-même.
Runeberg est le fils de ses œuvres ; élève de l'université d'Âbo» sans fortune, sans appui, donnant des legons pour vivre» se faisant précepteur pour économiser les res-
sources nécessaires au complément de ses études, il parvint à se créer une modeste indépendance, à laquelle s'ajouta bientôt la gloire du meilleur écrivain de la Finlande, n se ât le peintre , le chantre de ce pays qu'on a justement surnommé la Suisse du Nord, et qui renferme dans ses montagnes et ses vallées d'un si curieux aspect une race sobre, flère, honnête, d'un caractère indépendant, élevé, et profondément attachée au sol natal. Runeberg débuta par un récit dramatique, la Tombe de PerrhOy où l'on trouve, vigoureusement tracé, un caractère digne du vieil Horace de la tragédie de Corneille. ¥ne médaille d'or, décernée par l'Académie suédoise, vint encourager le jeune écrivain, qui donna successivement au public de charmantes et fraîches idylles, toutes prises sur la nature finlandaise, et reproduisant avec un talent supérieur le caractère, les mœurs et le paysage de la contrée. Ses Élégies sont pleines de délicatesse, d'émotion vraie, et leur ton mélancolique est bien en harmonie avec le caractère national. Parmi ses nombreuses poésies, on peut remarquer les Récits de l'enseigne Staël, qui se rapportent à la lutte engagée en 1808 contre la Russie pour défendre Tindépendance nationale ; ces récits sont pleins d*un charnue sérieux, d'une énergie naïve, et d'un patriotisme touchant; la composition en est habile , dramatique , à la fois sobre et riche, et d'un naturel parfait; on y sent le vif amour du poôte pour sa terre natale, pour ces lacs aux eaux dormantes et mélancoliques où se reflètent les forêts de bouleaux et de sapins, pour ces vallées que recouvre en hiver une épaisse couche de neige, et que pare une si riche verdure pendant les courts étés où le soleil s'éclipse à peine durant quelques heures à l'horizon , éclairé par la lueur polaire. ^
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Un des derniers ouvrages de Runeberg est une tragédie antique y les Rois de Salamis, qui resta vingt ans interrompue; aussi y a-t-il disparate entre les trois premiers actes et les deux demiei's ; mais les vers sont admirables, et le dialogue très-naturel : c'est une œuvre qui restera.
DE LA
Les peuples finnois. — La Finlande : réveil de sa langue et de sa littélature. — Chants traditionnels. — Les Runot et les Runoia. — Recherches et publications de Lonnrot, de Castren , de Kreutzwald. — Le Kalevala : idées de cette épopée.
On ne peut parler de la Finlande, de la douce Souomi, tel est son nom en finnois, sans parler de ses habitants primitifs, de cette race finnoise, trop négligée, trop oubliée, parce qu'elle n'a jamais pu se faire un nom dans l'histoire, ni constituer une nationalité distincte et indépendante* Pourtant cette race méprisée, reléguée presque sous le pôle, et que les Slaves, ses conquérants, ont qualifiée de monstrueuse {Tchoude, monstre)^ elle a aussi sa poésie, sa cosmogonie, sa mythologie, qui ne sont pas moins curieuses ni remarquables que celles des peuples germains et Scandinaves. La découverte et la traduction récente du poëme intitulé Kalevala est venue l'attester : là se trouve l'iliade de ce peuple, un des plus anciens de l'Europe, car il paraît y avoir devancé les invasions slaves et gothiques.
La race finnoise n'a pour ainsi dire pas d'histoire. C'est un rameau détaché de la race tartare ou mongolique, dont
elle conserve encore les traits caractéristiques : le visage plat, les yeux bridés et le teint jaunâtre. Elle a toujours habité les contrées septentrionales de l'Asie et de l'Europe ; les anciens l'ont confondue avec les Scythes. Les Finnois sortirent plusieurs fois de leurs steppes arides pour se rapprocher des pays méridionaux» mais toujours ils furent refoulés vers le Nord, où ils unirent par supporter patiemment la conquête, mais sans se mêler beaucoup aux autres races. Leurs débris sont maintenant épars dans la Laponie, la Finlande, l'Ingrie, la Carélie, l'Esthonie, la Livonie ; on les trouve aussi parmi les Huns, les Hongrois, les Permiens, les Ostiaks, les Samoièdes, etc.
Les Finnois ont eu leurs chants traditionnels, longtemps inconnus ou dédaignés des autres peuples, et que l'érudition moderne a retrouvés, recueillis avec un soin pieux : c'est la Finlande qui a eu la gloire de conserver ces titres de noblesse d'un peuple déchu. Inféodée à la Suède depuis des siècles, la Finlande s'oubliait elle-même; elle avait adopté la langue, les mœurs, la vie politique du peuple Scandinave qui l'avait assujettie. Personne ne se doutait que sous cette couche séculaire vivaient les traditions anciennes d'une nation en apparence éteinte. Mais lorsque la Russie, en 1808, eut accompli la conquête et l'annexion du pays, il ût un retour sur lui-même, et chercha à se reconnaître. Une répulsion instinctive, puissante, invincible, se produisit contre les nouveaux vainqueurs. Ce trouble politique, intellectuel et moral ramena les esprits vers le passé ; le recueillement forcé fut favorable àl'étude; il dura un quart de siècle, et 11 en sortit, par une sorte d'éclosion spontanée, tout un cycle littéraire, mie série de recherches et d'études qui méritent une place distinguée dans l'histoire de la littérature.
La langue finnoise n'est écrtte que depuis trois siècles : longtemps abandonnée au peuple et à quelques grammairiens ou traducteurs, elle n'a attiré Tattention des philologues que depuis la Gn du siècle dernier; mais le réveil qui s*est opéré sous la domination russe a déjà produit de grands résultats : elle a aujourd'hui ses historiens, ses poètes, ses journaux, son dictionnaire, sa grammaire, et même son théâtre. L'attention des littérateurs s'est portée vers les anciens monuments de sa poésie, dont la vigueur originale les a frappés d'admiration. Le KantaUtar, recueil de chants populaires, s'est répandu rapidement, grâce à plusieurs éditions qu'on en a faites, et a ravivé le goût de l'ancienne poésie.
En suivant avec persévérance les traces de la poésie primitive dans les provinces les plus reculées jde la Finlande, dans les campagnes, au sein des familles, à l'abri du foyer, on retrouva les traditions éparses d'une foule de vieux chants ignorés, les Runot, héritage des siècles, transmis de génération en génération avec une merveilleuse intégrité. Partout où a vécu la race finnoise, depuis le nord de la Norvège jusqu'aux versants de l'Altaï, ces chants sont les mêmes sous quelques variations de forme, tant est vivace et profond le culte d'un peuple opprimé pour les souvenirs de ses ancêtres.
C'est au savant docteur Lonnrot ^ que revient l'honneur de cette découverte et du précieux recueil des Runoi populaires, publié par lui sous le titre de Kanielar (ce mot vient de la karUele, espèce de harpe particulière à la Finlande) ; c'est à lui aussi qii'est due la publication de l'antique
* Ayant lui, vers 1820, le docteur Topelius ayait déjà parconrn les régions du Nord et rassemblé des fragments épiques des poésies populaires.
iSS LITTÉRATDRB FINNOISE,
épopée finnoise, le Kalevala, dont M. Léouzon Leduc a donné une traduction fort exacte. C'est en 1828 que M. Lonnrot commença chez les Finnois ses recherches sur les anciens chants; il y trouva souvent d'assez grandes difficultés; cette poésie antique, refoulée parmi le peuple, et conservant le caractère, les souvenirs d'une obscure mythologie, était considérée comme une sorte de mystère, un symbole inviolable et sacré ; les paysans, les bardes ou runoia qui en avaient le dépôt, ne les chantaient pas volontiers devant les étrangers; il fallait vivre au milieu d'eux, capter peu à peu leur confiance, pour en obtenir communication. Pourtant chez quelques peuplades, notamment dans les gouvernements d'Arkhangel et d'Olonetz, de même que chez les Finnois de Flngrie, les runoia se font entendre à qui les paye ou leur fait des présents. M. Lonnrot, dans ses longues et laborieuses recherches auprès des paysans finnois, était souvent pris pour un espion, et n'inspirait que de la méfiance ; cela s'explique par l'espèce d'anathème dont ces chants mythologiques sont frappés par le clergé russe, qui les envisage comme une œuvre du démon et cherche à les détruire.
Le runoia ne chante pas toujours seul; souvent deux runoia font assaut de mémoire et se portent des défis; ils se placent l'un en face de l'autre, les mains dans les mains, se balançant doucement, et chantant pendant de longues heures; ils finissent par s'animer, et défilent tout leur répertoire, jusqu'à ce que l'un d'eux reste muet et s'avoue vaincu, ou que la fatigue, la nuit, le sommeil, termine la séance poétique. On trouve aussi des vieillards qui font de l'art pour l'art, ou pour la gloire, et livrent leurs trésors poétiques à qui les écoute et parait les admirer; mais le même zèle pour la tradition poétique n'existe plus
FINLANDE. iS3
chez les jeunes gens ; la plupart la dédaignent ou n'y portent qu*un médiocre intérêt.
Lorsqu'en 1835 M. Lonnrot publia la grande épopée finnoise, le Kalevala, la sensation fut grande en Finlande, et la critique allemande témoigna hautement son admiration ; Jacob Grimm n'hésita pas à la ranger parmi les plus belles épopées nationales; on la compara aux poèmes hindous, dont elle rappelle le caractère mystérieux et profond ; on admira aussi la splendeur de la forme, la riche variété des types, le sentiment de la nature répandu sur tous les détails. L€;^symbolisme religieux, le rôle du Dieu suprême, Wâinâmôinen , apparut dans toute sa grandeur, sa bizarrerie, son étrangeté imposante. « La mythologie finnoise, dit M. Léouzon-Leduc, traducteur du Kalevala, a quelque chose d*inculle et de sauvage qui pousse tout à Textréme, qui défie l'incroyable, et se Joue avec une audace triomphante dans la sphère des invraisemblances. » Ce fut pour la Finlande comme une révélation : le sentiment national vibra dans tous les cœurs avec une légitime fierté; on était confus en même temps d'avoir ignoré si longtemps ces richesses, et l'on tint à honneur de les compléter. La Société académique d'Helsingfors encouragea les recherches, et un voyageur infatigable, M. Castren, parcourut la Finlande, la Laponie, la Sibérie, et descendit jusqu'à l'Himalaya, berceau primitif de la race finnoise, interrogeant partout les souvenirs, recueillant les vestiges du passé ; ces matériaux précieux furent livrés à M. Lonnrot, qui s'en servit habilement pour transformer son œuvre, la compléter et lui donner un ensemble imposant, un caractère définitif. La première édition comprenait trente-deux runot ou chants, et douze mille vers ; la suivante avait
cinquante runot et vingt-deux mille huit cents vers.
Lé cycle poétique révélé par Lonnrot et Gastren ne contient pourtant qu'une partie de Tépôpée finnoise, car les travaux plus récents du docteur Kreutzwald ont mis au jour d'autres poésies se rattachant à la même source d'inspiration, et recueillies par lui dans les populations esthoniennes. Il a donné à ce recueil le nom de Kalevi- Pœg, à cause du héros Kalev, qui est parent du héros du KaUvala, Les traditions de ce poôme sont plus confuses, moins précises que celles de la Finlande, sans doute parce qu'elles ont été plus effacées dans la mémoire populaire.
L'analyse du KaUvala ne peut donner qu'une idée bien imparfaite de cette épopée, où l'action est enveloppée dans les nuages d'une mythologie confuse, et se perd souvent dans l'élément lyrique. Nous chercherons pourtant à en dégager les points principaux.
Le poème s'ouvre par un chant cosmogonique aussi obscur que mystérieux. La Vierge de Tair, la fille d'Ilma, descend des hauteurs éthérëes sur la mer, et pendant sept siècles, elle y flotte bercée par les vents, en invoquant le dieu suprême, Ukka. Une mouette apparaît, dépose sept œufs sur le genou de la déesse, et les couve ; en secouant son genou, elle fait tomber les œufs qui se brisent, et il en sort la terre, le ciel, le soleil, les étoiles et les nuages.
Wâinâmôinen apparaît sur la terre : c'est le héros principal du poème : il défriche le sol et l'ensemence, puis il se met à la recherche d'une épouse, et va la demander dans le pays de Pohja. Il y trouve la fille de Louhi ; elle lui est promise, à condition qu'il pourra lui forger le Sampo. Quel est cet objet mystérieux dont il est si souvent question dans le Kalevala? Il est toujours désigné vaguement, et l'on s'accorde à le considérer comme un talisman suprême auquel est attaché le bonheur. Wâin&-
môinen fait fabriquer le Sampo par un habile forgeron nommé Ilmarinen, et l'envoie à sa flancée, mais celle-ci refuse de partir et d'accomplir sa promesse. Alors WAin&môinen se rend lui-même à Pohjola avec le Sampo, et accompagné du forgeron qui l'a fabriqué; mais la jeune fille, infidèle à sa parole, préfère le forgeron et lui donne sa main; elle finit tristement ses jours^ dévorée par les loups et les ours. Le Sampo reste aux mains des habitants de Pohjola. Dmarinen revient auprès de WAinâmôinen , et lui raconte ses aventures. Celui-ci se met en devoir de reprendre le Sampo, et s'embarque pour Pohjola ; en route, son navire se heurte à un brochet gigantesque, dont il triomphe en le tuant. Avec les os du brochet, Wâinâmôinen fabrique la harpe, le kanUle, dont il peut seul tirer des accords harmonieux. La musique du kanule a une telle puissance, qu'elle émeut le ciel et la terre : les dieux eux-mêmes y sont sensibles et accourent pour prêter l'oreille à la céleste harmonie qui les plonge dans une extase ravie; Wâinâmôînen lui-même est ému profondément : les larmes tombent de ses yeux, elles roulent dans la mer et s'y changent en perles. Il arrive à Pohjola, et propose à Louhi de partager avec lui le Sampo; celui-ci refuse et l'autre se prépare au combat. W&inâmôinen saisit son kantele^ et en tire des accords si puissants, que ses ennemis sont plongés dans un sommeil magique; pendant ce temps, trois de ses guerriers s'emparent du Sampo, et ils fuient tous sur la mer. A son réveil, Louhi évoque une tempête contre les ravisseurs ; ils échappent au danger, mais le hantek du dieu de l'harmonie est entraîné par les vagues, et tombe au fond de la mer.
Cependant Louhi n'a pas assouvi sa colère ; il veut reprendre le talisman merveilleux, et poursuit ses ennemis
sur les flots: Wâin&môinen met en œuvre sa puissance magique; par ses incantations, il fait surgir un écueil contre lequel se brise le vaisseau de Loubi. Celui-ci, par une puissance surnaturelle, se transforme en aigle, s'élance dans les airs, et va se poser sur la cime du mât du navire qui porte son ennemi. W&inâmôineu le frappe de son glaive, Fabat sur le pont; mais Louhi s'attache au Sampo, et cherche à s'en emparer ; dans la lutte, le Sampo se brise, ses débris roulent au fond des mers, et Louhi, vaincu, peut revenir à Pohjola.
Cependant W&inâmôinen, en arrivant dans sa patrie, retrouve les débris flottants du Sampo, et les recueille avec soinw La merveilleuse influence du talisman n'est pas perdue , elle s'exerce sur l'heureuse contrée de Kaleva , et y répand la prospérité. Louhi fait tous ses efforts pour la détruire; il déchaîne tous les maux que peut exciter son pouvoir magique, mais il n'est pas le plus fort; le ciel favorise Wâinâmôinen, qui demeure enfin victorieux. La fin du poëme nous révèle l'apparition du christianisme, qui lutte contre le paganisme aux abois : un enfant divin prend naissance, et devient roi de Karélie; il confond la sagesse de Wâinâmôinen , dont la puissance est vaincue ; sentant que sa mission est finie, le vieux runoia se lance sur la tner, et disparait pour toujours à l'horizon , laissant à la Finlande le kantele, destiné à faire la joie étemelle de la nation.
Le pays de KaUva, célébré dans ce poëme, est la patrie des héros, et l'héroïsme mythologique est l'objet principal de ces chants, dont l'antiquité est incontestable; on peut les faire remonter au huitième ou au neuvième siècle. L'imagination des poètes a évidemment travaillé sur d'anciennes légendes, sur des souvenirs dont la source
asiatique nous reporte aux origines de la nation finnoise. Ce fut l'œuvre inspirée de tout un peuple ; le rhapsode, le runoia recueillait les traditions, les anciens récils, les chants des ancêtres, et s'en inspirait à son tour pour y ajouter ses impressions personnelles. Ainsi se forma, par couches successives, la collection des chants du Kalevala, sans qu'aucun nom d'auteur y reste attaché : c'est l'œuvre d'un peuple entier, œuvre impersonnelle, œuvre de foi et de souvenirs patriotiques, dont la source reste cachée dans la nuit des siècles : l'Homère du Kalevala est la nation elle-même, dont la mémoire est restée fidèle à ses plus anciens souvenirs.
Quant à la signification symbolique de l'œuvre, prise dans son ensemble, c'est la puissance, la glorification, le triomphe du savoir et de la poésie unie.au chant; l'intelligence humaine s'affirme par le Verbe; il s'incarne dans le héros, le demi-dieu , Wâinftmôinen, qui n'est grand et puissant que parce qu'il sait : maître du verbe, du chant, de la poésie, de la formule, il peut tout, il accomplit des merveilles, il triomphe de ses ennemis : une seule fois, il emploie le glaive, quand il est menacé de près par Louhi ; mais partout ailleurs, il trouve sa force dans le chant, accompagné du kantele, et le Sampo merveilleux vient en aide à celte merveilleuse puissance. N'est-ce pas là un hommage éclatant rendu à la poésie, à la science, à l'&me qui domine la matière et dompte les éléments conjurés?
L'authenticité, l'antiquité des Runot reproduits par la science infatigable de Lonnrot ne peut être révoquée en doute; ce n^est point une surprise, un pastiche, comme l'œuvre de Macpherson sur Ossian. Les textes ont été vérifiés, rapprochés avec un soin scrupuleux, et les variantes nombreuses que Ton a constatées d'un pays à l'autre,
entre les récits des nombreux chanteurs , ne font que mieux ressortir la conformité du fond, et leur véracité irréfragable ; on peut encore remonter à la source , dans tous les pays finnois qui les ont fournis. Pour donner une idée de la forme à la fois riche et gracieuse du Kalevala, nous allons en citer un fragment : le quarante et unième runot, qui nous montre le héros, Wftinftmôinen, essayant le kantek qu'il a fabriqué avec des os de brochet.
< Le vieux , Timperturbable Wftinâmôinen , le runoia étemel prépara ses doigts, lava et purifia ses pouces, puis il s'assit sur la pierre de la joie, sur la roche du sang, au sommet de la colline d'argent, de la colline d'or.
€ Et il prit l'instrument entre ses doigts, il appuya la caisse sonore sur son genou, il plaça le kantele sous sa main, il éleva la voix, et il dit : — Qu'ils viennent maintenant, ceux qui veulent entendre la joie des runot éternels, les mélodieux accords du kantele; qu'ils viennent, ceux qui ne les ont pas encore entendus.
Et le vieux Wâinâmôinen commença à jouer magnifiquement; il toucha l'instrument formé des os du brochet; ses doigts couraient flexibles sur les. cordes; son pouce tendu les effleurait légèrement.
« Et la joie rayonnait véritablement dans la joie ; l'allégresse enflammait l'allégresse; le jeu du héros s'élevait ^ comme la voix de l'harmonie; le chant éclatait dans toute sa force, et les dents du brochet rayonnaient, et les nageoires frémissaient harmonieusement.
« £t tandis que le vieux Wâinâmôinen touchait le kantele, il ne se trouva pas un être dans les bois, pas un animal marchant sur les pieds , bondissant sur des pattes velues, qui n'accourussent pour écouter l'instrument, pour admirer les accents de la joie.
FINLANDE. iS9
« Les écureuils sautent de branche en branche, les hermines grimpent sur les poteaux des cloisons, les élans bondissent à travers la plaine, les lynx tressaillent de plaisir
€ Tout ce qui s'appelait oiseau de Tair, tout ce qui volait sur deux ailes tomba du ciel comme un ouragan de neige, et se précipita vers le runoia, pour écouter son jeu splendide, pour admirer les chants de la joie
« Le vieux Wâinâmôinen fit résonner son kantele pendant un jour, pendant deux jours ; il ne se trouva pas un héros, pas un homme, pas une femme à la riche chevelure qui ne fussent touchés jusqu'aux larmes, et dont les cœurs ne se fondissent. Les jeunes pleurèrent, les vieux pleurèrent, les enfants au berceau pleurèrent, les tendres petites filles pleurèrent, et les garçons et les jeunes vierges, tant la voix du runoia était douce, tant Tharmonie de l'instrument était pénétrante. .
« Et le vieux Wâinâmôinen pleura lui-même aussi ; les larmes s'échappèrent de ses yeux, les gouttes jaillirent de ses paupières, plus épaisses que les baies des bois, plus gonflées que les pois, plus rondes que les œufs de gelinottes, plus grosses que les têtes des hirondelles ' »
* Voir Léouzon-Leduc, le JEo/erato, qui a ser^i de base à notre étude.
DE LA
LITTERATURE HONaROISE