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Philarète Ghasles, Études sur VEspagne^ page

Pierre (1665). Ni Tune ni l'autre de ces pièces n'ont ajouté beaucoup à sa gloire. La première n'est qu'une ébauche faite à la hâte par Tordre de Louis XIV et pour une fête de cour. Le poète français y resta inférieur à son modèle. La Seconde fut commandée à Molière non par le roi, mais par rintérêt de sa troupe. Les acteurs italiens qui jouaient alors à Paris, y aTaîent fait connaître la dramatique légende de don Juan Tenorio, d'après Tirso de Molina. Toutes les troupes de Paris (il y en avait alors quatre) voulurent avoir leur Festin de Pierre, comme les Italiens. La foule se pressait pour voir la statue qui hochait la tête, qui marchait, qui parlait : il fallut que Molière fit aussi son Festin de Pierre. C'était le meilleur de tous; ce fut le seul qui ne réussit pas. Molière y avait mis trop du sien. La terrible légende devenait chez lui une vraie comédie. Sganarelle était aussi vivant que Sancho Pança; M. Dimanche était digne du Bourgeois gentilhomme; enfin don Juan s'était perfectionné à l'école de Tartufe : il couronnait ses crimes par une hypocrisie systématique, qui devenait une violente satire des tartufes du monde réel, lesquels ne veulent pas qu'on les joue^. Au milieu de toutes ces malices de bon aloi, au grand jour de cette gaîté toute française, la pauvre statue du commandeur se trouva aussi dépaysée que le fut plus tard le spectre de Kinus trébuchant sur son théâtre au milieu des banquettes des jeunes seigneurs de Louis XIV. En outre, Molière avait écrit sa comédie en prose, chose alors peu ordinaire: on prétend que cette circonstance nuisit à la popularité de l'ouvrage. Il est certain que depuis que Thomas Corneille l'eut mis en vers, ce fut sous celte

1. Les trois premiers actes du Tartuffe avaient été joués à la cour en 1664 et 1665, mais la représentation en fut interdite à la ville jusqu'en 1667.— Voir les pamphlets passionnés que provoqua le F«/m cfe Pierre. Les frères Parfait en donnent les titres et quelques extraits; Histoir du Théâtre français, tome IX, page 346.

forme qu'il se maintint au théâtre. Quoiqu'il en soit, la terrible légende de don Juan, pour atteindre à toute sa puissance dramatique, dut attendre jusqu'à Mozart.

Au-dessous des grands noms que nous avons cités, nous pourrions écrire encore ceux de trente auteurs dramatiques sur qui s'exerça Tin fluence espagnole*. Pour ia plupart d'entre eux le théâtre de nos voisins fut une carrière inépuisable d'où ils tiraient sans beaucoup dé travail des blocs déjà taillés. L'exploitation devint plus facile lorsque le mariage de Marie-Thérèse, fille de Philippe IV, avec Louis XIV eut amené et fixé à Paris une troupe de comédiens espagnols (1659). Admise à jouer sur le théâtre du roi, cette compagnie, dirigée par le fameux acteur Sébastien Prado, alternait, comme les Italiens, avec la troupe française. La jeune reine assistait à toutes les représentations: c'est dire que les courtisans s'y portaient en foule et naturellement trouvaient excellentes les pièces qu'on y donnait.

On raconte que dans les premiers temps du mariage, les dames du palais se disputaient les mets apprêtés pour la reine par la camériste favorite, la Molina, et vantaient tout haut la cuisine espagnole qu*elles maudissaient tout bas. Ainsi fit la cour, ainsi fit le public à qui Ton servait par faveur les comédies fameuses des auteurs castillans. Nos poètes invitèrent le public français au festin royal ; ils n'avaient qu'à choisir dans le répertoire qui passait ainsi sous leurs yeux. Les acteurs étrangers avaient fait un premier choix, les traducteurs et imitateurs en faisaient facilement un second. Dès qu'une pièce semblait réussir chez les Espagnols, l'hôtel de Bourgogne et le théâtre du Marais se hâtaient d'en donner une imitation.

Parmi les auteurs qui s'attachèrent à ce travail, Thomas

1. M. A. de Puibusque a dressé une liste très longue et encore incomplète, ainsi qu'il l'avoue lui-mènie, des auteurs français qui ont emprunté des Bijets au théâtre espagnol. Histoire comparée^ tome H, notes des chap.tresiv, V, VI et VII.

Corneille (1625-1709), frère puîné du grand poète, fut un des plus habiles et des plus ingénieux. Pendant quarante années il ne cessa d'écrire pour le théâtre : il fit jouer dixhuit tragédies et quinze comédies en cinq actes et en vers ; c'est surtout à l'Espagne qu'il fut redevable de cette fécon* dite. Les engagements du hasard, Le feint astrologue^ Va/mov/r à la mode. Le cha/rme de la voix. Le gardien de soi-même, Don Bertrand de Cigarraly Don César d*Avalos, sont des emprunts faits à Galderon, à Rojas, à Solis, à Moreto. Thomas Corneille/ comme la plupart de ses contemporains et de ses rivaux, se contentait de demander à l'Espagne ce qu'elle a do moins profond et de moins puissant, l'intrigue habilement nouée, l'imprévu des mouvements, le jeu des événements bizarres ; maii» il savait assouplir les inventions outrées de ses modèles aux habitudes, au goût plus pur ou plus timide de son public. « Plus je sonde Corneille le cadet, dit Destouches, plus il me parait estimable : il l'est même plus qu'on ne se Timagine, surtout par rapport à l'invention et à la disposition des sujets : jamais homme, à mon avis, n'a mieux possédé l'art de bien conduire une pièce de théâtre. »

Plus âgé que Thomas Corneille, le grotesque et bizarre Scarron (1610-1660) fut aussi un imitateur, un traducteur plus fécond que laborieux des auteurs d'outre - monts. L'héritier ridicule. Don Japhet d'Arménie, L'écolier de Salamanque, Jodeletou le maître valet ^ Jodelet duelliste, toutes ses comédies, en un mot, sont d'origine espagnole et d'un mérite assez médiocre. Scarron, qui travaillait à la hâte et sous l'aiguillon du besoin, ne se donnait ni le temps de choisir, ni la peine de refondre et d'approprier : il transportait on masse intrigues et personnages. Toutefois, plus heureux avec les valets bouffons qu'avec leurs maîtres, il a su donner à son Jodelet une figure personnelle, originale et bien plus française que castillane.

Le meilleur de ses ouvrages, son Roma/n comique^ est

aussi la plus heureuse des inspirations qu'il reçut de l'Espagne, s'il est vrai, ce qui semble probable, qu'il en doive l'idée première au Viage entretenido de Rojas Villandrando.

Scarron était mort depuis quelques années, lorsque naquit un écrivain qui devait profiter si heureusement de toutes les influences comiques do l'Espagne que les Espargnols eux-mêmes, par une jalousie bien glorieuse pour celui qui en fut l'objet, revendiquèrent la propriété du plus excellent de ses ouvrages. Nous avons nommé Alain-René Lesage (1668-1747). Un ami, l'abbé de Lyonne, fils aîné du ministre de ce nom, lui enseigna la langue et lui inspira le goût de la littérature castillane. Lesage commença sa carrière littéraire par des traductions : en 1704 il reproduisit en français le Don QuidioUe d'Avellaneda ; mais l'ouvrage du froid continuateur de Cervantes n'eut guère plus de succès chez nous qu'il n'en avait eu dans sa patrie. Lesage se louma alors vers le théâtre et emprunta aux Espagnols toutes ses premières comédies, Le traUrepuni\ Le point d'honneur ', Don César Ursin », Don Félix de Mendoce^. Mais le public français avait eu Molière, il possédait encore Regnard et Dufresny ; il devait bientôt applaudir Destouches, Piron, Gresset. Le théâtre était arrivé au comique des caractères et des passions ; il reçut avec froideur les vieilles intrigues de cape et d'épée, les péripéties heurtées, les dénouements invraisemblables. Lesage le comprit et fit amende honorable par sa jolie bluette dâ Crispin rival de son maître (1707) et par son excellente comédie de Turcaret (1709).

Par bonheur il ne renonça point à l'Espagne ; il transporta la bataille du théâtre au roman, veine encore inex-

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