‹ Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec leChapitre 18 sur 113 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DANTE ALIGHIEEI

L'épopée catholique. — Ouvrages divers de Dante. La Divine Comédie,

Ni les poètes siciliens, ni leurs imitateurs bolonais et toscans ne pouvaient, avec leurs gracieuses et légères compositions, exprimer complètement les émotions poétiques qui agitaient alors l'Italie. Leurs chants étaient d'harmonieux préludes ; mais ils ne formaient point une de ces œuvres puissantes où un âge de l'humanité reconnaît avec admiration son image. On n'y trouvait rien de ces grandes luttes. entre la papauté et l'empire, qui avaient été, après les croisades, le fait le plus important du moyen âge ; rien de tes haines intestines des partis, de ces violentes rivalitoa des petites républiques, où les âmes se déploient avec

DANTE ALIGHIEHI. 35

tant d'énergie et de caractère : surtout ce n'est pas de ces poètes qu'on poutait attendre un monument immortel où le catholicisme Tint renfermer ses dogmes, sa morale, sa science et ses plus divines émotions. L'amour même, qui faitsait l'objet presque unique de leurs chants, n'avait pas reçu de ces troubadours italiens le caractère particulier, la pure et sainte auréole qui devait bientôt le transfigurer. Réunir et représenter à la fois tous les éléments poétiques de l'époque et du pays, c'est ce que seule pouvait faire une épopée véritable, une de ces œuvres encyclopédiques qu'un homme rédige, mais qu'un siècle a conçues, qui reflètent et concentrent dans une action individuelle tous les rayons épars dans l'imagination d'un peuple, enfin un do ces poèmes sacrés auxquels le ciel et la terre mettent également la main :

Poema sacro A oui ban posto mano e ciclo e terra.

Le quatorzième siècle semblait une époque propice à cette audacieuse entreprise; c'était, comme le temps d Homère, la fin d'un âge héroïque. Les grandes figures du douzième et du treizième siècle apparaissaient déjà dans un poétique lointain, espèce de crépuscule de gloire qui en élargissait les proportions. Barberousse, Richard Cœurde-Lion, Manfred, Charles d'Anjou, Ugolin, Farinata, étaient pour le poète italien ce que Lcion, Pirlthoûs, Nestor, Ajax, Ulysse, avaient été pour le poète grec. Dans l'une comme dans l'autre de ces époques indisciplinées où la loi n'était rien encore, l'individu avait une valeur immense; les vertus comme les vices s'y développaient dans le vide des institutions et atteignaient une prodigieuse hauteur. Les événements même n'étaient pas sans analogie. Le moyen âge avait eu sa guerre de Troie : l'Europe coalisée avait marché avec enthousiasme à la conquête de l'Asie. De

inéme. Tlliado avait eu, en quelque sorte, sa querelle du sacerdoce et de l'empire : elle avait pris la Grèce au moment où, affranchie du joug théocratique de l'Asie, la population hellène se dégage des traditions et de Tinfluenco pélasgiques, où le héros s'insurge contre le prêtre» tout en adorant le dieu; où Ghrysès maudit le grand roi, où Galchas, menacé par le chef des guerriers, implore le brave contre le despote, Achille contre Agamemnon; de même que U pontife romain invoque Gruiscard contre Henri, Milan et Lodi contre Frédéric. Ajoutons pour dernière ressemblance celle des deux peuples auxquels s'adressait Fépopée. Même curiosité, même crédulité aux deux époques. La nation pour laquelle chante Homère écoute avec un respect naïf les voyageurs qui, revenant d'Italie, cet autre monde, où ils ont été chercher l'airain de Temèse, racontent les merveilles des Lestrygoné, les chiens aboyants de Scylla, l'œil unique des monstrueux Gyclopes ; le peuple , de Toscane court en foule sur le pont de Florence*, où on lui a promis de lui révéler l'autre monde, le monde d'au delà du tombeau. 11 prête Toreille aux interminables discussions de la théologie, où il espère trouver le secret des choses invisibles. Il montre et regarde avec crainte un homme qu*on appelle Dante Alighieri, qui passe pour aller, quand il veut, en enfer, et qui rapporte, dit-on, des nouvelles de ceux qui sont là-bas*.

L'épopée du moyen âge devait donc être le chant du

1. Dans une fête publique on représenta, à Florence, l*enfer avec ses supplices. Le Uicâtre était au milieu d*un pont de bois qui s*écroula sous le poids des spectateurs. « Ce qui n'était qu'un jeu devint une chose sérieuse et, comme on Tavait proclamé, beaucoup de gens qui y périrent allèrent savoir des nouvelles de l'autre monde. » Jean Vilr laniy VIII, ?0.

2. Boccace attribue ce mot à nne femme de Vérone; sa compagne lui répondait : « Ce que tu dis doit être vrai. Ne vois-tu pas comme ila la barbe crépue et le teint noirci? C'est le feu et la fumée de l'enfer. Vita di Dante,

DANTE ALIGHIBRI. 3?

dogme catholique. La vie future, avec ses terreurs et ses espérances, était la grande affaire, Tintérêt unique de la vie présente. Le monde avait longtemps vécu dans l'effroi dune destruction imminente : depuis qu'il s'était promis quelques siècles de grâce, d'étranges récits, de miraculeuses visions ne laissaient point oublier aux hommes que pour les individus la fin du monde arrive à chaque instant. Rien n'était plus célèbre au treizième siècle que la vision de saint Paul, les songes de sainte Perpétue et de saint Cyprien, le pèlerinage de saint Macaire au paradis terrestre, le ravissement du jeune Âlbéric, le purgatoire de saint Patrick et les courses miraculeuses de saint Brandan*. Le cadre du nouveau poème épique était donc en quelque sorte indiqué d'avance par les liabitudes et les préoccupations de l'époque. Ajoutez que l'antiquité gréco-latine qui commençait à renaître, offrait, dans quelques-uns de ses chefs-d'œuvre, des antécédents littéraires : l'Ulysse d'Homère avait visité les ombres, Yirgile avait conduit Énée au Tartarc et à l'Elysée.

Les détails du poème, non moins que son inspiration, étaient imposés par Tesprit général de l'époque. De quoi peupler Tautre monde, sinon des éléments de celui-ci? Hommes et choses, faits et idées, devaient y trouver leur place. Cette vie merveilleuse ne devait être que la vie réelle transformée : c'était Tauréole divine placée sur les choses de la terre. La nouvelle épopée ne pouvait donc Hre naïve et simple comme l'Iliade : le jeune' monde du

1. Nous possédons encore les textes de plusieurs poèmes français qui ont pour objet ces pèlerinages merveilleux. Nous citerons entr< autres lu Voie ouïe Songe (Cenfer, par Raoul de Houdan;la Voie du paradis, par Rutebeuf, Touvrage d'un trouvère anonyme du xii* siècle ur le Voyage de saint Brandan au paradis terre8tre,ei la Vision où Tapôtre saint Faul est conduit par saint Michel au milieu de tous les supplices do l'enfer, longue et froids narration en vers^ par le trouvère Adam de Ros. Voyez Delarue, Histoire des bardes ^ trouvères et jongleurs; et Ozanam, Êtiuiei sur les sources de la Divine Comédie.

moyen âge balbutiait d'antiques souvenirs; sa pensée renaissante pliait déjà sous le fardeau d'une érudition confuse : SCS croyances étaient environnées de l'appareil pédantesque de la scolastique. Le poème sacré devait s'ouvrir à la science des sciences, à la théologie.

Quel fardeau à soulever qu'une telle enlreprise ! Dogmes, idées, sciences, faits et hommes politiqiraSy souTenirs d& l'antiquité, il fallait tout unir, tout coordonner ; il fallait surtout donner à ce grand corps la vie et la beauté, sans lesquelles il n'y a pas de poésie, et pour cela animer le tout d'une passion, d'un amour, le couronner d'une belle et chaste figure de femtne; puis l'exprimer avec un style nouveau, puissant, original, tour à tour simple, sublime et tendre, dans un idiome qui n'avait jusqu'alors répété que de faibles chansons d'amour. En un mot, il fallait être à la fois homme d'État, philosophe, théologien, littérateur, savant, poète, amant et grammairien : il fallait en même temps exprimer une société, créer un poème et inventer une langue.

L'homme qui devait remplir cette haute mission naquit à Florence le 27 mai 1265. Son père se nommait Alighieri Degli Ëiisei. Lui-môme reçut d'abord le nom de Durante qu'on abrégea ensuite en celui de Dante. Instruit dans toutes les connaissances de son époque, passionné pour les arts, ami du peintre Giotto et du musicien Casella, profond théologien, philosophe alors célèbre, il reçut en outre des événements et de la vie pratique cette seconde éducation si nécessaire au génie. Épris, à l'âge de neuf ans, du plus extraordinaire amour, il sentit naître dans son âme la poésie avec la raison ; bientôt soldat, homme politique, ambassadeur, victime de la haine des partis, guelfe par la naissance, gibelin par vengeance et par nécessité, il apprit combien « est amer le pain de l'exil, » et combien « il est dur de monter et descendre l'escalier d'une maison étrangère. « La tendresse, l'amertume, la<

mélancolie, toutes les passions vibrèrent tour à tour dans son cœur. L'étude n'en eût fait qu'un savant, le malheur en fit un poète. Sa foi sincère, sa haine pour le vice, la hauteur naturelle de sa pensée, le rendirent l'interprète du dogme catholique, l'architecte sublime d'une des œuvres les plus étonnantes qui honorent l'esprit humain.

Dante préluda à son grand poème par plusieurs études, dans lesquelles il exerçait isolément chacun des talents, chacune des facultés, dont la réunion devait produire sa Divine Comédie. Ces travaux préparatoires sont représentés pour nous par plusieurs ouvrages composés les uns avant, les autres avec son épopée. Dans ses Rime^ qui comprennent des sonnets, dos canzoni et des ballades, Dante reçoit et épure la tradition poétique des Siciliens et des Provençaux. Il se montre l'héritier de ses prédécesseurs, mais un héritier qui va bientôt centupler leurs richesses. N'eût-il écrit que ces pièces fugitives. Dan le serait encore au premier rang parmi ses contemporains. Gomme eux il fait parler à l'amour le langage mystique de l'adoration; mais de loin en loin une pensée plus haute, un sentiment plus vrai annoncent le poète. N'y a-t-il pas par exemple dans les vers suivants une inspiration analogue à celles dos premiers chants du Paradis ? .

Puisque ne puis rassasier mes yeux De regarder ma dame au doux visage, La veux encor regarder davantage, Pour que la voir me rende bienheureux.

Ainsi qu'un ange, intelligence pure.

Devient heureux dans sa haute nature Hien seulement qu'en voyant le Seigneur, Le deviendrai, moi faible créature, En regardant la céleste figure De la donna qui possède mon cœur*

Poiche saziar non posso gli occhi mioi Di guardar a madonna il suo bel viso, Mirerol tanto fiso Ch* io diverrô bealo, lei gvardando»

A gnisa d*an(,«U cbe di sua natura

Stando sn in altura

Divien beato sol fedendo Iddio;

Cosi essendo ooiana criatnra

Gnardando la flgura

Di qaesta donna che tiene il cor mlo

Porria beato difenir qui io.

L'amour, qui devint Tâme de son grand poème, a écrit sa propre histoire dans quelques pages charmantes de la Vita nuova; ouvrage étrange et attachant, où la naïveté et la tendresse la plus vraie s'allient d'une façon bizarre à l'enflure et au pédantisme, passeport nécessaire alors de toute composition en prose. On suit avec une curiosité profonde la naissance et tous les accidents d'une passion glorifiée par le génie. C'est là qu'on trouve déjà, dans un songe merveilleux, l'esquisse de l'apothéose de Béatrice, et le projet de dire d'elle a ce que jamais poète n'avait dit d'aucune femme, so

. Les travaux philosophiques du poète florentin, qui devaient tenir dans la Divine Comédie une si large place, sont résumés dans le Convito (Banquet), où Dante se fait lui-même le commentateur de ses canzoni. Le Convito est le premier ouvrage de prose sévère que puisse citer la langue italienne, le premier qui parle de philosophie: cette philosophie est sans doute aride, décharnée, souvent aussi fausse qu'ambitieuse, comme celle de ses contemporains ; mais elle n'en montre que mieux le mérite du poète qui a su, dans son œuvre capitale, souifler la vie et la beauté sur ces ossements desséchés. Le Convito n'est qu'une ébauche abandonnée par l'auteur : c'est le plus médiocre de ses ouvrages.

Dans cette œuvre même, condamnée à une certaine froideur par la nature du sujet, l'âme passionnée du poète a laissé percer quelques traits d'une sensibilité énergique et profonde. Il se retrouve lui même quand il songe à son exil, à sa patrie « à cette belle et glo-

DANTE AU6HISRI. 41

rieuso fille de Rome, Florence, qui Ta rejeté de son sein chéri! »

Les haines politiques de la Divine Comédie^ ses invectives si éloquentes contre les prétentions temporelles des papes, viennent se formuler en une théorie pleine de grandeur, dans Touvrage latin De monarchia^ où le poète relevant par la pensée la domination du peuple romain, plus forte et plus complète que ne Tavait créée l'histoire, cherche dans l'autorité de l'empereur Tunité sociale dont son génie sévère et irrité sentait Tindispensable besoin.

Enfin un autre ouvrage latin, De vulgari eloquiOy nous initie aux secrets de ce style puissant, qui n'est pas une des moindres merveilles de l'épopée dantesque. Non moins grand comme écrivain que comme poète, l'auteur procède par les mômes moyens; il se fait un idéal du langage comme do la nature; il le compose de tous les éléments réels que lui fournissent les mille dialectes parlés dans la péninsule. Il conçoit et réalise déjà pour elle l'unité de langue, comme il appelle de ses vœux l'unité de nation.

Toutes ces œuvres représentaient les matériaux isolés dont l'ensemhle devait constituer le grand poème du moyen âge. La Divine Comédie embrasse et coordonne toutes les idées, tous les travaux du poète, et les anime du feu sacré de l'art.

Le début de la Divine Comédie^ a quelque chose de sombre et de mystérieux, comme ce demi-jour qui vous enveloppe à l'entrée d'une vaste cathédrale gothique. Le

1. Dante & donné à son poème le titre de Comédie qui, dans sa pensée, ne réveillait aucanement le souvenir d'une œuvre dramatique, pour caractériser le style familier et simple dont il prétendait faire usage, et qu'il opposait modestement au style élevé et « tragique » de Virgile son maitre. il voulait aussi annoncer^ par ce mot, l'issue heureuse et non « tragique » du céleste voyage.

poète nous transporte avec lui dans une forêt profonde. Les créations qui nous environnent ne sont point celles de la nature : une allégorie menaçante ne nous permet de les toucher qu'avec crainte ; nous sentons que ces êtres fantastiques pourraient s'évanouir ou se transformer sous nos mains. Ce silence, ces ténèbres, cette forêt qui n'est pas une forêt ^, cette nature qui n'est point notre nature, saisissent Tâme du lecteur d'une émotion vague et pleine d'anxiété.

J'étais à la moitié da chemin de la vie.

Je me perdis, dans l'ombre, au fond d*une forêt :

Car j'avais dévié de la route suivie.

Ma mémoire à présent bien mal retracerait Cette forêt profonde, âpre, épaisse, sauvage; Et rien que d'y penser, la peur me reviendrait*.

Toutefois, comme pour nous rattacher à la réalité vivante au milieu de ce monde vacillant et douteux, nous apercevons un de nos semblables, un homme de chair et d'os comme nous, pour qui nous éprouvons une vive sympathie, et dont nous sommes tout prêts à partager les terreurs et les périls. Sur cette scène muette apparaît aussi le poète Virgile : mais sa voix même est éteinte. Aucun bruit n'ose se faire entendre. C'est bien là le vestibule du monde futur; le mystère et l'effroi sont assis à ses portes,

Umbrarum hic locus est, somni, noctisque soporœ.

Tout à coup, semblable à ce rayon doré qui « colore le <c sommet de la colline et ramène le calme dans le cœur »

1. La forêt, selva, dans le langage allégorique de Dante, représente souvent le parti guelfe, dont Florence fut presque toujours le plus ferme rempart.

2. Traduction de M. Hyacinthe Vinson. On remarquera, entre autres gages de fidélité, que le traducteur a reproduit les terzines de son modèle et l'entrelacement de leurs rimes. <

DÂNTB ALIGHIERI. 43

du poète, apparaît, comme un espoir, le nom, le souvenir de Béatrice, chaste et gracieuse unité du poème. On pres^ sent déjà cette beauté divine, quoiqu'on ne la contemple pas encore. C'est elle qui envoie Virgile pour être le guide de Dante ; on entrevoit, à travers le récit du poète conditetear, le dicrme le plus puissant de cette céleste figure, ses yeux brillants sous les larmes,

Gli occhi lacenti lagrimando volt».

Pareil au compositeur qui dans une ouverture jette quelques traits de ses plus suaves mélodies, Dante prélude ainsi par ce rayon d'amour aux ravissantes apparitions du purgatoire et du paradis. Au nom de Béatrice les nuances s'adoucissent, les ténèbres s'efiacent, et l'âme comprimée s'épanouit un instant.

Telles les joanes fleun que le vent froid des nuits

Penche, aussitôt que l'aube a blanchi le rivacre,

Se dressent en s'ouvrant sur leurs pieds raffermis*.

Mais aussitôt, par un contrasta terrible, nous lisons l'inscription fatale gravée sur la porte éternelle de l'enfer. Elle-même semble prendre une voix pour nous crier : « C'est par moi qu'on va dans la cité des pleurs... vous qui entrez, quittez toute espérance. » Puis on entend des bruits confus et effrayants, des langages divers, d'horribles blasphèmes, des cris de douleur, des accents de colère, des voix hautes et rauques et des froissements de mains qui se choquent entre elles... Dante s'adresse d*abord à notre oreille, cet organe des seuBations vagues, qui s'accordent si bien avec les idées d'infini; et quand il nous a ainsi préparés, quand il a ébranlé puissamment nos âmes,

1. Enfer^ chant II; vers 127. Traduction de M. Hyacinthe Vinson.

par l'attrait de rinconnu, du divin, du terrible, par les émotions les plus indéterminées et les plus profondes, alors le grand justicier du moyen âge procède à sa redoutable besogne : il frappe d'une main hardie tous les crimes, toutes les iniquités. Au milieu du chaos sanglant de son époque turbulente et indisciplinée, il fait rayonner l'idée d'une éternelle justice et crie aux puissants de la terre : tt tremblez, vous êtes immortels ! »

Les trente-trois chants de son Enfer sont une effrayante galerie de grands criminels, une prodigieuse échelle de supplices : ici c'est un orage éternel, là une pluie froide et noire, ailleurs un sable brûlant, une onde fétide, puis des serpents horribles, puis des tombes ardentes ; toujoure et partout des tortures ; et quand on le croit épuisé d'inventions terribles, il se relève tout à coup tenant à la main quelque vengeance inouïe. Son imagination est aussi féconde en tourments que l'histoire en forfaits, que le corps de l'homme en douleurs. Tout le monde connaît l'admirable épisode d'Ugolin dévorant le crâne de l'archevêque Roger, qui, sur la terre, l'a fait mourir de faim avec ses trois enfants. On sait aussi que ce même poète qui a porté le pathétique jusqu'aux limites de l'horrible, a fait parler la plus tendre des passions dans le récit de Françoise de Rimini.

Si nul poète n'a été plus énergique que Dante, nul aussi n'a été plus délicat et plus gracieux : la vigueur de son génie n'est pas plus admirable que sa souplesse. Quel sentiment profond des harmonies de la nature anime toutes les scènes du Purgatoire! Dans un cadre merveilleux, dans un monde surnaturel, il est le plus vrai, le plus naïf des peintres. Il aime la campagne comme J. J. Rousseau, et la décrit comme Homère. Qu'on trouve de charme, au sortir de l'abîme infernal, à voir briller cette a douce couleur de saphir oriental... » à sentir « cet air doux et tranquille qui vous effleure le front sans plus vous frapper

qu'un vent léger... » à entendre murmurer « ce ruisseau qui. allant vers la gauche, plie avec ses petites ondes l'herbe née sur ses bords ! *■ » L'harmonie intraduisible des vers italiens est une partie essentielle de ces suaves descriptions. Les anges que Dante amène souvent dans ce lieu d'épreuves suffiraient pour y répandre un avantgoût duciely tant ils déploient de grâce, de sereine majesté! Mais ce qui nous frappe le plus en relisant le Purgatoire, c'est la chaleur douce et continue qu'y répand une passion bien nouvelle en poésie, l'espérance. Cette seconde partie du poème est une longue et pure aspiration vers la troisième : on y sent partout une sainte résignation, une tendre mélancolie, pareille à celle de l'exilé qui, sous un beau ciel étranger, tourne ses yeux vers la patrie où il doit retourner un jour.

Dante créait V Enfer au milieu des discordes civiles : il était banni depuis longtemps quand il écrivait le Purgatoire.

Le Paradis était la partie la plus difficile de cette épopée. Les anciens poètes épiques qui avaient fait descendre leurs héros dans le séjour des morts, ou n'avaient pas essayé de décrire les joies de la vie future, ou n'en avaient donné qu'une idée peu séduisante. Ce n'est pas, comme on l'a dit, que le cœur de l'homme connaisse mieux la douleur que la joie : c'est que l'idée de douleur se rattache invariablement aux mômes objets pour tous les hommes, tandis que les causes de la joie sont aussi variables que les individus qui l'éprouvent.

Que doit donc faire le poète qui veut donner une idée du séjour de tous les délices? Le remplira-t-il de tous les objets dépositaires passagers du bonheur, instruments éphémères do nos jouissances? Ce serait risquer de présenter au lecteur, au lieu d'un fruit plein de saveur, une

Page 1