I. Purgatoire^ çh. i*' et ch. xxviu
écorce aride et desséchée. Dante Ta senti, et, Vvec Tàudace du génie, il a pris la plus étonnante résolution ; c'est de peindre le paradis, sans décrire aucun des objets qui peuvent enivrer les sens. Désertant le sol mouvant de Ja sensation, il s'élance résolument dans le domaine de l'intelligence. Il ne décrit pas le plaisir, qui est le bien des sens, mais il cherche à révéler la vérité, qui e>t le bien de l'âme. Le paradis de Dante est le théâtre de ces magnifiques expositions de doctrine que le moyen âge admirait, parce qu'il y trouvait sa plus haute formule. C'est à elles que Dante devait la gloire de théologien, plus grande alors que celle de poète :
Theologus Dantes, nullius dogmatis expers.
Que manque-t-il au succès de cette tentative admirable? Une doctrine plus complètement, plus éternellement vraie. Jugée au point de vue moderne, celte science scolastique est aussi étroite que sèche : pour être juste envers le poète, il faut se replacer dans son horizon, relever autour de soi toutes les croyances, toutes les opinions du moyen âge. On concevra alors quelle admiration dut exciter un ouvrage qui semblait couronner par les vérités les plus hautes, l'édifice poétique le plus noble et le plus imposant.
La scène oii Dante place le paradis est magnifique par elle-même. Ce n'est pas une plage céleste, mesquine contrefaçon delà terre; c'est l'ensemble du système cosmique, dont les astres divers sont les brillants échelons. De planète en planète, de ciel en ciel, le poète monte sans cesse, les yeux fixés sur ceux de Béatrice, et porté par la douce et puissante attraction de ce regard chéri. Par une invention aussi neuve qu'heureuse, Béatrice, transfigurée sans cesser d'être elle-même, devient le symbole de la science divine, de la théologie : Dante mêle ses deux amours, et
DANTE ALIGHIERL w/
passionne la science par cette fusion hardie. Le symboVe est un des secrets poétiques dont il fait le plus fréquent usage dans.soti Paradis et vers la fin de son Purgatoire : ici ce sont deux femmes célestes, Lia et Rachel, qui représentent la vie contemplative et la vie active; là c'est le char triomphal de TËglise; c'est la rose mystique où s'épanouit toute l'Église céleste et dont chaque feuille est une âme bienheureuse; c'est le point de feu indivisible où se concentre à ses yeux l'essence divine.
Bien différent de la licide allégorie qui n'est qu'une fiction, le symbole est un objet réel et physique destiné à rappeler des idées immatérielles. C'est un genre de poésie essentiellement catholique. Tout dans l'Église est symbole, ses sacrements^ son culte, la forme même de ses vêtements et de ses temples. Bien plus, ce procédé est inhérent à rhomme, intelligence liée à un corps et qui ne pense qu'avec des signes ; nos langues sont une série de symboles. La nature qui nous entoure est un symbole pour nous. Dieu se révèle à nous par la grandeur des cieux, par l'étendue des mers : au lieu de fatiguer notre raison par la démonstration abstraite de l'infini, il nous place sur le rivage de l'Océan, sous la voûte étoilée du ciel et semble nous dire : « Contemple! »
Nous nous sommes principalement attaché à considérer le côté humain et universel de Ib. Divine Comédie: le côté italien et temporaire n'était guère moins frappant pour ses premiers lecteurs. Quelle passion, quelle verve de haine éclate dans ses invectives contre ses adversaires politiques, dans les supplices ou les malédictions qu'il inflige aux pervers!
Citons, pour en donner une idée, un exemple entre mille, et choisissons un de ceux qui, se rapportant à des person* nages connus, peuvent le plus aisément se passer de commentaires.
Arrivé au huitième cercle (l'enfer de Dante est un vaste
entonnoir formé intérieurement de cercles ou terrasses concentriques de plus en plus profondes et toutes garnies de supplices], le poète aperçoit dans la roche livide des trous nombreux, de chacun desquels sortent en s'agitant les jambes allumées d'un pécheur. Ces puits renferment les simoniaques, ceux qui vendirent les choses saintes. Il s'approche de Tun d'eux, de celui dont les pieds paraissent se tourmenter avec le plus de douleur. C'est le pape Nicolas III. Sous sa tête renversée vers le gouffre sont enfouis ses prédécesseurs coupables du même crime ; et son successeur viendra l'enfoncer dans le puits à son tour. Quand il entend la voix du poète, le supplicié croit que c'est déjà Boniface VIII, le pape régnant, qui vient le relayer à la surface. Dante le détrompe et lui demande qui il est. Le pape répond :
Sache qu'on me vêtit da splendide manlcan.
Cupide que j'étais et vraiment fils de TOurse (Orsini), Pour mieux faire avancer les oursins en grandeurs, J'ai mis tà-haut de l'or, ici moi-même^ en bourse.
Sous ma tète enfoncés, gisent d'autres vendeurs,
Qui m'ont précédé tous avec leur simonie,
Dans ces fentes de pierre et dans ces profondeurs.
J'y tomberai plus tard, quand viendra l'&me impie Pour qui je t'avais pris, quand, par le feu couvert. Je t'ai fait tout à coup ma demande étourdie!
Ce condamné futur, successeur promis à Boniface VIII, sera Clément V, le protégé de Philippe le Bel.
Emporté par son indignation, le poète éclate alors contre les pontifes simoniaques :
Quel trésor donna Pierre, avant que dans sa main Le Seigneur mit les clefs du séjour de la grâce? Gerte, il ne lui dit rien que : Viens sur mon chemin.
Pierre et ses successeurs avaient-ils eu raadace
De vendre & Mathias, pour or ou pour argent,
Le siège où d'un grand traître il vint prendre la place.
Reste là, tu subis un juste ch&timent ; Garde bien ta richesse, avec honte ravie, Qui te fit contre Gharle oaer impudemment.
l/or, l'urgent ponl vos t^ieuxl Ii!t «lucllc diUôrence
De l'idol&tre à vous? on n'adorait jadis
Qu'un Dieu, vous en priez cent dans votre démence! *
C'est ainsi que dans les cent chants qui composent son grand poème, Dante a jeté sur sa triple scène l'histoire de son époque mêlée à celle du passé. Personnages connus alors, criminels et héros, hommes célèbres par leurs vertus ou par leurs forfaits, idées et actions, toute la société, tou te la vie contemporaine vient se classer sans confusion sur ce théâtre immense. Mais il sait, en grand artiste, rattacher le particulier au général : il enchâsse l'histoire du treizième siècle dans un dogme universel. L'auteur n'est plus un gibelin, un exilé de Florence; c'est un homme, interprète do ^'humanité : c'est un poète catholique dans toute l'étendue de l'expression. Son sujet nous saisit par la croyance la plus vivace, la plus innée, la plus humaine, la foi à l'immortalité de l'âme et à la justice inévitable de Dieu.
1. Enfer^ chant XIX, vers 69-114; traduction de M. Hyacinthe Vinson.