CHAPITRE Vn
LA GRANDE RENAISSAFTCE.
Travaux de t'éraditîon. — Les grands imprimeurs. — Les réAigîés grecs.. La fiuùilke des Mediei. — L'Académie phitonicieiine.
L'érudition et le génie littéraire s'étaient heureusement associés dans l'Italie du ({uatorzième siècle. Cette combinùson se dédoubla dans le siècle suivant: l'éruditiai» seule suffit aux travaux du quinzième. Tout le monde y tut philologue. On se mit à rechercher les ouvrages des anciens; on entreprit, pour les trouver, de longs et dangereux voyages.' On s'appliqua à les confronter, à les corriger, à les transcrire, à en former de vastes bibliothèque» qui deviiurent des dépôts publics. On érigea des chaires pour l'enseignement des langues grecque et latine ; les universités se disputaient les professeurs les plus renommés. Gomme pour favoriser l'impulsion studieuse do l'Italie, des Grecs, échappés aux ruines de l'empire de Gon-^
. l. De la iméraiure du midi de V Europe, tome II, page 20.
tstantinople, vinrent y chercher un asile, et payèrent l'hospitalité qu'ils reoevaient par renseignement de la langue de Démosthène et d'Homère. Cependant l'une des plus merveilleuses inventions des temps modernes naissait à propos pour garantir à l'antiquité qui sortait de ses cendres une étemelle durée. L'imprimerie, découverte en Allemagne vers 1450 S se répandit promptement en Italie. Sweynheym et Panartz, deux ouvriers de Fust, vinrent établir une presse au monastère de bénédictins allemands de Subiaco, dans les fitats de l'Église. Leur première œuvre (Lactance) porte la date de 1465. De là ils se rendirent à Rome. Un autre Allemand, Jean de Spire, créait une presse à Venise (1469). Cette ville devint bientôt le foyer le plus actif de la reproduction des ouvrages antiques. C'est dans son sein que se retirait, en 1492, celui qui devût être la première gloire de Timprimerie naissante, Aldus Manutins, qui sut faire de son atelier une académie', et de son art un apostolat*. La facilité de reproduire les ouvrages par la typographie, stimula le désir de retrouver des maEus-
1. Voyez notre Hiêtoire de la littérature française, ch. xxiij p. 259. — H. Hallam, Histoire de la litlératvtre de V Europe^ analyse les longues diBCOttéons auxquelles riBvteQtkn de rimprimerie a donné lieu ; Ginguené, dans VHistoire littéraire de Vltalie, nomme ^.as principaux «otears qui ont traité cette matière.
2. Bien différente de la plupart des académies Ù-Italie, dont nons ftarlerons plus loin, la NMcadeniia Aldi s'occupait de travaux utiles * elle déterminait le choix des livres à imprimer et en discutait les différeoles leçons. Musorus^ Bembo, Gabrielli, Navagero, Iliniéri et autres savants, membres de cette réunion, étaient ainsi en quelque sorte les associés du généreux imprimeur.
3. On ne trouvera pas cette expression exagérée si Ton se t'appelle le dévouement passionné qui anîraaît les efforts prodigieux de ce grand homme. Voici comme il s'equrime en publiant VOrganum d'Aristote (1495) : « Les livre3 grecs sont peu nombreux, et on les recherche avec « ardeur. Mais, avec l'aide de Jésus-Chrisl, j'espère qu'avant longtemps « je satisferai ce besoin, quoiqu'on ne puisse y parvenir qn'^ force de « travail, de souffrance et de temps. Il faut que ceux qui cultivent les « lettres possèdent les livres nécessaires, et jusqu'À ce que ce but soit « atteint, je n'aurai pas de repos. »
crits anciens. D'infatigables voyageurs parcoururent dé nouveau dans ce but l'Europe et l'Asie : ils y recueillirent des inscriptions, des médailles^ des statues, précieuses reliques de l'antiquité. Les voyages produisirent les découvertes : un hardi Génois ouvrit un nouveau monde à la curiosité des savants, à la cupidité des aventuriers contemporains el à la liberté des siècles futurs.
La science devint un luxe royal, une mode princière dont toutes les cours d'Italie s'empressèrent de se décorer. A Rome les souverains pontifes, les Yisconti et les Sforza à Milan ^ les Arragonais à Naples, les Gonzague et les ducs d'Bate à Mantoue et à Ferrare, trouvèrent dans le protectorat des lettres un moyen de déployer leur magnificence et de changer une force redoutable en un docile ornement de servitude. Florence, qui avait déjà donné à ritalie ses plus grands poètes, se distingua encore par l'accueil qu'elle fit à leurs successeurs. Les Medici firent un noble emploi de leurs immenses richesses. Gôme l'ancien, Pierre «on fils, et surtout son petit-fils Laurent lé Magnifique, illustrèrent leur patrie en l'asservissant, et séduisirent, par l'éclat bienfaisant de leur pouvoir, la postérité comme leurs concitoyens.
Cédons un instant, nous aussi, en faisant toutes nos réserves, au charme de ce spectacle. Arrêtons-nous, dans notre course rapide, au milieu de cette cour si étrange et si admirable. Voyons, comme dit Voltaire, « ce citoyen qui faisait toujours le commerce, vendre d'une main les denrées du Levant et soutenir de l'autre le fardeau de la République ; entretenir des facteurs et recevoir des ambassadeurs; résister au pape, faire la guerre et la paix, être l'oracle des princes, cultiver les belles-lettres, donner des spectacles au peuple et accueillir tous les savants de Gonftantinople^ » Suivons Laurent de Medici, soit dans sa
' 1. Essai sur les mœurs. H, page 543 (Kchl).
maison de Florence/ élégante mais simple demeure, bâtie par Michellozi, dont le prudent Gôme avait préféré le plan modeste aux splendides dessins de Brunelleschi ; soit dans une de ses délicieuses villas, à Poggio-Cajano, à moitié route entre Pistoie et Florence, où le prince négociant, retiré des affaires après avoir contraint la République de faire banqueroute à sa place, avait établi une espèce de ferme royale dans un des replis de TOmbrone; ou bien encore à Garreggi, où il avait rassemblé les plantes exotiques de rOrient et créé le premier de ces jardins botaniques que tous les souverains offrent aujourd'hui à la science; ou bien enfin à Fiesole, sur la pente rapide de ces hauteurs que dominent les ruines de Tantique Fesule, la cité-mère de Florence. Là, au milieu de ces ombrages dont Politien, dans une de ses lettres^, nous a conservé toute la fraîcheur, tout le silence, Laurent voyait, comme un symbole de son pouvoir, Florence rajeunie se dérouler à ses pieds. Il contemplait toutes lea merveilles des arts qui semblaient s'épanouir sous Tinfluence de sa famille et de son nom; le dôme de Sainte-Marie de la Fleur, que Brunelleschi élevait dans les cieux par un art jusqu'alors inconnu, le Campanile (beffroi) de Giotto, que le sculpteur Donatello venait d'enrichir de ces statues de marbre auxquelles il sut le premier donner la vie et Texpression; le baptistère de Saint-Jean, où Ghiberti venait jde placer des portes de bronze, dignes, au jugement de Michel'Ange, d'être les portes mêmes du paradis; l'église dcl Garmine, décorée des fresques de Masaccio ; celle de Sainte-Marie-Nouvelle, ornée des peintures de Ghirlandajo, maître de Michel-Ange; de San-Spiritp, autre création de Brunelleschi, et qu'on regarde aujourd'hui encore comme la plus belle église de Florence. Non loin du Palais- Vieux, œuvre de la démocratie guelfe, grandissait, encore inachevé,