Orlando furioso, chant XIX, slance T
Tantôt il prend à Catulle l'image charmante sous laquelle ( poète représente la virginité :
La jeune rierge est semblable à la rose.
Qui, le matin, sur son natal rameau, Dans un bosquet seule et calme repose Loin du pasteur et du bêlant iroupeaa; Le doux zéphyr et l'aube jeune éclose, L'onde et la terre adorent son berceau ; Les jouvenceaux et leurs belles maîtresses Do sa beauté veulent parer leurs tresses.
La virginella e simile alla rosa Ch* in bel giardin, sulla natira spina Mentre sola e sicura si riposa, Ne ^egge ne pastor sele aTTÏcina; L*aura soaye a Talba rugiadosa Lacqua e la terra al buo favor s'inchina ; GioTuni vaghi e donne innamorate Amano averne e seni e tempie ornate.
On lisait dans GatulUe :
Ut flos in septis secretna nascitur hortis, Ignotus pecori, nullo contusus aratro, Quem mulcent aura, firmat sol, educat imber : Multi illam puerl, multa optaTere puell».
Souvent c'est à Virgile qu'il s'adresse : il imite ses comparaisons de l'Éridan débordé % du lion qui fuit en menaçant*, beaucoup d'autres qu'il serait trop long d'énumérer. Quelquefois c'est une scène tout entière, un tableau complet qu'il enlève, mais avec l'adresse de Gacus, en dissimulant les traces du larcin. C'est ainsi que l'entreprise hardie de Rodomont, qui entre seul dans les murs de Paris assiégé, est imitée de l'assaut de Pyrrhus au palais de Priam, et de rirruption de Turnus dans le camp des Troyens; et si dans quelques parties la supériorité appartient aii chantre
\. Chant XL, stance 31* 2. «Chant xviii, stance 22.
chefs-d'œuvre de l'épopée. 103
d'Ênée, dans d'autres aussi, et surtout dans les vastes proportions de ce tableau terrible, Tavantage semble rester au chantre de Roland.
Ainsi s'accomplissait une première fois et avec le plus brillant succès l'union fraternelle de l'art moderne et de l'art antique. Celui-là, toutefois, gardait la suprématie; la poésie ancienne n'entrait dans le Roland furieux qu'à l'état d'élément et en subissant une heureuse absorption.
Un autre poète italien aborda bientôt après le même problème et lui donna une solution différente, mais non moins heureuse. Dans la Jérusalem délivrée l'art antique traça le plan, régla la forme et les limites de l'épopée ; l'inspiration religieuse et chevaleresque vint en animer et en vivifier tous les détails.
Dès le commencement du seizième siècle plusieurs poètes italiens avaient déjà tenté de créer l'épopée héroïque; mais les précurseurs du Tasse furent moins heureux que ceux de l'Ârioste. Sannazar, Vida, Bartolini avaient em« ployé la langue latine, montrant assez, par ce seul choix, le caractère exclusivement antique de leur inspiration et la classe de lecteurs dont ils ambitionnaient le suffrage. Trissino, l'auteur de la Sophonisbe, sentit qu'une épopée nationale devait se faire entendre de toute la nation, et qu'une langue morte rend toujours mal les idées nées après elle. Il écrivit en italien son Italie délivrée des Goths, Cependant ce fut presque encore un ouvrage latin ou même grec. Trissino fit dans l'épopée ce qu'il fit sur la scène tragique, une copie, un calque des anciens. Il transporta dans son poème les descriptions, les petits détails, les expressions même de l'I/iada, et quelquefois des épisodes entiers. Il en a tout pris, dit Voltaire, excepté le génie.
Oliviero fut moins heureux ou moins habile encore dans lion ^ /amanna, dont le sujet tout moderne (la victoire de Charles-Quint sur la ligue protestante de Smalcalde), répugnait davèintage aux formes homériques. Alamanni, dans
son Avarchide ou Le sibge de Bourges {Avaricuin)^ les employa d'une manière bizarre pour encadrer les noms d'Arthur, de Tristan et de Lancelot. Le contraste entre le sujet et le plan devient d'autant plus insupportable qu'Âlamanni n'imite pas seulement Homère dans les détails, mais encore dans la conception générale et dans la con texture du poème, dans les caractères qu'il donne à ses personnages et les discours qu'il leur fait prononcer.
Ces échecs du poème héroïque ne découragèrent pas Torquato Tasso*. Fils d'un poète distingué de l'école d'Arioste (Bemardo Tasso), il conçut dès sa jeunesse le noble projet de tenter une voie nouvelle. A dix-sept ans il avait fait un premier essai, le poème épique intitulé Ri-naldo. Gomme Alamanni, il avait choisi des personnages romanesques, Gharlemagne, Renaud fils d'Aymon, l'enchanteur Maugis, et avait tâché de plier leur indocile humeur au joug sévère d'Aristote. Averti par un demi-succès, il comprit que les fables de ces héros populaires avaient trouvé chez l'Arioste la seule forme qui leur convînt, et ipie c'était sur un autre terrain qu'il fallait tenter la conciliation de l'art antique et du génie moderne.
Deux ans après, il avait conçu l'idée de sa Jérusalem délivrée^ fixé le nombre et choisi les noms des personnageSj imaginé différents épisodes et déterminé leur place. Déjà même il avait écrit trois chants sur ce sujet ; et plusieurs des octaves composées par le poète de dix-neuf ans se retrouvent encore dans la rédaction définitive du grand poème. En même temps il entreprenait de sérieuses études théoriques sur l'essence et les lois de l'épopée, et rédigeait trois traités où il examinait à fond cette matière.
Le sujet auquel s'était arrêté le jeune poète semblait singulièrement propre au but qu'il se proposait. Si la
i. Né à Sorrente le 11 août 1544, mort & Rome le 25 avril 1595.
première croisade était le plus grand éyénement du moyen âge, elle avait en même temps une profonde analogie avec la guerre de Troie. L'histoire se copiait elle-même, et appelait la poésie à une imitation originale comme elle. De plus, les souvenirs de la guerre sainte venaient de recevoir des événements contemporains un nouvel intérêt. La pacification du reste de l'Europe n'avait guère laissé aux chrétiens d'autres ennemis que les Turcs. Une confédération s* était formée contre eux : ils furent battus à Lépante à l'époque môme où le Tasse à peine âgé de vingt-deux ans commençait à s'occuper sérieusement de son poème. Reporter en Asie si non la croisade, au moins ses glorieux souvenirs, délivrer Jérusalem au moins dans ses vers, c'était flatter l'opinion publique du seizième siècle, c'était achever la victoire de Don Juan.
La fusion harmonieuse que semblait promettre le sujet, fut admirablement accomplie par le génie du poète. A considérer d'une manière sommaire le plan et la contexture de la Jérusalem on croit avoir sous les yeux l'Iliade. Même unité, même simplicité d'action, mêmes ressorts dans l'intrigue : une ville d'Asie, possédée par un roi barbare, est investie par l'Europe coalisée. La discorde éclate parmi les chefs assiégeants, les puissances surnaturelles prennent part à ces divisions. Un jeune héros, à qui la victoire est promise par le ciel, sort irrité de l'armée d'Europe, pour qui son absence est le signal de tous les malheurs. Enfin le ciel s'apaise, des messagers amis envoyés par le chef des alliés ramènent dans leur camp le jeune guerrier et avec lui l'espérance de la victoire.
Toutes les parties de la nouvelle épopée se coordonnent régulièrement dans un ensemble noble et majestueux : elle se présente à l'esprit comme un beau temple grec, dont un coup d'œil suffit pour embrasser l'unité.
Jusqu'ici la forme de la Jérusalem délivrée est donc ancienne, homérique.
Mais voici Pinspiration moderne qui va verser un sang nouveau dans les veines du veil Êson. Toute la variété des caractères de l'épopée romanesque, tout l'intérêt de ses incidents, toute la grâce de ses héroïnes, viennent orner et amollir la sévérité de Tépopée antique. Chez les Grecs , la vie intime n'existait pas ; le poète ne pouvait en tracer le tableau. Les héros de l'épopée étaient toujours rois ou citoyens; leur demeure était la place publique ; leur famille, la patrie ; leur roman, l'histoire. La peinture d'une pareille société a quelque chose de l'expression franche et hardie d'un bas-relief: on y chercherait en vain les nuances délicates d'un tableau et le charme du clair-obscur. Le Tasse introduit dans son récit, au milieu des entreprises des peuples et des rois, les douces impressions de la vie intime, le sentiment religieux, l'amour des mœurs champètres, surtout un autre amour plus ardent, plus passionné. Ses tendres et voluptueuses images nous suivent jusque sur les champs de bataille, et empruntent pour nous séduire jusqu'à l'armure des guerriers. Par quelle heureuse infidélité historique ses mahométanes s'échappent-elles du sérail pour venir se mêler aux combats? Voici Armide, la double magicienne, qui porte dans ses yeux un charme plus puissant que tous les autres, et sait nous attendrir comme Didou, après nous avoir émerveillés comme Alcine. Voici la noble et fière Glorinde, aussi belle, aussi courageuse que la Camille virgilienne et bien plus pathétique dans son admirable mort. Ailleurs, c'est la tendre Herminie avec le charmant contraste de ses sentiments et de son appareil guerrier, faible et douce vierge que l'amour a chargée d'une pesante armure ; séduisante image de la muse épique du Tasse. Plus loin nous rencontrons Odoard et Gildippe, époux intrépides, assez unis pour ne pas se séparer môme dans les combats, assez heureux pour mourir ensemble. Partout le poète révèle et excite une émotion profonde. Il est plus sérieusement tendre que l'Arioste : c'est un avan-
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tage que lui offrait le genre de son épopée, mais que son génie seul lui a permis de saisir.
Et quelle grandeur, quelle puissance dans la description des batailles; plus contenu dans ses fictions, plus modéré que TArioste, il ne dépasse pas le but, mais l'atteint. Une chaleur soutenue et progressive, un enthousiasme belliqueux l'entraîne et nous ravit à sa suite à travers les combats. Si ce n'est point l'ardeur religieuse des croisés du douzième siècle, c'est le courage brillant d'un gentilhomme du seizième; c'est cette bravoure qui faisait chanter au peuple de Ferrare :
Colla penna e colla spada Nessun val quanto Torquato^
Le Tasse triomphe surtout dans la couleur. Il jette sur le dessin antique le luxe le plus riche de l'imagination, de la sensibilité, de l'esprit; sensibilité un peu sensuelle comme celle de son époque, de son pays ; mais qui n'en convient que mieux à ses éclatantes peintures; esprit qui n'a rien de piquant ni de railleur comme l'esprit français, mais qui n'est que l'auxiliaire de l'imagination et ne consiste qu'à multiplier, avec une coquetterie naïve, les combinaisons les plus brillaùtes des idées. Cet esprit italien se répand à l'aise dans les splendides octaves qui, sur le tissu du récit, se détachent comme des paillettes étincelantes. L'octave, dans ses six premiers vers sur deux rimes croisées, semble balancer noblement la pensée ou l'image pour la lancer avec force ou la laisser retomber avec grâce dans les lieux derniers vers réunis par une seule rime*. Ces stances
1 • Avec la plume, avec répéo,
Torqualo n'a point son égal.