CHAPITRE X
Le Roland furieux de TArioste. — La Jérttsalem délivrée du Tasse.
L'épopée populaire trouva sa dernière et sa plus bril* lante expression dans VOrlando furioso de l'Arioste.
1. Ici encore nous avons eu pour guide l'habile critique, le poète célèbre que nous avons déjà cité, Ugo Foscolo.
Nous savons maintenant que ce poète ne créa point, comme on le croit vulgairement, le roman épique, pas plus qu'Homère n'inventa l'épopée grecque; il eut une gloire différente mais non moindre : il vivifia des formes déjà inventées ; il fut le Prométhée, ou, comme dit le Tasse son illustre rival, le Dédale de Tépopée italienne : il anima les statues que les autres artistes s'étaient contentés de sculpter.
Né à Reggio en 1474, Lodovico Âriosto montra de bonne heure les plus heureuses dispositions pour la poésie. Encore enfant il composait une tragédie; voué contre son gré à l'étude du droit, comme autrefois Pétrarque, comme plus tard le Tasse, il s'empressa de revenir aux lettres, sans toutefois s'y livrer si exclusivement qu'il renonçât entièrement aux travaux, aux devoirs de la vie active. Tour à tour ambassadeur, soldat, courtisan, gouverneur de province, il s'attacha à la maison d'Esté, qui reconnut mal ses services et ses talents. On aime avoir ce grand poète, ja* loux de son indépendance, dédaigner les disgrâces de la cour et souriant dans ses satires de Tingratitude des princes qu'il avait immortalisés, savoir trouver le bonheur au sein d'une tranquille et studieuse solitude. Il mourut en 1533.
Jeune encore, Arioste avait conçu la pensée « de s'élever si haut dans le poème romanesque que personne après lui n'osât se flatter de l'égaler. » Le Roland amouretix faisait alors l'admiration de tous les esprits cultivés de l'Italie : Gharlemagne et ses grands vassaux occupaient toutes les mémoires. C'était un avantage pour le poète qui, revenant à ce sujet, trouvait dans son génie le moyen d'être neuf dans une matière connue. Il était dispensé de toute laborieuse exposition ; il pouvait amuser ses lecteurs sans craindre de leur faire une fatigue d'un divertissement. Arioste, fidèle à la méthode populaire, ne craint pas de compliquer l'intrigue par le mélange d'une fouU
d'incidents que lui fournit sans relâche son imagination féconde. Il sait que son auditoire, exerce à ces sortes de combinaisons, suivra sans peine les ramifications diverses do toutes ces histoires. Le peuple d'Italie dans ses romans, comme celui d'Espagne au théâtre, comme aujourd'hui les Allemands dans leurs concerts, a une merveilleuse facilité à comprendre et à retenir les plus savants imbroglio. Il semble que l'art des modernes, diffèrent en cela de l'art grec, aime à chercher l'unité dans la résultante d'une foule de moyens divers. C'est ainsi que l'architecture gothique a substitué la riche prodigalité de ses ornements à la simple et sévère beauté des monuments helléniques.
L'unité existe pourtant dans de pareilles œuvres ; mais elle est moins simple et moins frappante. L'unité de l'action chez l'Arioste, c'est la création même des peuples du moyen âge, c'est la guerre de Charlemagne contre les barbares qu'il repousse définitivement du territoire de son empire. Sur cette chaîne historique viennent se croiser les trames les plus brillantes ; d'abord les glorieux exploits de la féodalité, sous son nom poétique de chevalerie, pjdrsonnifiée dans le plus illustre des paladins, le fameux Roland, immortel par sa défaite plus que les autres par toutes, leurs prouesses; puis une foule innombrable, sans être confuse, de chevaliers, de princesses, d'enchanteurs, de châteaux, de talismans, de prodiges, c'est-à-dire toutes les forces, toutes les grâces, toutes les superstitions du moyen âge, aussi mêlées, aussi désordonnées, aussi vivantes, mais plus belles, plus saillantes, plus idéalisées que dans le monde réel.
Parmi toutes ces actions Arioste place au premier plan les destinées de la maison d'Esté, représentées par Roger et Rradamante, ses fabuleux auteurs. Toutefois Roland est la ^.gure de prédilection tant du poète que des lecteurs. Roland donne son nom au poème; l'épisode couvre Tin-
trigue, c'est là encore un trait de Térité on même temps qu'un moyen d'intérêt. Le paladin éclipse l'empereur; tout se fait au profit du pouvoir centrai , mais par les mains de la chevalerie.
C'est là le plan général, ou plutôt le squelette du poème, mais quelle richesse d'accessoires! C'est avec raison que Galilée le comparait à un « magnifique garde meuble, à une galerie royale, ornée de cent statues antiques des plus célèbres sculpteurs et où brillent à chaque pas les cristaux, les vases précieux et les plus riches diamants. » Les palais fantastiques, les féeries, les anneaux merveilleux, les lances d'or toujours victorieuses, les chevaux ailés, l'ascension dans le globe de la lune, et d'autres fictions, extravagantes ailleurs, se présentent à nous chez l'Arioste comme les créations de la nature elle-même. L'intérêt est si vif, si entraînant, qu'il . ne permet pas à la raison de se révolter. Les habitudes même les plus vicieuses de ce genre populaire, comme par exemple les suspensions qui brisent àxhaque instant le fil du récit, augmentent la puissance que le poète exerce sur son lecteur. Ce sont les doux refus de sa muse capricieuse qui ne font qu'irriter plus vivement notre curiosité. Au moment où le récit d'une aventure se déroule devant nous comme un torrent, il tarit tout à coup, et nous entendons à sa place le murmure d'un autre ruisseau, dont nous avions à regret perdu la trace. Leurs flots se mêlent, puis se divisent de nouveau pour se précipiter dans des directions diverses, et laissent le lecteur en proie à une agréable perplexité : « ainsi le pêcheur ravi de la douce harmonie de mille instruments qui résonnent dansl'île de Circé, laisse tomber ses filets et prête l'oreille à ces accords. »
Stupefatto Perde le reti il pescator, ed ode.
Arioste sûr de sa puissance, a créé plus de personnages.
plus d'intrigues, plus de batailles, plus de sortilèges qu'aucun de ses prédécesseurs. Plus qu'aucun autre aussi il a donné à ses créations les traits de la vérité. On sent qu'il vit à son aise dans ce monde extraordinaire qui n'a rien d'étrange pour lui. C'est là que son hippogriffe déploie librement ses ailes. La poésie n'y est plus restreinte par la froide pression de la réalité ; l'auteur y trouve des ombrages plus frais, un beau et libre ciel. Il s'y établit avec autant de sécurité que notre La Fontaine dans son royaume des animaux ; il nous y acclimate avec lui, nous y fait des amis, des intérêts. Et comment n'oubiierions-nous pas que la fiction sert de base à ce monde fragile? N'y retrouvons-nous point la nature dans la vérité des passions, dans la beauté et la précision des peintures, dans la simplicité naïve des visages? Tous ces héros, malgré leur poétique grandeur sont si bien des hommes comme nous, qu'ils répandent quelque chose de leur réalité sur ce milieu fantas^ . tique et ne lui laissent du merveilleux que le charme» L'air qu'ils respirent est seulement plus léger ; il ne pèse pas sur les âmes, comme le nôtre, pour les empêcher de s'épanouir.
Si nul poète n'avait jusqu'alors exprimé avec tant de succès les traditions populaires de l'Italie moderne, c'est que nul autre n'avait su s'approprier aussi bien les traditions de l'art antique. L'Arioste connaît et imite Homère, Virgile, Ovide, Valérius Flaccus, et une foule d'autres poètes de moindre valeur. Il les imite en grand maître, en s'appropriant leurs idées, leurs images, qu'il transforme et assimile à sa propre manière.
Plusieurs de ses inventions appartiennent aux classiques latins ; son Olympie est placée dans la même situation qu'Ariane abandonnée dans une île déserte, qu'Andromède exposée à un monstre marin. La palette du poète italien est si riche et si variée qu'il ne craint pas de répéter le même incident et d'exposer ensuite Angélique au même
monstre. Il se répète sans se copier, et paraît toujours neuf, même dans ses redites.
Ses comparaisons surtout sont justement célèbres : c'est là qu'il dérobe à l'antiquité ses traits les plus brillants. Tantôt il emprunte à Stace son admirable peinture de la lionne partagée entre sa fureur et sa tendresse pour ses petits ;
Pareil à l'oura qu*an alpestre chassear Ose assaillir dans sa grotte sauvage; Sur ses petits, incertain dans son cœur^ Il reste, il gronde et d'amour et de rage.
La soif du sang, la native fureur Étend sa griffe, et l'excite au carnage; Mais sur ses fils, tournant un œil plus doux, 11 s'attendrit même dans son courroux.
Corne orsa che l'alpestre cacciatore
Nella pietrosa tana assalita abbia,
Sta sopra i flgli con incerto core,
E freme in suono di pietà e di.rabbia.
Ira rinvita, e natural furore
A spîegar l'ungie, e a insanguinar le labbia ;
Amor la intenerisce, e la ritira
A riguardare ai flgli in mezzo aU' ira*
Stace ayait dit au x« chant de sa Thébaide *
Ut lea quam ssto fetam pressera cabili Venantes Numid», natos erecta superstat, Mente sub incerta, torrum ac miserabile frendens. nia quidera taii)ara globos et frangere morsa Tela queat, sed prolis amor crudelia vincit Pectora, et in média catulos circumspicit ira.
Il semble que l'Arioste eût, pour cette comparaison, un modèle plus rapproché de lui. Nous lisons dans les Stances de Politien (L. I. st. 39) :
Qaal tigre a cui délia pietrosa tana Ha tolto il cacciator suoi cari flgli, Rabbiosa il segue par la selra Ircana, Chè tosto crede insanguinar gli artigli.