CHAPITRE XI
PUBLIGISTES ET HISTOEIEPfS
Machiavel; Paruta; Guichardim — Rapporte des ambassadeurs de Venise.
Pendant que la poésie italienne prenait un si noble essor, la prose atteignait aussi à ses plus mâles qualités. Elle ne se bornait plus, comme au temps de Boccace, à exprimer dans une période harmonieuse les jeux de l'imagination, ni même, comme chez les Villani, à servir d'interprète à de naïves ou intéressantes chroniques ; elle donnait à l'Italie, ou plutôt à l'Europe, un penseur, un historien, un écrivain politique malheureusement trop fameux, dans la personne de Nicolas Machiavel.
La naissance, la profession et toute la vie de Machiavel devaient servir au développement de sa haute intelligence. Né à Florence en 1469, d'une noble et ancienne famille, nourri dès son enfance de la substance des lettres antiques, alors dans toute la sève de la Renaissance, il fut appelé à l'âge de vingt-neuf ans à des fonctions publiques, devint secrétaire du conseil des Dix, et pendant plus de quatorze
ans qu'il conserva cet emploi, outre la correspondance intérieure et extérieure de la République, la rédaction des délibérations et arrêtés du Conseil, des traités faits avec les états et princes étrangers, il fut chargé de vingt-trois légations, sans compter de nombreuses missions à rintérieur; il eut à traiter les affaires les plus délicates et les plus importantes pour la république de Florence. Sa correspondance diplomatique est un monument des plus curieux de l'état politique de l'Europe à cette époque et de la perspicacité profonde du ministre florentin.
La révolution monarchique de 1512 relégua Machiavel dans la vie privée et dans sa campagne de la Strada, c'està-dire dans le travail et la gloire littéraire. C'est là qu'il recueillit, dans ses loisirs forcés, les fruits d'une longue expérience de vie active. On comprend qu'un homme de talent, instruit tour à tour à cette double école des affaires et d'une retraite studieuse, dut avoir comme écrivain un avantage immense sur ceux de ses contemporains à qui manqua l'une de ces deux éducations.
Il en est une troisième dont Machiavel fut totalement privé et dont l'absence corrompit chez lui les deux autres, je veux dire la droiture de l'âme, l'amour de la justice et de l'honneur. La société politique où il vécut, l'immoralité profonde de l'opinion publique chez les Italiens de son époque expliquent, mais ne justifient pas, cette dépravation d'une grande intelligence. Adorateur du succès à tout prix, Machiavel ne voit que le but, et accepte indifféremment tous les moyens. Chez lui nul idéal élevé, nul généreux dévouement : le fait dans toute sa froideur, la réalité dans toute son inexorable sécheresse. Je ne dirai pas qu'il n'a point d'illusions : il est en proie à la plus déplorable de toutes, celle de ne croire à rien. Droit, vertu, humanité, sont pour lui des mots vides de sens : le triste monde du seizième siècle est le seul dont il comprenne la possibilité
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C'est un médecin qui ne voit autour de lui que des individus souffrants, et qui définit Thomme un être malade.
J'ai dit que le milieu où vivait Machiavel était profondément corrupteur. Il n'eut en effet qu'à jeter les yeux sur l'Europe contemporaine pour concevoir ses funestes erreurs. Il voyait en France Louis XI, en Angleterre Richard III, en Espagne Ferdinand le Catholique, en Italie Alexandre YI et son abominable fils ; le monde semblait n'échapper à la brutalité féodale du moyen âge que pour se lancer dans une carrière toute nouvelle de mauvaise foi et d'artifices. La politique naissante inaugurait son règne par la perfidie et la trahison. C'était la mise en scène du vieux poème français^ : partout le renard détrônait le lion'. Machiavel, se laissa tromper par cet aspect du monde avec toute la facilité d'un esprit positif. Il fut le confident, l'admirateur, l'ami de l'infâme César Borgia, auprès duquel il avait été envoyé ; il suivit d'un œil attentif ce profond politique ourdissant ses trames les plus monstrueuses, et, tout occupé de l'habileté de ses combinaisons, il en oublia la noirceur.
Il faut dire qu'en Italie l'opinion publique semblait coupable du même oubli. Tandis que les nations du Nord estimaient encore le courage personnel, sinon la loyauté politique, les Italiens du seizième siècle n'exigeaient, n'estimaient que la supérorité de l'intelligence. Pour eux, la ruse, la trahison, le mensonge n'avaient en soi rien de déshonorant pourvu qu'ils réussissent. Jamais on ne vit si déplorable divorce entre l'esprit et la conscience *.
Nous devons donc considérer Machiavel non comme l'inventeur, mais comme le théoricien de la perfidie politique : le machiavélisme* était antérieur à Machiavel. Il
1. Voyez Hist, de la litL française : Roman du Renard, p. 130.
2. GVst l'expression de Machiavel. Voyez plus loin, pages 116 et 117,
3. Voir la belle étude de Macaulay sur Machiavel, Critical and histo^ rieal essaya, tome I*"", page 61 (éd. de Leipzig).
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arriva dans cette science détestable ce qui arrive dans toiis les arts : on commença par la pratique; le secrétaire florentin ne fit qu'en rédiger les lois. Mais à Dieu ne plaise que nous donnions cette explication pour une excuse ! Les mauvaises actions passent et sont flétries par l'histoire ; les mauvaises doctrines demeurent : elles offrent une excuse à la conscience perverse et un encouragement aux crimes futurs.
Les motifs qui présidèrent à la composition du Prince aggravent encore la culpabilité de l'auteur: d'un écrit blâmable ils font une bassesse. Privé par la restauration des Medici, en 1512, des fonctions qu'il avait exercées pendant quatorze ans auprès du gouvernement républicain, Machiavel ne put supporter la pauvreté et l'inaction. Il conçut le projet de gagner les bonnes grâces de l'usurpa* teur qui venait d'acheter à l'encan de l'empereur la souveraineté de Florence, et de composer à son usage un livre où il lui indiquerait tous les procédés de la tyrannie ^. Ce honteux calcul n'eut aucun succès. Laurent de Medici laissa mourir dans l'obscurité, en 1519, l'ancien secrétaire de la république, .ans récompenser son travail et sans se soucier de ses services.
Ce livre est le plus impudent aveu qu'un homme ait jamais fait de l'indifférence morale. L'auteur y considère le pouvoir comme un but et examine froidement tous les moyens qui peuvent l'atteindre: cruautés, parjures, hypocrisie, peu lui importent : il n'exclut rien d'utile, pas même la probité. Il est vrai qu'il ne la rencontre pas souvent sur sa roule ; car, malgré sa profondeur si vantée, Machiavel n'est pas encore assez habile : il ne voit pas que la vertu, si elle pouvait jamais être un calcul, serait le
1. Ce motif est mis hors de doute par une lettre de Machiavel à Prancesco Veltori, du 10 décembre 1513, publiée pour la première fois par Ridolfi, à Milan, en 1810. Opère di Niccolo Machiavelli, t. XI, p. 113 (éd. Ilalia, 1826). Cette lettie est citée par Ginguené, t. VIII, p. 35.
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