‹ Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec leChapitre 45 sur 113 · Macaulay, MachiaveUij page · texte numérisé non relu

Macaulay, MachiaveUij page

Rappelons, en terminant cet aperçu rapide des Oeuvres de Machiavel, que ce diplomate, ce publiciste, cet historien de premier ordre fut en même temps Tun des premiers et des plus excellents poètes comiques et satiriques du seizième siècle. Parmi ses quatre comédies, sa Mandragore^ témoignage de l'immoralité contemporaine, est restée une des œuvres capitales du théâtre italien. « Cette pièce, dit le critique que nous avons déjà plusieurs fois cité, est supérieure aux meilleures de Goldoni, et n'est surpassée que par les meilleures de Molière. »

L'apparition de Machiavel signale un fait nouveau dans l'histoire des lettres, l'invasion de la pensée littéraire dans ie domaine de la politique. L'Italie dépassait ainsi du premier pas le grand mouvement de la réforme qui allait éclater en Allemagne. Elle annonçait, dès le seizième siècle, le dix-huitième siècle de la France. L'influence immédiate de cet écrivain fut déplorable comme ses doctrines : il devint le précepteur de tous les despotismes, le prétexte de toutes les perfidies. Sa mémoire en a été punie par l'infamie proverbiale justement attachée à son nom. Son véritable mérite est d'avoir demandé à la lecture des anciens autre chose que ce qu'y cherchaient ses contemporains, autre chose que des formes de langage ou des détails de mœurs ; c'est d'avoir fait de l'étude un supplément de l'expérience, une source de sagesse pratique. S'il interpréta mal les faits, du moins il enseigna à les interroger; sa gloire n'est pas dans la justesse des conclusions qu'il en a tirées, mais dans Taudace d'esprit qui le porta à tirer des conclusions. Il ouvrait ainsi la route à nos publicistes du seizième siècle, à Bodin, Hottmann, Languet, La Boétie; il fut le premier des prédécesseurs de Montesquieu.

Le nom de Machiavel appelle sous notre plume celui de Parula, noble Vénitien (1540-1598), auteur de deux ouvrages remarquables de théorie politique : la Perfection de la vie politique et les Piscours poliliquiss sur divers

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faits illustres et mémorables. Ce publiciste ou plutôt cet homme d'Ëtat, vivant à une époque où la mauvaise foi ultramontaine était célèbre, et où le crime semblait la marque distinctive de la supériorité, osa donner pour fondement à la politique les principes inviolables de la morale, et mérita d'être appelé de son vivant TAristide vénitien. L'hommage qu'il rend à la vertu a d'autant plus de prix que Paruta n'est point un philosophe spéculatif, étranger au monde et aux affaires. Initié dès son enfance aux plus graves négociations, membre de cette aristocratie souveraine qui présidait aux destinées d'une république, il écrit avec toute l'autorité d'un homme qui sait et peut agir. Trop zélé toutefois pour l'honneur de sa patrie, cette excu* sable partialité altère souvent la vérité de ses opinions ; on sent qu'il plaide au lieu de juger. Une autre cause a privé son nom de la gloire qu'il eût méritée, c'est que ce publiciste ne fut pas un écrivain. II lui manqua la perfection de la forme, qui Mi seule vivre les ouvrages d'un pareil genre. Constatons que notre Montesquieu, qui n'avait guère coutume d'avouer ses emprunts, paraît en avoir fait quelques-uns à Paruta, qu'il n'a jamais nommé, et les Discours politiques semblent n'avoir pas été sans influence sur la Grandeur et décadence des Romains.

Ainsi que Machiavel, Paruta fut aussi un historien. Il fait partie de cette honorable école d'annalistes vénitiens qui partagent surtout avec les écrivains de Florence la gloire d'avoir raconté l'Italie à elle-même. En U87,Sabellico avait commencé cette série d'estimables travaux ; en 1515 le gouvernement vénitien, qui avait approuvé et récompensé son histoire, résolut d'avoir toujours parmi les patriciens un historiographe officiel. Navagero, Bembo, Barbare, Contarini, continuèrent Sabellico et furent surpassés par leur successeur Paruta. Celui-ci écrivit l'histoire de Venise de 1513 à J551, et trois livres sur la guerre de Chypre de 1570 à 1572. Ce travail, dit Tiraboschi, est d'un

rare mérite. La fidélité et Texactitude du récit, la gravité d'un style non pas élégant mais plein de majesté et de forée, enfin les réflexions justes et profondes de l'historien philosophe assurent à son ouvrage un rang distingué parmi les meilleurs que l'Italie ait produits. Il a sur beaucoup d'autres ce rare avantage de rattacher habilement aux événements particuliers de Venise, Texposé des affaire^' communes de toute l'Italie, sans que cette multiplicité introduise la confusion dans l'ensemble.

Venise a produit encore une classe d'écrivains politiques bien précieuse pour l'histoire, et tout à fait unique dans son genre, je veux parler de ses ambassadeurs. D'après une loi établie en 1268, chaque envoyé, à la fin de sa mission, faisait au Sénat un rapport sur les événements qui avaient eu lieu sous ses yeux pendant sa légation : il devait y joindre ses remarques et ses impressions personnelles. Sa relation était écrite et, une fois lue, déposée dans les archives de la république, où elle demeurait secrète, sans que les membres du Sénat eux-mêmes pussent de nouveau en prendre lecture.

On conçoit quelle valeur historique peuvent avoir des documents de ce genre. Venise était alors une cité unique par sa richesse, sa puissance et la sagesse politique de son gouvernement. Tandis que les autres parties de l'Italie dissipaient leurs forces en petites principautés et en démocraties impuissantes, Venise concentrait les siennes entre les mains d'une étroite oligarchie. Le peuple perdait le droit d'élire ses doges ; un petit nombre de familles se faisaient du pouvoir un patrimoine, tiraient de leur sein les six cents sénateurs, et des sénateurs le Consei^ des Dix, âme de la république, force fatale et impitoyable dans ses décrets. Au prix de cette tyrannie collective, Venise achetait une politique immuable, une richesse jusqu'alors inconnue et cinq siècles d'incomparable puissance'.

L'aristocratie vénitienne, pleine de sens pratique, accou-

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tumée à voir et à juger les hommes, choisissait pour ses ambassadeurs l'élite de ses hommes d'État. Geuz-ci durent consigner dans leurs rapports, destinés à une seule lecture et ensuite à un long repos, de graves et judicieuses remarques, sans phrases, sans recherche d'effet, dignes du Sénat qui les écoutait et de leurs descendants qui devaient les retrouver.

Tel est en effet le caractère des Rapports des ambassadeurs vénitiens. « C'est, dit l'éloquent professeur Settembrini, l'âme de Venise qui, par les yeux de ses envoyés, regarde le monde, scrute les secrets les plus cachés des princes, pénètre dans leurs appartements et jusque dans leurs cœurs, juge sans aucune passion et les hommes et les choses. De chaque nalion ils décrivent le sol, le caractère, le gouvernement, les projets, les arts, les productions, les revenus, les dépenses, le commerce, les forces militaires, et jusqu'aux particularités les plus minutieuses de la statistique. De sorte que bien des détails étaient mieux connus à Venise que dans le pays môme, où le regard froid et pénétrant du Vénitien avait seul pu les découvrir et les apprécier. La grande complication des questions politiques et religieuses du seizième siècle, au milieu de laquelle se détachent les imposantes figures de Gharlcs-Quint, de François P', de Catherine de Medici, de Philippe II, d'Henri VIII, de Marie, d'Elisabeth, avec leurs ministres, leurs courtisans, leurs ténébreuses intrigues, les ambitions démesurées des papes, les ruses des princes italiens, tout est vu clairement par l'ambassadeur vénitien, qui dans le Sénat, portes closes, sans colère et sans faveur, dans le seul but d'éclairer les sénateurs ses collègues, rapporte tout ce qu'il a vu, entendu, observé. C'est le plus riche trésor de la sagesse politique des Italiens, et nulle nation au monde n'en possède un semblable ^ »

1. « Quelques-uns de ces rapports tirés peut-être des archives parti»

Nous ne terminerons pas ce chapitre sans mentionner encore un écrivain connu et estimé en France, le florentin Francesco Gruicciardini *. Son Histoire (Tltalie embrasse les événements pleins d'intérêt qui eurent lieu de Tan 1494 à Tan 1 534. Si l'histoire n'exigeait de celui qui l'écrit qu'une haute raison, éclairée par l'expérience et la pratique des affaires, qu'une grande connaissance des hommes qu'elle nous présente, une attention scrupuleuse à découvrir et à dévoiler les causes des faits, un jugement sain pour en tirer les réflexions morales et politiques, Gruicciardini mériterait le titre de grand historien : comme Paruta, il manque de ce qui fait vivre un ouvrage, c'est-à-dire de ce qui le fait lire. Son style est d'une prolixité fatigante. Ses interminables périodes, ses détails surabondants, ses discours sans vérité comme sans vraisemblance, font de la lecture de son histoire une fatigue que peu de gens ont le courage de slmposer. Le professeur Rosini, de Pise, a

culières de certaines familles, furent publiés, mais mutilés et incomplets, et se trouvent dans le Trésor politique^ imprimé à Cologne en 1589. D'autres furent publiés ensuit<j séparément dans divers ouvrages. Lorsque Napoléon I" détruisit la république de Venise, il fit transporter à Paris la totalité de ses archives. En 1815, ces manuscrits furent rendus au gouvernement autrichien, qui choisit et transporta à Vienne tout ce qu'il lui convint de garder et renvoya le reste à Venise. C'est dans ces manuscrits, déposés à Vienne et à Venise, que Léopold Ranke trouva des documents précieux pour son Histoire des princes et des peuples de V Europe méridionale au seizième et au dix-septième siècle.

« Cibrario le premier publia, en 1830, trois rapports sur laSavoie, Après lui Tommaseo. chargé d'une mission de M. Guizot, publiait, en 1S33. à Paris, un recueil des rapports relatifs à la France pendant le «luinzième siècle. Enfin, en 1839, une société formée par Gino Capponi confiait a Eugénie Âlberi la publication d'un recueil complet des Rapports vénitiens du seizième siècle, divisée en trois sénés : .rapports sur les États de l'Europe, rapports sur l'Italie, rapports sur l'Asie et l'Afrique. Ce recueil forme quinze volumes. Après cette publi&ition faite à Florence, une autre a été commencée à Venis'e, par Niccolo Barozzi et Guillaume Berchet : elle continue le recueil pendant le dix-septième siècle et jusqu'aux dernières années de la république. » Settembrmi, Lezionidi letteratura italiana, Napoli, 1868.

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