Crilieal and hùtorical Essays^ Tome I, page 62 (Leipzig
à Machiavel et qui suffirait peut-être pour lui assurer la reconnaissance de sa patrie. Il condamne énergiquement l'emploi des troupes mercenaires : une milice nationale est la seule qu'il approuve et recommande. Cette idée si naturelle et si évidente par elle-même, était tellement contraire aux opinions et aux intérêts particuliers de l'Italie, que l'auteur, non content de la prouver ici comme une opinion nouvelle, jugea nécessaire d'y insister encore avec plus de force dans son Traité de Fa/rt de la guerre.
Enfin, le vingt-quatrième et dernier chapitre est une chaleureuse exhortation adressée aux Medici pour les déterminer à se faire les chefs et les promoteurs de l'indépendance de l'Italie. Rien de plus patriotique, de plus éloquent et en même temps de plus éloigné de toute déclamation que ces nobles pages. En les lisant, on serait presque tenté d'amnistier le livre qu'elles terminent. Nous regrettons de n'en pouvoir citer que les dernières lignes.
Il ne faut donc point laisser passer cette occasion; afin qae l'Italie, après un temps si long, voie enfin apparaître son rédempteur. Je ne puis exprimer avec quel amour il serait reçu dans toutes ces provinces qui ont souffert des invasions étrangères^ avec quelle soif de vengeance, quelle foi obstinée, que de tendresse, que de larmes! Quelles portes ne s'ouvriraient devant lui? Quels peuples lui refuseraient Tobéissance? Quelle jalousie s'opposerait à lui? A chacun est odieuse la domination des barbares. Que voire illustre maison embrasse doue cette entreprise avec l'ardeur et l'espoir qui accompagne les entreprises jusles^^ afin que, sous son drapeau, celte patrie en soit ennoblie, et que sous set auspices se vérifie la parole de Pétrarque :
La vertu contre la fureur Prendra le fer: courte sera l'étreinte;
Nous vaincrons : Tantique valeur.
Aux cœurs italiens, n'est pas encore éteinte.
Virtù contra furore Prenderà l'arme, a fla il combatter corto*
Cbfl l'antico valora Neiritalici cor non è ancor morto.
1. Voilà donc l'avocat de la ruse et du succès à tout prix qui invoqie à son tour laimlicel il est bon quelquefois d'être opprimé.
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Les Discours sur la première décade de Tite-Livey auxquels Machiavel travaillait en même temps, sont un ouvrage non moins remarquable que le Prince y sous le rapport du talent, et moins inexcusable, au point de vue de la morale. Devançant Montesquieu de deux siècles, il étudie avec hardiesse les causes de la grandeur de Rome. Le mérite de son livre c'est d'éclairer l'antiquité et les temps modernes par de continuels rapprochements, de demander à Thistoire ancienne une expérience utile et pratique pour les affaires de son temps. Ici encore Machiavel est Tadorateur du succès à -tout prix. Serviteur également dévoué de toutes les causes, il aime les intrigues politiques pour elles-mêmes, et comme un jeu savant digne d'exercer sa haute intelligence. Il donne aux conspirateurs des conseils analogues à ceux que dans le Prince il prodiguait aux tyrans. Indifférent plutôt qu'hostile à la morale, il s'applique à aiguiser des armes, sans s'occuper de la main qui doit les manier.
La correspondance politique de Machiavel, Legazioni e Commissionij publiée pour la première fois en 1767, a une haute valeur historique. C'est principalement dans le cabinet des princes que s'agitaient alors les destinées de l'Italie : la diplomatie commençait donc à jouer un grand rôle et à exiger de ses agents une remarquable habileté. Machiavel était l'homme de ces circonstances. Ses lettres prouvent qu'il fut à la hauteur de sa tâche : elles contiennent les détails les plus intéressants. Par elles nous apprenons à connaître les hommes qui, pendant vingt années remplies d'événements, ont décidé du destin de l'Europe. Admis à leurs entretiens secrets, nous devenons les témoins privilégiés de leurs intrigues, de leurs défauts ; nous voyons même leurs physionomies et leurs gestes familiers. Ici c'est la faiblesse violente et la ruse transparente de Louis XII ; plus loin la nullité bruyante de Maximilien, tourmenté par un impuissant désir de renommée,
téméraire et timide, frivole et obstiné, toujours pressé d'agir, toujours agissant trop tard. C'est la fière et hautaine énergie qui relève les bizarreries de Jules II; c'est la politesse et la grâce hypocrite qui masquent l'insatiable ambition ou l'implacable haine de César Borgia : toutes choses que la grande histoire ignore ou dédaigne et que nous fait toucher du doigt la correspondance de l'envoyé florentin *.
Lui-même a composé une véritable histoire et Ta écrite avec un admirable talent, V Histoire de Florence. Ici, entraîné par le fil de la narration, il trouve rarement l'occasion de dévoiler son déplorable système. Il n'est plus qu'historien, et il est l'un des plus parfaits. Son livre premier suffirait seul pour lui assigner un rang à part, puisqu'il n'avait point de modèle. C'est un vaste tableau de l'Italie depuis les irruptions des peuples du Nord jusqu'au commencement du quinzième siècle. Jamais un si grand nombre d'époques et d'événements n'avaient été rangés dans un plus bel ordre; jamais on n'avait fait un choix plus judicieux entre les faits qu'on pouvait omettre et ceux dont il fallait conserver le souvenir. Le style de toute cette histoire est ferme, concis et naturel, tel que celui des grands écrivains qui paraissent n'avoir point songé à leur style. Machiavel, comme historien de Florence, eut bientôt des imitateurs, mais il est resté sans rival.
Toutefois, cette composition est plus remarquable comme œuvre d'art que comme document positif. « Il ne paraît pas qu'elle ait coûté à son auteur beaucoup de travail et de recherches. On ne peut nier qu'elle ne soit inexacte; mais en même temps elle est élégante, animée, pittoresque au delà de toute autre histoire écrite dans la langue italienne. On reçoit de cette lecture une impression plus vive et plus fidèle du caractère et des mœurs nationales de l'Italie qu'on n'en devrait à des récits véridiques. Ce livre
U Macaulay, Essays; Machiavelli.
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appartient plutôt à la littérature des anciens qu'à celle des modernes. Elle est dans le genre, non pas de Davila et de Glarendon, mais d'Hérodote et de Tacite. Les histoires classiques peuvent, pour ainsi dire, être définies des romans fondés sur des faits. Le récit en est strictement vrai, sans doute, dans ses points principaux; mais les mille petits incidents qui rehaussent l'intérêt, les mots, les gestes, les regards, tous ces détails sont évidemment fournis par l'imagination de l'auteur. La manière des historiens modernes est différente. Ils nous donnent un récit plus exact ; mais on peut douter si le lecteur en recueille de plus exactes notions. Les anciens perdent quelque chose du côté de l'exactitude, mais ils gagnent beaucoup par rapport à l'effet. Ils négligent les lignes secondaires, mais les grands traits caractéristiques sont pour jamais imprimés dans Tesprit. »
Une autre composition historique de Machiavel a obtenu du public une attention plus grande peut-être qu'elle ne le méritait. « La Vie de Castrucdo Castracani aurait pu en effet offrir un intérêt puissant. Ce prince de Lucques, fidèlement dépeint, aurait été pour nous le type de ces chefs italiens qui, comme Pisistrate et Gélon, obtinrent un pouvoir tacitement accordé par la faveur publique, sans être fondé sur la loi ou la prescription. Un tel ouvrage nous aurait fait connaître la vraie nature de ces souverainetés si singulières et si méconnues que les G-recft appelaient « tyrannies », et qui, légèrement modifiées par le système féodal, apparurent de nouveau dans les républiques de Lombardie et de Toscane. Mais ce petit ou* vrage de Machiavel n'est nullement une histoire : il na aucune prétention à la véracité. C'est une bagatelle peu heureuse. Elle n'est guère plus authentique que la nouvelle de Belphégor, et elle est bien moins amusante ^ »