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sûnne chétive, son visage pâlo ; mais Dieu donnait, une puissance inouïe à ses paroles. U convertit même des nobles, dont la fureur sans bornes et la cruauté sans frein avaient ensanglanté le pays, et parmi lesquels beaucoup se réconcilièrent. L'amour et la vénération pour le saint étaient universels : hommes, femmes, tous se précipitaient en foule devant ses pas, et bienheureux se trouvaient ceux <pii pouvaient seulement toucher le bas de sa robe. »
Ces pauvres moines ne furent pas de faibles adversaires pour les empereurs allemands et la tyrannie féodale. Quand le féroce Etzelin (Eccellino) imposait à Padoue et à Vérone le joug de son épouvantable cruauté, pendant que tous tremblaient devant cet homme qui faisait périr des innocents au milieu des tortures et décapitait ensuite leurs cadavres, saint Antoine de Padoue alla le trouver dans son palais, au milieu de ses soldats et lui cria : oc Je vois peser sur ta tête, tyran sans pitié, chien enragé, je vois peser sur ta tête Tefiroyable sentence de Dieu. Quand seras-tu donc las de répandre le sang des innocents? » Puis il lui reprocha les dilapidations, les assassinats qu'il faisait commettre par ses satellites, le joug intolérable dont il avait accablé des peuples libres d'ilalic. Le tyran écoutait, atterré et pâlissant, cette harangue ven- • geresse. U lui semblait voir, comme il le dit lui-même, dans les yeux du tribun franciscain, un rayon de la majesté divine. Antoine, à la stupéfaction de tous les assistants, sortit sain et sauf du palais.
Les femmes, les enfants mêmes, saisis du zèle chrétien et patriotique qu'avait allumé saint François, se faisaient quelquefois aussi tribuns et apôtres. L'histoire a conservé le souvenir d'une jeune fille de neuf ans. Rose de Viterbe, qui parcourait les rues de sa ville en soulevant le peuple contre Frédéric IL Trois ans plus tard l'enfant, comprise dans un, arrêt d'exil, mourait au milieu des pleurs de l'Italie; et longtemps après sa mort les peuples de Viterbe
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et de Poggio venaient en pèlerinage déposer des rose» blanches sur le tombeau du tribun virginal.
Les orateurs populaires ne combattaient pas moins énergiquement Tanarchie que Toppression. A l'époque de la naissance de saint François, un homme de Pise avait parcouru les rues d'Assise en criant : La paix et le bien ! le bien et la paix! Des incidents pareils n'étaient paR rare» dans les villes d'Italie. Pétrarque ne faisait que leur don* ner une forme poétique, quand il terminait ainsi une de ses plus belles canzani :
lo vo gridando : Pacel paceî pacel
Le dominicain Jean de Yicence s'en allait criant parmi la multitude : « mes frères, que la paix règne parmi vous ; car la paix c'est la justice ; la paix c'est la liberté, la liberté tranquille. »
Il fit plus, il réunit un jour dans une immense plaine, sur les bords de l'Adige, les populations de toute la Lomhardie, qui, dociles à son appel, venaient abjurer leurs haines et leurs dissensions. Honorable tentative, glorieux triomphe de l'éloquence et de l'enthousiasme religieux^ dont rhistoire littéraire doit consacrer le souvenir, lors môme que les résultats en furent aussi éphémères que merveilleux !
L'audacieuse parole des orateurs populaires ne ménageait pas plus les vices du haut clergé que la tyrannie des grands.
L'évôqoe de ce temps-ci, s'écriait Tan d'eax, est semblable à Balaam, assis sur son ftnesse, et qui ne voyait pas l'ange qu'apercevait ranimai. Qu'est-ce à dire? Balaam représente celui qui rompt les liens de la fraternité, qui trouble le peuple, qui opprime et dévore les petits. C'est ce que fait l'évèque sans sagesse, lorsque, par sa folie, il jette le trouble parmi les nations, et que, par son avarice, il dévore leur substance. lî ne voit pas, celui-là, Tango de Dieu. Mais le peuple simple, dont la foi est
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droite et les actions pures, voit l'ange du grand conseil ; il connait, il aime le Fils de Dieu.
Dans une autre occasion, il flétrissait.
Ces spéculateurs de l'Église, ces aveugles privés de la vue et de la science, qui ne connaissent point de mesure et crient toujours : « Apporte, apporte. »
Et se tournant vers eux avec un courage égal à son éloquence :
Voilà ce que vous êtes aujourd'hui, s'écriait-il; mais, demain, une éternité de souffrances vous enveloppera de toutes parts.
Cette verve plébéienne, ce courant d'éloquence si peu connu, si peu observé au-dessous de la brillante et tranquille surface de la littérature écrite, coula sans interruption jusqu'à l'asservissement des cités de l'Italie. Il s'étendit sur le reste de l'Europe, et en particulier sur la France, où les ordres mendiants, milice errante du catholicisme, portèrent avec leur besace et leur froc une prédication populaire, audacieuse et quelquefois burlesque. Menot et Maillard étaient des franciscains, disciples de l'ombrien François d'Assise; le napolitain Barleta, leur contemporain, appartenait à l'ordre de Saint-Dominique. Ses sermons, mélange bizarre d'éloquence et de trivialités, n'obtinrent pas moins de succès en France qu'en Italie. Qui nescit barletare, disait un proverbe du temps, nescit prœdica/re *.
On nous pardonnera de citer dans une histoire littéraire un fragment des sermons de Barleta devenu célèbre sous la plume de notre La Fontaine ; ce n'est rien moins
1. Ses semons : Brixiœ^ 1497, petit in-4* goth., et 1502;,, in-8* goth., n'eurent pas moins de vingt éditions.
que la fable des Animaux malades de la peste. Cet apologue se retrouve aussi, avec des variantes de détail, dans un des sermons du moine français, Menot. Nous ne sommes pas tenu à être plus grave que deux prédicateurs
Le lion, roi des animaux, tint un chapitre où furent convoqués tous ses suppôts. Le chat vint confesser sa coiilpe. « Père, je dis ma coulpe. parce que j'ai souvent poché dans la marmite de ma maîtresse. » Le lion répondit : « Tu as bien fait : il n'y a là aucun mal. » Vint le chien. « Père, j'ai croqué un morceau du dtner de mon mattre et quelq]uefois le rôt que portait un valet; mais j'ai fait pénitence, car j'ai reçu force coups de pied. » Le lion répondit : « Cela suffit. » Une poule survint : « Monseigneur, dit-elle, j'ai souvent grappillé dans le jardin, et ma maiiresse=criait : « Va-t'en au diable ! » Mais, j'ai fait pénitence : elle m'a presque tordu le cou. » Maître loup arriva : « père, s'écria-t-il, j'ai mangé r&ne d*un pauvre; mais, en vérité, j'avais grand'faim. » Le lion répartit * « Cela t'est naturel, et un philosophe païen a dit : Dans les actes, naturels, il n*y a ni mérite ni démérite pour nous. » Enfin r&ne se présenta: « père, j'ai souvent mangé un peu de foin quand la charrette entrait dans le cloître. » « Qu'on le frappe, s'exclama le lion, » et tous se mirent à le battre. Et quelqu'un dit : «Quel jugé inique 1 le loup est justifié après de grands péchés, et pour des peccadilles le pauvre àne est battu à mort. »
Nous nous garderons bien de louer sans réserves cette familiarité audacieuse du sermon, ce mélange de sérieux et de bouffonnerie, si nouveau dans la chaire chrétienne. « Sans doute ces brusques contrastes de ton et de langage, ce mélange même de malice et de terreur religieuse, de licence et de sévérité donnaient prise à Torateur sur son grossier auditoire, et le burlesque môme avait, si Ton veut, son éloquence. Cependant de telles libertés n'en ravalaient pas moins le grave et austère génie de l'éloquence religieuse*. » De pareils sermons sont le commentaire le plus exact du poème de Pulci.
U nous reste à nommer le dernier et le plus fameux de ces orateurs moitié apôtres, moitié tribuns, l'idole et la
1. p. Jacqiiinet, Les prédicateurs du dix-septième sièek av<m$ Bo9' suet, Paris, 1863, in-8", page 29.
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victime du peuple de Florence, Tinfortunë dëfcinseur de son orageuse liberté, l'adversaire le plus redoutable des Medîciy le dominicain Savonarole.
C'est à l'histoire politique de raconter ses projets de théocratie, les luttes des Fra/escAi, ses partisans, contre les libertins (ArrcU)iatij Compagnacd), son inutile alliance avec Charles VIII, son triomphe éphémère lors de l'expulsion de Pierre de Medici, la chute de sa popularité et son cruel' supplice. L'histoire littéraire peut signaler en lui le dernier champion du moyen âge, qui dans son zèle fougueux frappait de la même malédiction les essais de gouvernements nouveaux et les arts de la Renaissance. Elle peut le montrer sur la place publique de Florence déterminant les concitoyens à brûler leurs poèmes profanes, leurs peinturés voluptueuses et leurs instruments de musique, livrant des éditions entières de Boccace et de Pulci aux flammés qui allaient bientôt le consumer lui-mêùie Elle doit surtout faire entendre quelques-unes dés paroles entraînantes, recueillies par ses auditeurs, et où l'on devine encore, sous une lave éteinte, les ardentes passions qui font à la fois l'éloquence et le fanatisme.
Peuple florentin, s'écriait-il un jour, je dis aux méchants : Tu sais qu'il y a UQ proverbe qui dit : Propter peccata veniùnt àdversa, c'està-dire que ce sont les péchés qui amènent l'adversité. \a, lis. Quand Iç peuple hébreu faisait bien, et qu'il était ami de Dieu, il réussissait toujours. Ati contraire , quand il mettait la main aux crimes, Dieu apprêtait le fléau. Florence, qu'as-tu fait? qu'as-tu commis? ob en es-tu avec Dieu? Veux-tu que je te le dise? hélas I il est comble, le sac; ta malice est montée jusqu'au faite. Oui. Florence, il est plein : attends, attends un grand fléau. Seigneur, tu n^'es témoin qu'avec mes frères je me suis eflbrcé, par mes prières, de soutenir ce trop-plein et cette ruine : mais cela ne se peut plus. Nous avons prié le Seigneur qu'au moins il change ce fléau en une peste. L'avons-nous, oui ou non, obtenu î tu t'en apercevras.
U y a plus d'âme encore et de pathétique dans la fin du sermon qu'il prononça la veille du troisième dimanche du
carême (1489). Après avoir prié Dieu de convertir les pécheurs endurcis, l'orateur conclut en ces mots :
Je 'n'en puis pins : les forces me manquent. Ne dors plus^ ô Seigneur, sur cette croix; exauce ces prières eirespiee in fackm Christi tut. Vierge glorieuse, et vous, saints,... priez pour nous le Seigneur qu'il ne tarde plus à nous exaucer. Je ne dis pas, Seigneur, que tu nous exauces pour nos mérites, mais pour ta honié, pour l'amour de ton fils. Aie compassion de tes brebis. Ne les vois-tu pas toutes ici affiigAes, toutes persécutées Ne les aimes-tu pas, mon Seigneur? N'est-tn pas Tenn t'incamer pour elles? N'es-tu pas mort pour elles sur la croix? Si je ne suis pas bon pour un tel résultat, pour une telle osuvre, ôte-moi du milieu d'elles. Seigneur, enlève-moi la vie. Mais, que t'ont &it tes brebis? Elles n'ont rien fait. C'est moi qui suis le pécheur. Mais n'aie point égard, Seigneur, à mes péchés, songe à ta bonté, à ton cœur, à tes entrailles, et fais-nous éprouver à tous ta miséricorde
Malgré ces éloquentes prières, l'antique Florence du quatorzième siècle ne devait pas renaître. Dieu avait condamné ces municipalités du moyen âge, ces turbulentes et étroites républiques, qui de tout le génie et de toute l'activité des citoyens n'avaient su faire ni la sécurité publique, ni le progrès des institutions^. Toujours factieuses, toujours divisées, elles étaient convaincues d'impuissance à produire ces larges associations, vers lesquelles s'acheminaient d'un effort commun toutes les nations de l'Europe. Au douzième et au treizième siècle, elles avaient été un progrès sur l'Europe féodale: au seizième, elles devaient succomber au milieu des grandes unités monarchiques.