Bemardo Ruccellaï, de Bello UalicOj page ô
dici) perdit ce jour un la cité valait cent mille écus et plus. Le peuple pilla tout^. »
Mais, tout en détruisant, les Français admirèrent. Ge fut pour eux une première initiation aux arts et à Télégance. Charles VIII écrivait à son heau-frère, Pierre de Bourbon :
Vous ne pourriez croire les beaux jardins que j*ai en cette ville; car, ma foi 1 il semble qu'il n'y manque qu'Adam et Eve pour en faire un paradis terrestre... Et avec ce, j ai trouvé en ce pays des meilleurs peintres... Et ne sont les planchers de Bauxe, de Lyon et d'autres lieux de France en rien approchant de beauté et richesse ceux d'ici ; pourquoi je m'en fournirai et les mènerai avec moi, pour en faire à Amboise.
Charles tint parole. Au commencement de 1498, Comines nous le montre établi au château d'Amboise, entouré « de plusieurs ouvriers excellents, comme tailleurs (sculpeurs) et peintres qu'il avait amenés de Naples. »
Le voyage de Louis XII «daus sa bonne ville de Milan »y en 1499, fut plus fructueux encore. Le nouveau roi était accompagné de son féal Georges d' Amboise, qui se fit le protecteur des arts. Grâce à ce grand ministre, Tarchitecture française prit un nouvel essor. Au gothique fleuri de notre quinzième siècle s'associa un autre système d'ornements, celui des arabesques, qui, renouvelé de l'antique et fécondé par l'imagination italienpe, recevait alors sa consécration de la main charmante de Raphaël. Le château de Gailion fut le premier modèle d'un art nouveau. Le goût du Nord et celui du Midi unirent dans un merveilleux ensemble les dais festonnés, les niches sculptées, les aiguilles et les dentelles de pierre. La fantaisie noble et gracieuse éclata dans nos monuments : le ciseau de nos sculpteurs semblait vouloir traduire Pulci etTArioste*.
1. Comines, 1. XII, ch. iz. Le sire d'Argentan, on le voit, apprécie les œuvres d*art comme pourrait le faire un huissier-priseur.
2. Voyez V Histoire de France de M. Henri Martin, tome VIU, pages 4 4 et suivantes.
François I** ne protégea pas seulement les arts, il les comprit, il les aima. Le roi-chevalier avait reçu une éducation tout italienne sous Quinziano Stoa, qui devint plus tard recteur de l'Université. Ge fut aussi un Italien, le Génois Théocrène (Tagliacame), qu'il donna pour précepteur à ses enfants. Sous son règne s'élevèrent ces châteaux de la Renaissance qui venaient remplacer sur notre sol les forteresses féodales. C'est alors que Pierre Nepveu bâtit au fond des bois de la Sologne la charmante merveille de Ghambord, dernière création de l'architecture nationale, stimulée, mais non encore envahie, par le goût italien. Bientôt les maîtres dltalie vinrent changer Faspect de la France. Léonard de Vinci, André del Sarto, Sébastien Serlio, a Maître Roux» (Rosso),le Primatice, l'un des plus brillants élèves de l'école de Raphaël, érigèrent à Fontainebleau le trophée splendide, mais un peu confus des arts de l'Italie.
La littérature, cet art de l'intelligence, eut enfin son tour dans l'imitation des œuvres de l'Italie. François I*' s'attacha par ses bienfaits les Lascaris, les Scaliger, les Alciat, les Sadolet. Ge fut peut-être à Milan, lorsqu'il fonda en 1520 l'université de Lascaris, qu'il conçut l'idée du Collège de France S et quatre Italiens furent appelés à Paris pour professer dans cet établissement vraiment national.
La poésie et la prose vulgaires cédèrent peu à peu à l'entraînement général. Glément Marot, ce poète si français, cet ingénieux héritier de nos malins trouvères, se mit à traduire des visions et des sonnets de Pétrarque; il connut et vanta la Fiomme^^a de Boccace; et retira du commerce des Italiens une harmonie, une netteté de langage, une élégance de formes, tout à fait inconnues à ses prédécesseurs.
1. Note de J. Lascaris, mss. Béthune, vol. 8638, f* 52, citée par M. Ra* thery : Influence de l*Ualie sur les lettres françaises^ page 66. . .
Sa protectrice, son amie, Marguerite de Valois, sœur de François I*', fut encore plus redevable aux auteurs italiens. Dans son Heptaméron elle imite Boccace et les autres nou^llistes, comme ils avaient imite nos anciens fabliaux, Elle avoue hautement dans son prologue et son admiration pour eux et le désir de leur ressemblera
' Je erob, dtt-^Ue, qu*U n'y a personne de vous qui n'ait lu les Nouvelles de Boccace, nouvellement traduites en français. I^ roi très chrétien François l** du nom, Mgr le Dauphin, Mme la Dauphine et Mme Marguerite en ont feit tant de cas- que, si Boccace eût pu les entendre, les louanges que ces illustres personnes lai donnaient auraient dû le ressusciter. Je suis témoin que les deux dames que je viens de nommer et plusieurs autres personnes de la cour résolurent d'imiter Boccace, si ce n'est en une chose^ qui est de n'écrire rien qui ne soit véritable.
On sait que François I^ composa lui-même une épitaphe pour la tombe de Laure : aux éloges qu'il y donne à Pétrarque, et surtout à la précision recherchée du style, aux antithèses coquettes, aux concetti d'un goût plus que douteux, on reconnaît un disciple de l'Italie.
En petit bien compris, vous pouvez voir Ce qui comprend beaucoup par renommée :
Plume, labeur^ la langue et le devoir Furent vaincus par l'amant de l'aimée.
gentille àme étant tant estimée, Qui te pourra louer qu'en se taisant?
Car la parole est toujours réprimée Quand le sujet surmonte le disant.
On conçoit d'après le caractère de ce prince qu'il cherchait plutôt dans les auteurs italiens l'élégance que la grandeur. La poésie n'était guère à ses yeux qu*un enchantement de plus, et qu'un royal plaisir. Tous les arts en approchant de son trône prenaient une tendance son-
1 . Voyez la comparaison des Nouvelles de la reine de Navarre et du J[)ecamerone de boccace dans notre Histoire de la lillèrature française, p. 323 et 324.
suelleet voluptueuse, à laquelle la poésie ne pouvait échapper. Quand le poète Âlamanni, exilé florentin, essaya de lui lire la grande épopée de Dante, le roi l'interrompit en s'écriant : « Que je n'entende jamais parler de ce ridicule auteur! » Il est vrai que le lecteur eu était arrivé à un passage injurieux pour le chef des Capétiens; l'orgueil du roi pouvait n'ôtre pas moins blessé que le goût du critique. Ce fut surtout sous le fils et les petits-fils de François I*' que l'influence italienne exerça en France tout son pouvoir. Grâce à k présence d'une reine italienne, des seigneurs et des dames de sa cour, des hommes de guerre qui avaient combattu delà les Alpes, ou qui voulaient paraître y avoir été, tout le monde imita systématiquement le langage, les habitudes, les modes de la Toscane ou de Rome. « Pour quarante ou cinquante Italiens qu'on voyait autrefois à la cour, disait Henri Estienne, maintenant on
<^ y voit une petite Italie. » Du Bellay constatait aussi cette
* invasion
Marcher d*un srave pas et d'un grave sourd, Et d'un grave souris à chacun faire fête.
Balancer tous ses mots, répondre de la tôte Avec un Messer nouy ou bien un Messer <i;
Entremôler souvent un petit e cosi, Et d'un son servitor conlreraire l'honnête, Et comme si l'on eût sa part en la conquête Discourir sur Florence et sur Naples aussi ;
Seigneuriser chacun d'un baisement de main, Et suivant la façon d'un courtisan romain, Cacher la pauvreté d'une brave apparence;
Voilà de cette cour la plus brave vertu,
Dont souvent mal monté, mal sain et mal vêtu,
Sans barbe et sans argent, on s'en retourne en France.
Remarquons que c'est dans un sonnet que Du Bellay reconnaît l'influence qu'il critique : c'est dire qu'il la subissait en la raillant.
Lui-même en avait été l'un des plus ardents apAtres, lorsque dans son fameux manifeste, où il levait si hardiment le drapeau de l'école de Ronsard, il recommandait aux poètes de sonner ces beaux sonnets de savante et agréable invention italienne; de choisir & la façon de l'Arioste quelqu'un de ces beaux vieux romans français, pour en faire renaître au monde une admirable Iliade ou une laborieuse Enéide. Joignant l'exemple au conseil, il avait composé les Antiquités de Rome, les Regrets^ le Songe, dans un style « qui se ressent, dit GoUetet*, du doux air du Tibre '>. Dans une de ses odes il trouvait de nobles accents, peu communs alors à la lyre française, pour célébrer la gloire des auteurs italiens.
Quel siècle éteindra ta ménioire, Boccace, et quels durs hivers Pourront jamais sécher la gloire, Pétrarque, de tes lauriers verts?
Qui verra la vôtre muette, Dante et Bembe, à l'esprit humain?
Qui fera taire la musette Du berger néapolitain?
Amis et ennemis, disciples de Ronsard ou de Marot, les deux Ecoles qui divisaient alors la poésie française s'unissaient dans l'admiration et dans l'imitation des Italiens. Mellin de Saint-Gelais, l'anacréontique prélat, qui reprochait au chef de la Pléiade depindariser et de pétrarchiser, avait traduit la Sophonishe de Trissino, plusieurs fragments de l'Arioste, et composé avant Du Bellay des sonnets et des madrigaux.
Si Desportes et Bertaud furent « plus retenus » que Ronsard, ce n'est pas dans l'imitation des poètes ultramontains.
1. Vie inédite de Du Bellay, citée par M. Rathery : De Vinflyténce^ <U V Italie sur les lettres françaises. Nous avons, dans ce chapitre, emprunté de nombreuses citations à son intéressant ouvrage, i . , >
Le premier avait longtemps demeuré à Rome. Toutes les délicatesses, toutes les recherches du style des sonnets lui était devenues familières. On signalait ses nombreux plagiats dans un écrit intitulé : Rencontre des mv^es de France et d'Italie, a Pourquoi Fauteur n'est-il pas venu me trouver? dit Desportes, je lui en aurais indiqué bien davantage. » L'évêque Bertaud, sans être sorti de France, fut un. disciple encore plus malheureusement docile de l'école des concetti : il devint l'un des plus célèbres parmi les poètes des <c ruelles ».
L'Italie du seizième siècle brillait surtout par ses poètes ; ce fut donc principalement sur notre poésie que dut s'exercer son influence. Toutefois nos prosateurs sont loin d'y rester étrangers. Les deux plus célèbres de cette époque, Amyot et Montaigne, en portent les traces les plus frappantes. C'était la mode et le bel air au temps d' Amyot, dit Paul-Louis Courier, de parler italien en français. Sa phrase, ajoute-t-il, est toujours italienne ^ Quant à Montaigne, il suffit d'ouvrir ses Essais pour rencontrer, soit dans son style, soit dans ses nombreuses citations, la preuve d'une connaissance approfondie des auteurs italiens. Il écrivait même dans leur langue avec aisance, sinon avec pureté : une partie de son Voyage est rédigée dans cet idiome.
La présence de plusieurs Italiens des plus illustres augmenta en France ce goût et ce besoin de l'imitation. Nous avons déjà entrevu auprès de François I*' Louis Alamanni' qui chanta deux sujets français, empruntés au cycle d'Artur [Giron le Courtois et VAvarchide), et écrivit le poème didactique le plus élégant que possède l'Italie,
1. Courier en cite de nombreuses preuves dans ses notes sur les F<i8torales de Longus.
2. Lodovico Alamanni, né à Florence en 1495, mort à Amboise en 1556. La coltivazionef Parigi, Roberto Stefano, 1546, pet. in-4*; Gyrone il Cor lèse, Parigi, 1548, in-4»^ UAvarchide, Firenze, 1570, in-4^.
La coltivazione (ragriculture). Ce fut à la cour de Henri II que Bernardo Tasso composa une partie de son Amadis; son fils^ rimmortel Torquato, travaillait à la Jérusalem> sur les routes et dans les hôtelleries de France. Accueilli par la Pléiade de Ronsard, reçu à la cour de Catherine de Medici, il put, dit un écrivain, y trouver le modèle des enchantements d'Armide. Et pourtant, faut-il Tavouer? « Torquato a eu besoin d'un écu, dit Balzac, et Ta demandé par aumône à une dame de connaissance. Il rapporta en Italie l'habillement qu'il avait apporté en France, après y avoir fait un an de séjour. »
Le dernier grand connétable de Chypre, le vénitien Antonio Davila, dépossédé par les Turcs en 1570, trouva un accueil bienveillant à la cour de Catherine et de Henri III. Dans sa reconnaissance il donna leurs noms réunis à son dixième fils Errico Caterino Davila, qui devint page à leur cour, puis brave capitaine de Henri IV, et fut Tun de nos meilleurs historiens de l'époque. I! partit de France aussi pauvre qu'il y était venu; mais il emportait avec lui les matériaux de l'œuvre qui a illustré son nom, l'histoire de nos guerres de religion, dont une partie s'était passée sous ses yeux, et dont il avait connu les principaux acteurs*.
Une autre reine du sang des Medici, Marie, femme de Henri lY, faisait un accueil plus généreux à un Italien qui le méritait beaucoup moins. Le maréchal d'Ancre avait appelé en France le célèbre Marini, l'auteur de VAdonej de la Sa/inpogna (chalumeau)*, des Bad et de bien d'autres poèmes, le grand corrupteur du goût italien, celui qui entraîna définitivement les poètes du dix-*septième siècle dans un style précieux et maniéré, et dans tous les abus du bel esprit.
1. Né en 1576, mort en 1631 : Storia deUe guerre eimli di Francia. Venise, lfi30, in-4».
2. C'est le nom qu'il a donné à un recueil d*Idylle8 et de poésies soidisant pastorales. Gianbattisla Marini, né en 1569, est mort en 1625.
A peine arrive à Paris, le « cavalier Marin » fut le favon de la cour et l'idole de l'iiôtel de Rambouillet. Ogier de Gombauld, futur auteur HAmara/nle^ et le jeune Saint- Amant, qui n'avait pas encore <c poursuivi Moïse au travers des déserts », se constituèrent ses admirateurs, ses élèves. Malherbe eut l'honneur de le voir et de lui déplaire. Malherbe heureusement était déjà vieux : il toussait, crachait beaucoup et admirait peu : Marini disait de lui qu'il n'avait jamais vu « un homme si humide et un poète si sec. »
Tel n'était pas le tempérament du poète napolitain. « C'était un feu follet courant à travers bois et jetant çà et là des lueurs étranges : le mouvement en était capricieux, mais rapide. On était à la fois ébloui par des images inattendues, et entraîné par une fluidité harmonieuse... Tenait-il une idée, si petite qu'elle fût, c'était pour lui un diamant qu*il*no se lassait pas de tailler. Le feu des concetti devait jaillir de toutes les facettes. Son Adonis a une apparence de verve qui séduit au premier abord; la phrase poétique se déroule bien et les détails, quoique toujours recherchés, sont souvent ingénieux; mais il n'y a ni invention dans le plan, ni goût dans l'ordonnance. L'effet, voilà l'unique point de mire de Marini, et le moyen qu'il emploie pour l'atteindre ne varie pas, c'est la surprise... Il a imprimé profondément la trace de ses talons rouges dans notre littérature de boudoir. Nostradamus des almanachs galants, il vivait hier encore sous les traits de Desmoutiers et de Boufflers, après avoir inspiré la muse légère des Benserade, des Voiture, des Dorât, des Bernis, les pinceaux élégants de Mignard, et vermillonné jusqu'à la plume du rigide Fréron*. »
Malherbe lui-même n'avait pas toujours été vieux. Avant
1. A. de Puibusque, Histoire comparée des littératures espagnole et française, tome II, page 39«
de se proclamer le tyran des mots et des syllabes, il a^ait brûlé un encens très suspect aux pieds des muses italien^ nés : sur sa conscience littéraire pesait certaine traduction des Larmes de saint Pierre^ de Tansillo, où le poète normand s'était montré plus italien que son modèle :
G^èst alors que ses cris en tonnerres éclatent ; Ses soapirs se font vents qui les chênes combattent; Et ses pleurs, qui tantôt descendaient mollement, Bessemblent au torrent qui, des hautes montagnes, Ravageant et noyant les voisines campagnes, Veut que tout l'univers ne soit qu'un élément.
Après l'emphase et l'affectation vint le « burlesque effronté », autre variété du mauvais goût. Scarron, D'Assoucy, Saint-Amanty le rapportèrent d'Italie, et le gâtèrent en chemin.
C'est ainsi que, par une transition assez douce, l'influence d'abord bienfaisante de la littérature italienne devient avec le temps une funeste contagion. De l'élégance à la recherche, de la grâce à la manière, les nuances sont parfois délicates. Mais les lettres françaises retrempées par de mâles génies, vivifiées par les études antiques et par les hautes pensées de notre grand siècle, échappèrent à la corruption qui les avait atteintes, et si dans Sévignè, dans Molière, dans La Fontaine, on reconnaît encore les lecteurs assidus des écrivains de l'Italie, la pureté de leur goût, la solidité de leurs pensées, l'originalité tonte française de leur esprit, en firent des disciples bien supérieurs à leurs maîtres.
En effet, alors même que la littérature française s'élançait vers ses plus belles destinées, alors que, sous l'autorité absolue mais nationale et intelligente des Richelieu et des Louis XIV, elle mûrissait à son tour ses fruits de Renaissance, l'Italie, tombée sous la domination ou sous l'influence des fils de Gharlcs-Quint, traînait à travers le LiTT. iféa 10
dix-septième siècle une littérature sans inspiration, sans pensée, sans autre audace que celle du mauTais goût. L'invention, repoussée du domaine des choses, s'attacha avec violence à celui des mots; n'osant remuer des idées, on tourmenta la langue. L'école de Marini poursuivit ëàn burlesque triomphe ^ Partout on remarquait l'absence d'inspiration, le vide de la pensée, l'orgueil prétentieux de la phrase. Un prédicateur, parlant du repentir de Magdeleine, osait dire qu'elle « baignait les pieds du Sauveur avec des soleils y> (ses yeux), « et qu'elle les séchait avec des flots » (sa chevelure).
Les académies littéraires, ce fléau indigène de l'Italie,, favorisèrent religieusement les progrès de la décadence. Le dix-septième siècle fut l'âge d'or de ces pédantesque» réunions : en 1720 on en comptait cinquante et une. Rien qu'en lisant leurs noms, il est difficile de croire qu'ellesmêmes se prissent au sérieux. Nous ne parlerons pas dela fameuse académie du Son (la Criesca], établie à Florence en 1582; malgré le mauvais goût de son titre, elle donna au moins à l'Italie le premier dictionnaire classique des langues modernes; mais peut-on ne pas sourire en trou* vaut à Bologne les Gelés; à Viterbe, les Ardents; à Rbme,. les Arcades et les Ravivés; les Étourdis [Intronati) k
t. L'un de ses disciples, Achillini, exhortait les feux à suer pour pré* ^arer le métal :
Sadate, 6 Fuochi, a preparar métallo.
11 écrivait^ sous prétexte de madrigal, ce ridicule tissu de coneettis
Col fior di fiori in mano
n mio Lesbin rimiro;
Al fior respira, al pastorel sospiro*
Il fior sospira odori,
Lesbin respira ardori ;
L'odor del uno odoro,
L*ardor del l'altro adoro,
E odorando e adorando io sento
D'al odor^ d'al ardor, ghiaccia e tormwto.
Sienne, les Incultes à Orvîeto, les Obtvs à Spolète? Ces académiciens rivaux semblaient faire de leurs dénominations eu des épigrammes ou des antithèses. Geux de Ravenue s'appellent les Gens (t accord (Concordi) ; ceux de Modène les Oens brouillés (Dissohanti). Nous rencontrons à Saleme les Tracassiers {Irrequieti); à Rimini, les Gens à leur aise (Agiati); à Ferrare, les Intrépides; les Timides à Mantoue. Geux de Reggio veulent se distinguer de la foule de leurs confrères et se noipment les Muets; tè\ix de Raguse veulent s'y confondre et prennent le titre des Oisifs {Oziosi) ; enfin ceux de Brà, désespérant de trouvef un nom, prennent le parti de s'en passer, et se désignent par le titre d'académiciens Sans nom [Innominati). Leurs œuvres valaient leurs titres. De frivoles discussions, gui devenaient quelquefois des haines sanglantes, absorbaient l'activité de leurs membres. Toute l'Italie lettrée fut mise en émoi, parce qtieMarini dans un dd ses sonnets avait interverti l'ordre des travaux d'Hercule. VArcadie^ fondée à Rome en 1690 pour arrêter le torrent du mauvais goût, ne fit que lui creuser un nouveau lit. A la recherche elle substitua la fadeur; aux témérités de la métaphore, les platitudes du lieu commun. Les sujets qu'aimait à traiter l'école des Arcades^ à la tête dese^ueis brillait l'intarissable et sonore Frugoni% étaient renfermés dans un .cercle assez restreint, et presque toujours futiles ou vulgaires, pleins de niaiseries au d'adur lation : un mariage, une prise de voile, la naissance de l'enfant d'un prince ou ' d'un seigneur, rélection d'un cardinal, d'un évêque ou même d'un curéj: un> enterrement, un aipour la plupart du temps supposé^ telles sont les matière» qu'aimait à traiter « leur muse^ x». S'agissait-il d'un mariage, le poète conjurait Thyménée d'appi ôter les « chaînes » qui devaient lier lès deux coeurs, et prédisait à
, L BJé en 1692, mort en 1768. ; , ,....,.:
148 LJTALJE.
cette union une postérité d'Hercules et d'Achilles. Une jeune fille entrait-elle au couvent, son Pindare s'empressait de. la canoniser : il montrait d'un côté Tépoqx divin qui du haut des cieux lui présentait la main^ deiTautre Gupidon désappointé qui brisait de colère ses .flèches et son carquois d'or. La Bible et la mythologie étaient confondues dans un absurde, mélange : la. poésie n'était plus qu'un bruit mesuré, une combinaison • de .paroles , égale* ment dénuées de passion et de pensée ^
Au milieu de ces puérilités qui se prolongèrent pendant plus d'un demi-siècle, les Italiens font grand bruit de quelques exceptions honorables. Elles-mêmes tén^ojignent souvent de la décadence générale. Des poètes ingéQ;ieux écrivent des épopées satiriques et burlesques : ils se moquent audacieusement de gens morts depuis cinq cents ans, ou même des dieux du paganisme, comme Tassoni, dans son Seau enlevé [Secchia rapita)^et Bracciolini, dans sa Moquerie des dieux (Schemo degli dei). U^ autre, Ghiabrera, épuise son talent à faire passer dans l'ode italienne le style et la mythologie de Pindare. Gomme notre Lebrun, mieux que lui toutefois, il enveloppe^.une pensée des plus minces dans les spiendides ornements qui ne sont pas nés avec elle. Il imite aussi Anacréon, ,çomme fit Lebrun, mais avec plus de grâce, sinon de naturel.
Cependant,, comme pour attester que ce qui manquait -alors aux poètes de la péninsule , c'était bieni moin? le talent que l'inspiration, l'un d'eux, le Florentin Filicaja^, :reiieontra un jour quelques admirables strophes. Ge fut à l'occasion du siège de Vienne si glorieusement délivrée par Sobieski. Le poète composa sur ce sujet quatre pièces, iém les deux premières renferment de grandes beautés'.
. L Maffei,^ Storia délia letteratura Ualiana t. IV^ p. 17. r- Baretti, Frmla letteraria^ XIX. — Torli, Semione aulla Poesia^ c. I.