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CHAPITRE II

Poèmes héroïques et romances. — Le Gid. — Poèmes monastiquas.

La ressemblance des langues n'est pas le seul trait de parenté que portent les nations issues de l'empire romain : leurs littératures offrent dans leurs développements respectifs une frappante analogie. Mais ce n'est plus dans la communauté d'origine qu'il en faut chercher la cause. Nous l'avons déjà constaté, en nous occupant de l'Italie : au moyen âge tous les peuples de l'Europe vivent de la même vie. Outre que la ressemblance de leurs idiomes rend rimitation plus facile, l'unité du culte et de la foi, la vaste hiérarchie du clergé, dépositaire de tous les restes de la science, sa langue, son éducation partout les mêmes, établissent, au moins à la surface des mœurs et des littératures, une apparente uniformité. Mais au fond les germes nationaux subsistent, prêts à percer la couche étrangère qui les cache. C'est ce qui arriva en Espagne. Nous y voyons la littérature, produire comme en France, comme partout, d'abord des poèmes héroïques, de longues épopées monorimes, puis des poèmes dévots, des vers allégoriques, d'érudites abstractions, des chants d'amour, comme chez nos Provençaux, des fabliaux même, comme chez nos trouvères ; enfin des récits en prose, de précieuses chroniques ; mais déjà toutes ces productions ont un cachet particulier qui les distingue; déjà éclate dans ces œuvres primitives le double caractère de la nation espagnole, l'héroïque fierté du soldat et l'ascétisme passionné du moine.

C'est au milieu de la lutte à la fois religieuse et nationale par laquelle les Espagnols reconquirent leur patrie, c'est entre la paix de Sarragosse (1118), qui assura aux chrétiens la possession de TEspagne orientale, et la grande victoire de Tolosa, qui porta un coup mortel à la domination arabe (1212), que retentissent, pour la première fois, les chants de la poésie castillane. Ces circonstances suffi - ^ent pour en faire pressentir le caractère. « Terrible était iB, guerre contre les Maures, dit la chronique générale : les rois, les comtes, les nobles et tous les chevaliers qui mettaient l'honneur dans les armes, tenaient leurs chevaux dans les chambres où ils xlormaient avec leurs femmes, afin que, dès qu'ils entendraient le cri de guerre, ils pussent trouver, sous leur main, leurs chevaux et leurs armes ».

Au milieu de cette vie tourmentée par toutes les agitations d'une guerre perpétuelle, les guerriers espagnols ne dédaignaient pas les chants de leurs trouvères ; mais ces chants devaient en quelque sorte continuer, même dans les intervalles de repos, les émotions du combat. « Que les jongleurs [juglares)^ dit le code d'Alphonse X, ne répètent devant eux d'autres chants que ceux de gestes guerrières. » Dès l'an 1147, nous entendons parler de chansons populaires sur les exploits du Gid* . Saint Ferdinand <K aimait, nous dit encore son fils, à voir autour de lui des hommes qui sussent faire et chanter des poèmes (^ro&ar), et des jongleurs pour jouer des instruments, il y prenait grand plaisir, et savait distinguer leur mérite ».

L'histoire nous le montre en effet, à la prise de Séville

1. Noas lisons dans un poème latin rimé, fait par un témoin du siègo d'Alméria (1147).

Ipse Rodericus, Mio Cid 8»pe Tocatus,

De quo canUU'ur, quod ab hostibus haud superatus, ete.

(1248), se faisant suivre par deux trouvères qu'il récompense royalement. Dès lors ces chanteurs épiques se succèdent sans interruption et leur trace reparait de loin en loin, dans les chroniques, jusqu'à ce que, confondus aves les chanteurs de romances, ils s'effacent sous l'éclat de l'élégante littérature empruntée aux troubadours et à Tltalie. Il est probable que le plus ancien monument qui nous reste de la poésia espagnole est Le poème du Cid^ grave et simple récit en longues strophes assenantes ^ analogue à nos chansons de geste. Composé vraisemblablement vers le milieu du douzième siècle', il offre dans la raideur de la narration, dans l'irrégularité du mètre, dans la forme même des mots, les traces les plus évidentes de l'enfance de la poésie castillane. La langue s'y détache à peine du latin, et en conserve encore les sons originaires*. Moins sûr de lui-même que notre alexandrin français, le vers du Cid chancelle sur ses quatorze syllabes : tantôt il s^arrète avant le terme, tantôt il s'élance au delà; c'est le bégaiement de la versification; mais c'est déjà l'accent viril de l'héroïsme. Tout Part du poète est dans le naturel ; mais ce naturel a quelque chose du sentiment élevé qui inspira

1. L'assonance espagnole, asonanU, est une rime d*an genre particulier. Elle consiste à répéter, à la fin des deux vers qui la doivent contenir, la même voyelle accentuée, suivie, si elle n'est pas finale, par la môme voyelle sans accent, et à ne tenir aucun compte des consonnes qui les accompagnent, par exemple ,*feros et furor, cctsa et abarcaf forment des assonances.

2. Le seul manuscrit ancien du poème du Cid est de l'an 1207 ou 1307. L'ouvrage lui-même semble avoir été composé vers 1140 ou 1200. Ticknor a cité, dans une note substantielle, les différentes opinions des littérateurs espagnols relatives à celte question. History ofspanish Uerature^ tome 1", page 12.

Publié pour la première fois en 1779, par Sanchez, dans le 1*' volume de ses Poesias caslellanas anteriores al siglo xv réimprimées à Paris par M. Ochoa en 1842, il a paru encore dans la Bibliot/ieca easleUana, poriugues y proensal de l'allemand Schubert, en 1804.

3. Par exemple muerte et fuerle assonnent avec carrion, amor sol, ce qui prouve qu'on prononçait encore morle^ forte*

notre Chanson de Roland. Le récit est sans prétention littéraire, mais tout plein d'une majesté imposante. Il ne nous montre pas les grands hommes qu'il met en scène : il les laisse voir, et nous frappe d'autant plus de leur image qu'il ne se propose pas de les peindre. Le chanteur n'a pas conscience de ce que nous admirons en lui, il n'est pas frappé de ce qui nous étonne, il ne suppose point que les mœurs de ses personnages soient différentes de celles des lecteurs, et la naïveté de la représentation, en suppléant au talent du poète, produit un effet hien plus puissant.

Les événements racontés par cette chanson de geste ^ sont postérieurs à ceux qui font la matière du Cid de Corneille. Don Rodrigue est déjà vieux et célèbre par ses victoires. Exilé par Alphonse son ingrat souverain, il s'éloigne de son château de Bivar, vers lequel il tourne ses yeux mouillés de larmes. C'est par cette scène d'une naïveté saisissante que débute ce qui nous reste du poème.

Cependant de ses yeux tant fortement pleurant,

Mon Gid tournait la tète, s'arrôtait, regardant.

Il vit les portes ouvertes, les huis sans ferrement,

Les perches vides, sans fourrure et vôleiuent,

Sans faucons, sans autours au plumage muant. #

Alors gémit mon Cid, plein d'un grand pensement.

Ainsi parla mon Cid bien et mesurément :

« Grâces à toi, seigneur père, au haut firmament.

« Ce mal m'ont infligé mes ennemis méchants. »

Le héros s'éloigne, suivi de quelques fidèles vassaux; il arrive à la ville de Burgos.

Mon Cid Ruy-Dias entra dans Burgos la cité; De soixante bannières, il marchait escorté.

1. Voir sar les chansons de geste notre Histoire de la littérature française, chapitres vu et viii. Nos lecteurs rerparqueront dans la traduction que nous donnons ici et qui reproduit mot à mot Toriginal, toutes les allures de la strophe monorime de nos trouvères.

Pour le voir, hommes, femmes sortaient de tous cdtét. A toutes les fenêtres, les bourgeois sont postés. Tous pleurent de leurs yeux, tant ils sont attristés. Tous disent, de leur bouche la même vérité :

Mon Dieu ! si bon vassal aurait bien mérité D'obtenir en partage seigneur plein de bonté . Chacun d'eux voudrait bien, mais n*ose l'inviter; Car le roi don Alphonse est très fort irrité. Ce soir même à Burgos un message apporté Par une grande troupe, et fortement scellé, Défend d'offrir au Gid un asile abrité ; Quiconque le ferait saura pour vérité Quil perdra tous ses biens et les yeux de son chef, Et son corps et son ftme par dessus le marché. Grand deuil avaient ces gens, fils de la chrétienté, Se cachaient de mon Gid, et n'osaient lui parler.

L'exilé va droit à sa maison, ôte un pied de Tétrier, frappe à la porte. Alors parait une petite fille de neuf ans qui lui fait part de la défense du roi et rentre aussitôt toute tremblante. Don Rodrigue, privé de ses terres par la colère du roi, s'en va en conquérir de nouvelles sur les Mores.

Si, dans les scènes naïves, le poète du Gid est d'une simplicité touchante, il trouve dans la description des combats Tenthousiasme guerrier qu'on devait attendre de cette époque héroïque. Écoutons le récit d'une sortie faite par les chrétiens assiégés dans la ville mahométane d'Alcocer. Les portes s'ouvrent, les chevaliers s'élancent à la suite de Rodrigue; les avant-postes des Mores se rejettent sur le gros de l'armée et y porteift l'effroi. On s'arme, on se range en bataille.

Sous le bruit des tambours la terre a tremblé^; le bouillant Bermuez, le porte-enseigne du Gid, court, malgré sa défense, jeter le drapeau dans un gros d'ennemis.

Les Mores le reçoivent, pour l'enseigne gagner,

Lui donnent de grands coups, sans le pouvoir percer|

Dit le Campeador : « Pour Dieu 1 le secourez 1 »

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