‹ Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec leChapitre 54 sur 113 · A nie roydo de alamores la tierra queria quebrar · texte numérisé non relu

A nie roydo de alamores la tierra queria quebrar

Embrassant leurs écus devant eux, les guerriers

Baissent leurs fortes lances de )eurs pennons ornées,

Penchent sur les arçons leurs tôtes inclinées.

Et vont férir les Mores, d*un courage acharné.

A grands cris les appelle Thomme en un beau jour né * :

« Frappez-les, chevaliers, par sainte charité,

« Je suis Ruy Diaz, le Gid Gampeador; frappez! »

Tous fondent sur la troupe où combat Bermuez,

Trois cents lances sont là^ toutes enguidonnées,

Ghacune occit un More au premier assembler;

Et chacune, au retour, autant en a tué.

Vous auriez vu les glaives se baisser, se lever,

Tant d*épais boucliers se briser, se percer,

Tant de fortes cuirasses, sous le fer se fausser,

Tant de pennons si blancs, rougir de sang versé,

Tant de bons destriers^ bondir sans cavaliers.

C'est la franchise, l'élan, le rythme et môme le style des chants épiques de nos trouvères : on croirait lire une strophe de Roland ou de l'épopée féodale des Loherains.

La partie la plus remarquable du poème, tant pour l'intérêt dramatique que pour la peinture des mœurs, est la dernière, où le Gid réconcilié avec Alphonse, à qui il a fait hommage de ses nouvelles conquêtes, poursuit, devant les cortès réunies à Tolède, les infants de Garion, traîtres époux de ses filles. L'assemblée est nombreuse et agitée. Les deux partis rivaux s'y menacent ; les juges sont désignés : le roi lui-même préside. Le Gampeador a été offensé d'une manière sanglante dans ses plus chères affections : ses filles ont été cruellement frappées et abandonnées dans un lieu désert. Néanmoins il contient sa colère et avec une astuce digne des temps héroïques, il se borne d'abord à redemander ses deux bonnes épées Colada et Tizon, qu'il a données à ceux qui furent ses gendres. L'assemblée lui octroie sa demande : les défendeurs eux-mêmes y consentent. Puis le Gid réclame la riche dot qu'il a faite à ses filles. Nouvel assentiment des juges; résignation nouvelle

1. El que en buen ora ndsco; périphrase ordinaire pour désigner le Cid.

des infants qui s'exécutent séance tenante, mais cette fois à regret. Alors enfin le père outragé aborde sa véritable demande. Il exige de la justice du roi et des cortès qu'on lui permette le combat en champ clos contre ces chiens de traîtres qui ont tiré ses filles de Valence, où elles étaient honorées, les ont frappées des sangles et des courroies de leurs chevaux, et exposées dans un bois désert aux hôtes féroces et aux oiseaux de proie. Les défis, les réponses, les insultes, les répliques forment de cette scène un des tableaux les plus animés et les plus curieux. Garcias, partisan des infants, reproche au Cid d'avoir laissé croître sa barbe blanche pour exciter l'intérêt ou la terreur. Rodrigue prend sa barbe à la main et répond :

Grâce à Dieu, qui le ciel et la terre régit, Gerte ma barbe est longue et croît à mon plaisir. Eh bien, comte; à ma baibe qu'avez-vous à redire? Si depuis ma naissance il me plaît la nourrir? Jamais un fils de femme n'osa me la saisir; Ni More ni chrétien, n'en montra le désir, Gomme au fort de Cabra, il vous advint jadis; Moi, quand je pris Gabra, par la barbe vous pris, Il ne fut point d'enfant qui n'en prit sa pincée; Celle que j'arrachai n'est encor repoussée.

Le roi et les cortès ordonnent le combat. Cette lutte est solennelle pour le poète comme pour ses héros ; il y déploie toute sa vigueur, toutes les ressources descriptives de sa jeune langue. Pas n'est besoin de dire que la victoire appartient aux champions du Cid. Ses adversaires vaincus confessent leur traîtrise Ses filles, demandées en mariage par des fils de rois, montent dans un rang plus illustre, et augmentent la gloire de celui qui naquit dans une bonne heure.

Ainsi se termine ce poème, dont le mérite principal est d'avoir créé, ou du moins saisi au berceau de la nation, le type impérissable de l'héroïsme castillan. Le Cid c'est

l'Espagne elle-même avec son indomptable courage, son noble orgueil, son dévouement à son honneur, à ses rois, à sa religion. En effet la nation tout entière, comme son héros, passa sa jeunesse dans un éternel combat contre les Mores, dans une victoire de huit cents ans. Peuple grand et magnanime jusque dans ses misères, jusque dans ses opprobres I C'est en le couvrant de la gloire de leurs conquêtes que Gharles-Quint, que Philippe II, lui font accepter leur tyrannie : c'est en servant le sentiment national que le fanatisme y devient populaire : l'Inquisition n'est qu'une forme de son aveugle patriotisme. Le Castillan est catholique par point d'honneur : la croix est son drapeau. Le more, le juif, l'hérétique, c'est le vaincu, c'est l'étranger, c'est l'ennemi. Aussi le grand nom du Cid fut-il toujours l'inspiration principale de sa poésie. Depuis le poète anonyme dont nous parlons jusqu'à Guillen de Castro et à Diamante, l'un le modèle, l'autre le copiste du Cid de Corneille, cette gloire nationale ne cesse jamais de recevoir son poétique tribut. Quand les poètes se taisent, et peut-être même avant qu'ils parlent, le peuple se fait poète pour la chanter ; une longue suite de romances populaires, retentissent dans tous les âges, sur tous les points de la Gastille, immense et universel concert qui semble le chant de la terre elle même, toujours nouveau, toujours inépuisable.

Ce n'est qu'au seizième siècle que les Espagnols ont songé à recueillir et à publier l'admirable et unique monument de leur poésie -qu'on appelle les romances^ :

t. Le plus ancien Cancionero generalf ou recueil de poésies où se trouvent des romances^ fut publié par Fernando del Gastillo en 1511; mais il ne renferme que peu de pièces antérieures au quinzième siècle. La vraie collection des romances anciennes parut pour la première fois en 1550. sous le titre de Silva de varias romances. Le recueil le plus complet et le mieux dislribué a été publié à Paris en 1838, par E. de Oclioa. Quant au Romancero du Cid, édité pour la première fois en 1C12, il a eu de nombreuses réimpressions. Il a été traduit et publié en

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Mais ce nom môme est un indice de leur antiquité. Comme celui de romans^ que nos aïeux donnèrent aux récits épiques composés en langue vulgaire, il assigne pour date aux premiers poèmes qui le reçurent, l'époque où toute ceuvre littéraire et savante s'écrivait encore en latin. Les romances sont pour l'Espagne ce que les chansons de geste ont été pour la France. Il est curieux de voir nos voisins d'outre-monts, après avoir reçu de nos trouvères -ou de nos troubadours la forme épique française, dont le vieux Poème du Cid porte si évidemment l'empreinte, la changer tout à coup pour une forme nouvelle, due à une «utre influence, à un autre génie. Le grand vers de quatorze syllabes perd soudain toute faveur. On ne le trouve plus que dans des poèmes religieux ou savants, tels que Le livre d'Apollonius, prince de Tyr, le poème d'A lexandre^ les Miracles de la Vierge : il reste à l'usage exclusif des moines et des clercs, gens de tradition, dont la première patrie est l'Europe catholique du moyen âge, et par conséquent, la France. Même dans leurs ouvrages, le déclin delà forme des chansons de geste se révèle promptement. A la longue strophe monorime, ils substituent bien vite le quatrain, monorime aussi, et s'applaudissent de €ette innovation^; ou bien ils adoptent les petits vers rimes de notre seconde saison poétique, ceux de nos romans de la Table ronde et de nos fabliaux. Les chantres populaires, les auteurs anonymes des romances, choisissent un mètre particulier, qui n'a rien de commun avec le rythme français. C'est une longue suite de vers de huit syllabes dont les impairs sont sans rimes, et dont les pairs se terminent par la même assonnance. Or cette

France par M. Anthony Rénal. Une autre traduction sans texte a ^té donnée par M. Damas-Hinard en 1844, en 2 vol. in-12.

1* Estudiar querria

Componer un romance de nueva maestriit.

forme, devenue si fréquente et si nationale chez les Castillans, est, s'il faut en croire le savant Gonde, une fidèle imitation du mètre narratif et lyrique des Arabes; et on la retrouve dans leurs poèmes composés non seulement avant leur arrivée en Espagne, mais même antérieurement au siècle du Prophète ^ Un petit détail historique, que nous avons déjà rapporté, nous fait assister, en quelque sorte, à cette transmission entre les Arabes et les Espagnols ; le pêcheur de Galcanassor et sa complainte en deux langues, chantée sur le même air, nous montrent les deux poésies assujetties sans doute aux mêmes lois métriques ainsi qu'aux mêmes inflexions musicales.

Les chantres castillans ne s'écartèrent pas moins de la trace des trouvères français dans le choix des sujets que dans celui du rythme. Us ne connaissent ni le roi Arthur^ ni le Saint'Graal^ ni les chevaliers de la Table ronde^ si fameux dans toute l'Europe*. Seule, la gloire de Gharlemagne a pu, comme ses armes, franchir les Pyrénées. Encore les auteurs des romances n'accueillent le héros francs que pour le vaincre à Roncevaux et lui tuer son neveu Roland.

Ici encore nous voyons la romance se détacher par degrés de la chanson de geste; l'Espagne, de la France. Les pièces castillanes qui ont pour sujet le cycle carlovingien «ont quelquefois d'une remarquable longueur. L'une d'elles n'a pas moins de treize cents vers : et il faut observer que

1. Gonde, Dominacion de lo8 Arabes, I. PrologOy p. xviu et p. 169. — Cet auteur s'exprime d'une manière plus décisive encore dans un ouvrage manuscrit cité par Ticknor : « Danei la versification de nos anciennes romances et de nos seguidillas, nous avons emprunté aux Arabes le type exact de leurs vers. — Dès Tenfance de notre poésie, nous avons eu des vers composés suivant le rythme usité par les Arabes avant Tépoque du Coran. »

2. Les romances ne parlent d'Amadis, de Lancelot du Lac, de Tristan de Léonnais que très rarement, et seulement après que les romans en prose, remplis de leurs aventures, tes ont rendues familières à tous.

les plus développées sont généralement les meilleures. Souvent la même assonnance se prolonge pendant une grande partie du poème, et produit, comme dans les œuvres de nos trouvères, l'harmonie grave et solennelle d'un récitatif bien soutenu. Souvent aussi on rencontre dans les collections de romances une particularité que Fauriel a remarquée dans nos chansons épiques : c'est que le même fait se trouve reproduit avec de légers changements dans diverses ballades, qui semblent autant d'imitations du même original. On devinerait, à les entendre, ce que des documents positifs nous apprennent, que les plus anciens de ces poèmes ont été recueillis de la boucLe du peuple et fixés par l'écriture longtemps après leur composition.

En effet, les romances sont la tradition vivante de l'Espagne, la mémoire commune de celte poétique nation : c'est le livre de tous, composé ou plutôt improvisé par tous. Nées dans les vallées de la Sierra Morena, ou sur les bords de la Turia et du Gruadalquivir, elles sont chantées encore par les muletiers espagnols comme aux jours de Cervantes, où Don Quichotte les entendit sur la route du Toboso; elles retentissent aujourd'hui dans les rues de Séville, comme alors dans l'hôtellerie solitaire de Montesinos, et vivront probablement aussi longtemps, que la nation qui les a créées conservera son caractère et son indépendance ^

La matière qu'elles embrassent est des plus vastes. La vie héroïque de l'Espagne s'y reproduit tout entière. Un petit nombre nous parlent de la période des Romains et de celle des Goths : mais à partir du roi Roderic et de l'invasion des Mores elles deviennent nombreuses et riches de détails. Aucun peuple ne possède un pareil trésor de poésie historique. D'abord, apparaît le contemporain de Gharlemagne, Bernard del Garpio, né des amourâdu comte

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