‹ Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec leChapitre 76 sur 113 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Nouvelles ir.structives de Cervantes. — Lazarille de Tormes, Marcos Obregon, — Modèles de Qil Bloê.

Dans rintervalle qui sépare les publications des deux parties du Don Quichotte, en 1613, Cervantes fît paraître un recueil de douze contes qu'il appela Nouvelles instructives (Novelas eœemplares). Deux récits du même genre avaient été déjà intercalés dans le Don Quichotte, sous forme d'épisodes. Quelques-uns même de ceux que contient le recueil paraissent avoir été composés avant ce grand ouvrage. Tous sont dignes à différents titres de l'attention de l'homme de goût et d'une mention dans l'histoire littéraire.

Le principal mérite que Cervantes lui-même prétend assigner à ses Nouvelles est celui de l'invention. Toutes celles qui, avant lui, circulaient en Espagne, étaient traduites ou imitées des littératures étrangères : « Celles-ci, ditil, sont les miennes propres, non imitées ni volées à personne ; mon esprit les engendra, ma plume les mit au jour et elles grandissent dans les bras de la presse. »

L'éloge qu'un auteur fait de son œuvre indique au moins le but qu'il s'est proposé d'atteindre, l'idéal qu'il avait dans l'esprit. La création des sujets, l'originalité des incidents, le talent d'exciter et de satisfaire la curiosité, tel est pour Cervantes le mérite suprême du conteur.

Mais dans ses Nouvelles instructives il sacrifie trop à cette qualité, la première en effet que recherche l'art dans

son enfance. Il s'inquiète peu de la vraisemblance des faits et de la vérité du langage; les rencontres les plus étranges, les événements les plus improbables, sont bienvenus chez lui, pourvu qu'ils forment des combinaisons amusantes, €[u'ils donnent lieu à des coups de théâtre émouvants. G^est le drame espagnol avec ses péripéties inattendues et bizarres. Les mères retrouvent après quinze ans au milieu d'une grande ville leurs enfants perdus ou enlevés ; deux navires se rencontrent et se combattent en pleine mer : ils portent et réunissent deux amants longtemps séparés. Une caravane délivre quelques voyageurs que des brigands avaient attachés dans une forêt au pied des arbres; libérateurs et victimes sont ensemble dans d'intimes relations, parents, amis ou rivaux. On conduit au corregidor un accusé qu'il va faire pendre : le magistrat reconnaît en lui ou son fils ou l'époux de sa fille. Ainsi marchent les événer ments de ce monde enchanté. Le hasard en est l'auteur principal ; il en forme et défait le nœud avec une trop visible et trop intelligente industrie.

Par bonheur l'imagination humaine ne peut se substituer entièrement à la réalité qu'elle dédaigne. Elle ne peut peindre ses caprices les plus étranges qu avec les couleurs qu'elle a sous la main. A travers ces jeux effrénés de la fantaisie, où l'auteur des Nouvelles mettait toute sa gloire^ perce une autre peinture bien plus intéressante pour nous. Ces contes sont comme un palimpseste, où, sous l'écriture assez indifférente du premier plan, apparat à des yeux attentifs un texte plus précieux. Sans doute il est invraisemblable qu'un noble et riche gentilhomme se fasse bohémien par amour pour Preciosa; mais la vie libre et aventureuse des bohémiens d'Espagne n'en est pas moins fidèlement saisie, pas moins intéressante pour le lecteur. Que deux grands personnages retirouvent leur fille et leurs deux fils domestiques dans une auberge de Séville, c^est à coup sûr un cas assez peu fréquent ; mais les habitudes des servi->

teurs d'auberge, leurs grossiers amusements entremêlés de poétiques inspirations, leurs rixes, leurs combats, la manière de voyager, les rapports de Thôte avec les voyageurs décrits par l'auteur, n'en sont ni moins vrais ni moins curieux. Nous découvrons ainsi à travers ces fables rimage fidèle des mœurs, des coutumes, des opinions^ de toute la vie morale et matérielle de l'Espagne à la fin du seizième siècle. Esprit guerrier mais indiscipliné des soldats; jeunes gentilshommes qui fuient l'étude pour l'armée, et s'échappent de Salamanque pour aller en Flandre ou en Italie; juges pauvres et vendus aux plus offrants, alguazils affiliés aux larrons, gitanes vivant dans toute la liberté sauvage d'une société barbare, tolérée et protégée par la société légale; voleurs dévots et superstitieux, exerçant régulièrement leur industrie dans la paix de leur conscience ; prétention universelle à la noblesse du sang et à la dignité du langage; respect pour la puissance et la richesse; asservissement profond de la pensée; toutepuissance du saint-office, tremblement universel devant l'autorité cléricale, et, au fond du tableau, perspective lointaine du bûcher, voilà ce qui rend les Nouvelles instructives dignes pour nous du nom qu'elles portent, et en font un document plus précieux pour la postérité que les histoires de Mendoza et de Mariana.

Le style des Nouvelles instructives a été loué hautement par les critiques espagnols, qui les ont placées sous ce rapport au-dessus même du Don Quichotte, Il faut s'entendre sur le sens de cet éloge : s'il ne s'attache qu'à la diction, à la pureté grammaticale du langage, nous n'avons qu'à souscrire humblement à cette sentence ; mais si l'on donne au mot style la signification plus élevée qpi'il a aujourd'hui parmi nous, si l'on veut qu'il exprime la vérité du langage et la mise en relief de tous les accidents de la pensée, alors il faudra faire deux parts dans les Nouvelles de Cervantes. Toute la partie sérieuse, toute celle où l'au-

tcur prétend exprimer des idées graves, des sentiments profonds ou tendres est généralement mauvaise. Ses acteurs parlent tous du même Ion, et ce ton est celui d'une djtestable rhétorique, à la fois emphatique et vulgaire. On sent que l'auteur cherchait à bien dire et dédaignait la simplicité du langage réel au nom d'une prétendue beauté de mode et de convention transmise par les livres. La partie comique au contraire est excellente : c'est la nature prise sur le fait, et devenue seulement plus vive et plus frappante dans la bouche du témoin ingénieux qui la raconte. Faisons comprendre cette différence par quelques citations.

Un amant dédaigné apprend que la jeune iille qu'il aime s'est rendue avec ses parents dans le jardin d'un gentilhomme dont elle veut épouser le fils. Il y court lui-même «t arrive inattendu devant le couple heureux.

Leur vue me fit un tel eflet, dit-il, que je perdis celle de mes yeux, «t que je restai comme une statue sans voix, sans mouvement. Toutefois le dépit ne tarda pas à réveiller le sang du cœur, et le sang, la colère, et la colère, les mains et la langue ; et si les mains furent enchaînées par le respect qui me semblait dû au divin visage que j^avais devant moi, la langue du moins rompit le silence et s'exprima de la sorte :

« Te voilà satisfaite, ô mortelle ennemie de mon repos, puisque tu as paisiblement devant les yeux l'objet qui condamne les miens à de continuelles et douloureuses larmes. Approche-toi, cruelle, approche-toi •davantage et enlace ton lierre à ce tronc inutile qui t'appelle; peigne et boucle les cheveux de ce nouveau Ganymède, qui le sollicite nonchalamment.... Et toi, ô jeune homme, qui l'imagines remporter sans peine «t sans péril le prix plutôt dû à mes généreux désirs qu'à ton oisive fantaisie, pourquoi ne te lèves-tu pas de ce lit de fleurs où tu es couché, et ne viens-tu pas m'arracher une &me qui t'abhorre?... Si Achille avait eu ton humeur débonnaire, certes Ulysse eût échoué dans son entreprise, bien qu'il eût montré à l'envi des armes luisantes et des cimeterres d'acier poli. Va-t'en, va-t'en; retourne jouer au milieu des femmes de ta mère, et prends-y soin de les cheveux, ainsi que de ces mains plus promptes à dévider des écheveaux de soie qu'à tirer l'épée du fourreau*. »

1 . On reconnaît ici le lettré maladroit, qui imite Uoraie à contretemps:

Nequidquam Veneris prœtidio ferox Peetei cssêariem... etc.

Peut-on rien voir de plus ridicule que cette mythologique provocation? A moins que ce ne soit la confession suivante faite par une jeune fille à son frère qu'elle ne voit pas et prend pour un inconnu.

Ma mauvaise étoile ou ma pire inclination offrit à mes yeux le fils d*uD de nos voisins plus riche et moins noble que mes parents... Il me vit une et bien des fois, d'une fenêtre qui se trouvait en face de la mienne. De là, à ce qu'il me semblait, il m'envoyait son àme pai* les yeux... Le regard fut Tinterces^eur et le médiateur de la parole; la parole trouva moyen de déclarer son désir, et son désir, d^eaflammer le mien en m'y faisant ajouter foi... Sur moi,paiifi»n»Hieureuse,qui ne m'étais jamais vue en semblable péril, chaque parole était un coup de canon qui faisait brèche dans la forteresse de mon honneur ; chaque larme^ un brandon qui embr&sait mon honnêteté; chaque soupir, un vent violent qui augmentait l'incendie...

On croit lire les débuts de Malherbe traduisant Tansillo. Ce jargon régnait alors comme une épidémie dans toute l'Europe, en Italie, en Angleterre, en Espagne. Il envahit la France, où il ne succomba que sous les efforts de Malherbe devenu lui-môme, de Molière et enfin de Boileau. Cervantes ne l'inventait pas : le seul reproche qu'on puisse lui faire c'est d'avoir payé tribut à une mode ridicule.

Il rachète cette faute dans les parties plaisantes de sa narration. C'est là qu'on reconnaît l'auteur de Don Quicholte. Il faudrait citer tout entière la nouvelle de Rinconete et Cortadillo^ ce curieux tableau de la Gamorra de Séville.

Pendant le trajet, Ricon dit à leur guide : «Votre seigneurie est-elle par hasard un voleur? ~ Oui, répondit l'autre, pour servir Dieu et les honnêtes gens.— C'est pour moi une chose nouvelle, dilGortado, qu'il y ait ' des voleurs au monde pour servir Dieu et les honnêtes gens. — Quant à moi, reprit le portefaix, je ne me pique point de théologie. Ce que je sais, c'est que chacun dans son métier peut fort bien louer Dieu, surtout d'après l'ordre qu'en a donné Monopodio à tous ses filleuls... Il non» commande de prélever sur tout ce que nous volons quelque aumône pour l'huilo le la lampe d'une très dévote imagée qui est dans cette ville.

. Les faits répondent aux paroles. Dans la maison du chef se réunissent quatorze voleurs d'élite qui viennent chercher ses ordres.

Derrière eqx vint une vieille à longue jupe. Celle-ci, sans rien dire, entra dans la salle basse, et quand elle eut pris de Teau bénite avec une grande dévotion, elle se mit à genoux devant Timage de la madone; puis au bout d'un long recueillement, après avoir d'abord baisé trois fois la terre et levé trois autres fois les bras et les yeux au ciel, elle se releva, jeta son aumône dans le petit panier et vint rejoindre les autres dans la cour.

La nouvelle intitulée La bohémienne de Madrid mérite aussi d'être distinguée pour le cl^arme des descriptions et la vérité de quelques dialogues. L'auteur de Notre-Dame de Paris s'est sans doute inspiré de cette nouvelle. La Esmeralda est une copie épurée de Preciosa; et ce n'est pas sans apparence que M. Barct donne la préférence à l'original espagnol. Mais l'original ne possède ni Glaud& Frollo, ni Quasimodo, ni sa vivante cathédrale !

Mentionnons encore le Dialogue des chiens^ revue curieuse, mais pas assez piquante, pas assez vive des conditions les plus humbles de la société espagnole. Deux chien» d'hôpital, doués pour une nuit de la parole, se racontent leurs aventures et peignent au naturel tous les maître» qu'ils ont servis. Dans cet amusant colloque le caractère des interlocuteurs se dessine lui-même d'une laçon comique. Scipion avec sa gravité morale, Berganza avec ses proverbes, avec son mélange de naïveté et de ruse, rappellent quelquefois l'un Don Quichotte, l'autre Sancho Pança.

On peut faire sur les nouvelles de Cervantes une remarque générale, qui explique la supériorité de la partie comicpie, non seulement chez lui, mais chez la plupart des romanciers espagnols : c^est que la satire, et même l'observation morale qui lui sert de base, ne s'attaque en E*?pagne qu'aux classes inférieures de la société ; elle n'ose

monter plus haut. Dès que le roman peint un personnage noble ou riche, il se jette dans l'emphase et dans la rhétorique, pour échapper au danger d'être vrai. Cervantes avait bien aperçu les ridicules de la classe supérieure. Plus d'une fois sans doute il avait eu bonne envie de les peindre, mais comme Berganza il se mordit prudemment la langue, et laissa passer sans trop de bruit ces « fils des plus riches bourgeois, gens frivoles, parés et beaux diseurs, dont la manière de vivre et de s'habiller, le caractère, les usages et les lois qu'ils gardent entre eux donneraient belle matière à discourir, si de bonnes raisons n'imposaient le silence. »

Repoussée loin de la société décente, la satire espagnole se rabattit avec bonheur sur les voleurs déguenillés-

galopins de cuisine, sales^ gras et luisants, s^écrie Cervantes dans sa nouvelle de V Illustre servante; 6 mendiants postiches, faux perclus, coupeurs de bourses du Zocodover à Tolède ou de la Plaza mayor à Madrid, aimables diseurs de patenôtres, portefaix de Séville, valets de rufûans et toute la troupe innombrable qu'enferme le nom de picaros, rendez les armes, baissez pavillon, et cessez de vous nommer picaros fieffés, si vous n*avez suivi deux années de cours dans Tacadémie de la pêche des thons. (Test là, c*est là, qu^est dans son centre le travail joint à la fainéantise ; c'est là qu*esl la saleté propre, la graisse ferme et rebondie, la faim toujours prête, Testomac repu, le vice sans déguisement, le jeu continuel, les querelles à toute heure, les meurtres à toute minute, les farces à chaque pas, les danses comme à la noce, les chansons comme en estampe, la poésie sans aucun sujet. Là on chante, ici on jure; de ce c6té on se querelle, de cet autre on joue et de tous on vole. Là campe la liberté et brille le travail ; là bien des pères de haut parage viennent ou envoient chercher leurs fils et les y trouvent; et ceux-ci se désolent autant d*être arrachés à cette vie que si on les conduisait à la mort. Mais toute cette douceur que je viens de peindre a son amertume qui la trouble; c'est qu'on ne peut dormir d'un sommeil tranquille, sans crainte d'être transporté en un instant de Zahara en IBerbérie. Tourmentés de celle appréhension, les pêcheurs se retirent la nuit dans quelques tours de la marine : ils ont des avant-postes et des sentinelles, et c'est sur la foi des yeux d'autrui qu'ils ferment les leurs. Ce qui n'empêche point que souvent avant-postes et sentinelles, patrons et travailleurs, barques et filets, avec toute la multitude do gens qui s'occupent au métier, n'aient vu le coucher du soleil en Espagne et le point du jour à Tétuan. »

Quelle verve et quel tableau ! Comparez ce style à celui des tirades sentimentales que nous avons transcrites plus haut! Est-il possible qu'elles soient de la même main?

Deux choses ont égaré ce grand homme dans sa carrière d'écrivain : d'abord une théorie inexacte du but et des conditions de Tart de conter, ensuite la nécessité d'écrire pour le goût du public espagnol. « Celui qui vit en amusant, dit un de ses contemporains, doit nécessairement amuser pour vivre. » La pauvreté, l'obligation de gagner en écrivant la vie de sa nombreuse famille entraînèrent Cervantes plus loin encore que son jugement personnel dans la route du faux. Nous verrons une nouvelle preuve de cette opinion quand nous parlerons de ses pièces de théâtre.

La peinture des pica/ros^ des filous de bas étage^ est un genre tellement naturel à l'Espagne, qu'avant et après Cervantes elle a formé un genre de roman des plus originaux. Hurtado de Mendoza, l'homme d'État, le poète, le grand historien dont nous avons parlé, ouvrit jeune encore celte carrière nouvelle dans son Lazarille de Tormes. Le premier il décrivit avec une originalité puissante le vice inhérent au caractère castillan, cette misère fastueuse, cette orgueilleuse servilité, qui préfère hautement la dépendance et la pauvreté au travail. Une foule de romans ont été faits à l'imitation de Lazarille de Tœ^mes. Matteo Aleman, officier du palais de Philippe II, écrivit Gusman à'Alfor roche ; Ubida l'allongea d'une suite, sous le titre de Justine la truande [La picara Justina) ; Quevedo fit le Capitaine Pablos'f Louis de Guevara imagina le Diable hoir ieuXy qu'a traduit et développé Lesage, et Yicente Espinel composa Don Marcos Obregon, qui eut l'honneur de servir de modèle au roman très supérieur de Gil Blas.

LITT. MfB. IB

Page 1