Traduction de Sismondi
littérature espagnole, ce n'est pas nous qui prétendrons avec Montesquieu que l'Espagne n'a qu'un seul bon livre, celui qui fait voir le ridicule de tous les autres. Nous pourrons dire au moins que ce livre est le plus original et peut-être le meilleur de tous. Nulle part ailleurs la satire n'a été plus créatrice; nulle part une invention plus heureuse ne s'allia avec une plus piquante raillerie.
Au moment où Cervantes publia la première partie du Don Quichotte (1605), il y avait vingt ans qu'il n'imprimait plus rien. Il avait cessé d'être homme de lettres pour se &ire homme d'affaires, collecteur de taxes, écrivain public. Le spectacle mobile et varié de la vie à tous ses degrés, de tous les âges, de tous les caractères, de toutes les professions, avait passé sans relâche sous ses yeux et déposé dans son esprit un trésor d'observations qu'un homme de lettres n'aurait jamais devinées au fond de son cabinet. Souvent blessé au choc des événements, Cervantes n'en conservait ni haine ni misanthropie. U jouissait du monde en spectateur, comme s'il n'y eut pas joué lui-même le plus douloureux des rôles.
En prenant la plume, l'auteur de Don Quichotte n'avait pas la complète conscience de la tâche qu'il allait remplir. Il ne se proposait (il le déclare formellement] que de ruiner l'influence pernicieuse alors des romans de chevalerie ^ C'était déjà un but digne de sa haute raison. En effet le malheur de l'Espagne, comme nous le montrerons à la fin de cette esquisse de sa littérature, c'était de n'avoir offert à la sève de l'esprit national d'autre écoulement que la branche gourmande de la fantaisie pure. L'intelligence, effrayée du danger de toutes les applications sérieuses, avait fait divorce avec la pensée, pour se réfugier dans le domaine inoffensif de l'imagination et des jeux d'esprit
t. Non mira à mas que à deshacer la aatoridad y cabida que en el mundoy eu el vulgo ti^neo los iibros de caballerias.
puérils. Ce qu'avait été au moyen âge la littérature française en langue vulgaire, la littérature espagnole l'était encore au dix-septième siècle. L'Espagne est un étemel moyen âge. Les livres de chevalerie, les Âmadis, les Esplandians, fomentaient ce penchant fatal : c'était un rêve enchanté, pendant lequel la raison dormait d'un long sommeil. Déjà des esprits d'élite s'étaient alarmés de cet excès. Louis de Grrenade et Malon de Ghaide s'en affligeaient au nom même de la religion ; Guevara, l'heureux et savant favori de Charles-Quint, constate en la blâmant cette épidémie du goût national. Les courtisans se faisaient peuple sous ce rapport. L'auteur du Dialogue des langues ^ déclare que les dix ans qu'il passa à la cour furent perdus à étudier Florisande, Lisuarte, le Chevalier de la croix et autres ouvrages de cette classe. Le bon sens public était engourdi par ces fades lectures : il n'était pas rare de trouver des lecteurs qui prenaient ces fables pour des histoires. Le danger devint si grand qu'en 1553 une loi défendit d'imprimer et de vendre ces livres dans les colonies d'Amérique, et qu'en 1555 les certes demandèrent que cette prohibition fût étendue à l'Espagne, et même qu'on brûlât tous les exemplaires de ces ouvrages qui existaient alors dans le pays ^
Cervantes fit plus et mieux que n'aurait pu faire ce vaste auto-da-fé. Don Quichotte se mit bravement en travers de la grande route où passait la foule des chevaliers errants, et tous s'arrêtèrent avec effroi devant le champion de Dulcinée du Toboso. Aucun roman de chevalerie ne fut composé après la publication du Don Quichotte^ et ceux mêmes qui avaient joui jusqu'alors de la plus grande faveur cessèrent à peu près d'être réimprimés.
Pour obtenir ce triomphe, Cervantes a recours à un
1. Ce fut probablement l*abdic4tioD de Charles-Quint quiempéciia de donner suite à cette pétition*
moyen simple et original. Il représente dans une piquante peinture un gentilhomme de la Manche, plein d'honneur et d'enthousiasme castillan, à qui la lecture des romans de chevalerie a tellement tourné la tôte qu'il les regarde comme des histoires véritables, en admire les héros et se détermine à les imiter.
Don Quichotte, c'est le nom qu'il eie donne, quitte sa maison et ses amis pour courir le monde à la recherche des aventures. Monté sur son cheval maigre, qu'il appelle du nom sonore de Rossinante, couvert d'une vieille armure rouillée et coiffé d'un plat à barbe qu'il prend pour l'armet d'or de Mambrin, il marche pour redresser les torts, pour défendre et venger les opprimés.
Afin de compléter son équipement chevaleresque, il attache à sa suite en qualité d'écuyer un bon paysan du voisinage ignorant et crédule à l'excès, mais plein d'un gros bon sens exquis et d'une excellente nature, assez naïf pour suivre et admirer son maître, assez sensé pour mettre en relief par un piquant contraste toute sa déraison. Ce couple parfait sort du village natal, montés l'un sur une rosse, l'autre sur un âne. Les aventures qu'ils vont chercher se pressent sous leurs pas, grâce à l'imagination exaltée du chevalier; les auberges deviennent des châteaux; les moulins à vent, des géants ; les galériens, des captifs opprimés ; les deux héros reviennent à la maison battus, moulus et moqués.
Telle était la donnée première du Don Quichotte : Cervantes voulait faire une piquante parodie, et cette parodie suffisait en effet pour atteindre le but que nous avons signalé. Mais le génie, surtout chez les poètes, fait quelquefois plus qu'il ne se propose. Si le Don Quichotte n^était qu'une parodie, il serait mort avec les œuvres dont il se raillait, il eût été oublié après sa victoire ; et voilà qu'après trois siècles de triomphe le roman de Cervantes est plus populaire que jamais, connu de tout le monde^
traduit dans toutes les langues ot se multiplie encore chaque année par milliers d'exemplaires.
C'est que ce livre n'est pas seulement une satire, il est aussi un tableau de caractères éternellement Trais et vi- TantB. Les personnages de Cervantes ne sont pas des esquisses de ridicules passagers, mais des types permarnents de la nature morale. Si l'on veut bien comprendre cet ouvrage il faut se garder de s'en tenir aux cent premières pages : la pensée de Cervantes se développe et se fixe à mesure qu'il avance. Ce chevalier errant, qui semble ne devoir être d'abord qu'une parodie des Ama^ dis, devient progressivement un individu réel et distinct. L'auteur s'attache à lui, il le connaît, il l'aime et le fait aimer. A côté de cette toquade pour la chevalerie errante, il lui donne une si fière et si généreuse nature, un tel sentiment d'honneur, un tel amour de ce qui est noble et grand, que nous partageons l'affection et quelquefois même l'admiration qu'il inspire à ceux qui l'environnent.
Il en est de même de Sancho Pança. Sa croissance pendant le cours de l'ouvrage est peut-être encore plus sensible. D'abord il n'est introduit que pour contraster avec son maître et faire ressortir d'une manière plus frappante les bizarreries du chevalier. Ce n'est guère qu'à la moitié de la première partie qu'il prononce un de ces proverbes qui deviennent plus tard le trait distinctif de son langage et de son esprit; et c'est seulement au début de la seconde partie, et même au moment où il est nommé gouverneur de Barataria, qu'il se développe tout entier avec cette nuance délicate de crédulité et de finesse qui forme son caractère.
Il y a donc dans le Don Quichotte (et c'est un des charmes secrets qui nous attachent à sa lecture) non seulement variété dans les aventures, mais progrès constant, quoique sans dissonances, dans l'épanouissement des personnages. La moquerie de Cervantes n'a rien de dur et de cru :
Gomme le Misanthrope de Molière, le dernier des chevaliers errants n*a qu'un seul défaut d'esprit, et ce défaut «'unissant à toutes ses qualités les rend inutiles et nuisibles.
C'est là le grand et sérieux enseignement de ces deux ouvrages, c'est là ce qui constitue la supériorité des deux auteurs. La moquerie à outrance ne prouve rien, pap même du talent. Le vrai poète atteint finement le but sans le dépasser.
Les types créés par Cervantes sont teilement vrais el durables que les critiques modernes ont pu, sans trop d'invraisemblance, y trouver la personnification de deux facultés de l'esprit humain, l'imaginatioa généreuse d'une part, et de l'autre le grossier et égoïste bon sens. L'auteur, selon Bouterwek, Sismondi, Baret, etc., aurait voulu représenter les deux tendances que nous portons tous en nous-mêmes, l'esprit de la poésie et celui de la prose. « Les hommea d'une âme élevée, dit Sismondi, se proposent dans la vie d'être les défenseurs des faibles, l'appui des opprimés, les champions de la justice et de l'innocence ; et, sans calculer leurs forces, ils s'exposent pour des ingrats, ils se sacrifient aux lois et aux principes d'un ordre imaginaire. »
Que telles soient les réflexions suggérées par Don Quichottôy nous le croyons facilement : c'est le propre de toute réalité de contenir le germe d'une généralisation. Mais que l'idée philosophique de Sismondi et des autres critiques ait été celle de l'auteur, c'est ce que nous avons peine à supposer. Le développement d^une pensée, comme morale dominante mais cachée d'un ouvrage do longue haleine, ne semble guère, dit avec raison H. Hallam, appartenir à l'Espagne du seizième siècle ; et ensuite le triste et sombre point de vue que suppose une telle pensée ne fut jamais celui de cette sereine et généreuse intelligence.
Le système raffiné des critiques modernes tombe d'ailleurs devant l'observation des faits. Sancho n'est-il qu'é-
goîsme,que grossièreté? Combien de traits do son histoire le présentent sous un aspect contraire! sa tendresse pour son âne, son dévouement à son maître, ses regrets quand il l'a offensé, ses raccommodements avec lui touchent en faisant sourire. Don Quichotte n'est- il qu'imagination, que folie? Il semble au contraire que Cervantes ait pris plaisir à loger dans la même tête, à côté d'une monomanie ridicule, tout ce qu'il avait lui-même de bon goût et de raison en littérature, en morale et en politique. Ces personnages sont trop complexes et trop vrais pour être des peintures d'abstractions. Cervantes ne fut point un faiseur de systèmes, il ne fut qu'un romancier de génie.
Nous nous bornons, sur le Don Quichotte^ à ces observations générales. Toute analysa détaillée d'un ouvrage que tout le monde a lu ou veut lire serait au moins superflue. Il faut recourir au livre lui-même, si l'on veut jouir du tableau le plus curieux des mœurs, des idées, des sites même do l'Espagne, 6t contempler à loisir quelques-unes des images les plus vraies et les plus amusantes de la nature morale de l'homme.
Un des plus sévères et des plus dédaigneux critiques, le docteur Johnson, avait coutume de dire qu'il y avait peu de livres que le lecteur pût accompagner jusqu'à la dernière page, moins encore qu'il regrettât de ne pas voir se prolonger au delà. U en citait trois qui seuls de tous les livres purement humains jouissent, disait-il, de cet heureux privilège : Don Quichotte^ Robinson Crusoé et le Pilgrim^s progress. Après les œuvres d'Homère, ajoutait Johnson, l'œuvre de Cervantes tient le premier rang parmi les livres amusants. Si nous considérons, en effet, que les autres ouvrages ne sont admirés que dans le pays qui les a produits, et là même peut-être par une classe spéciale de lecteurs, tandis que le Don Quichotte est une sorte de propriété commune, un classique universel, également en faveur à la cour et au village, également applaudi en France, en
Angleterre et en Espagne, admiré des savants, connu des ouvriers, goûté par tous les âges de la vie, depuis Tenfance jusqu'à la décrépitude, nous avouerons que le succès de Cervantes surpasse de beaucoup tous les succès des écri^ vains modernes.
A côlé de la critique, Cervantes voulut placer le modèle. Il résolut de composer un roman sérieux, plus intéressant que tous les romans chevaleresques auxquels s'attachait la laveur du public. C'était à ses yeux son œuvre capitale. II y travailla jusqu'au dernier jour de sa vie, et elle ne fut imprimée que l'année qui suivit sa mort. L'ouvrage que je médite, écrit-il dans l'épitre dédicatoire de la seconde partie du Don Quichotte, qui aura pour sujet « Lès iravaux de Persilès et de Sigismonde, sera le pire ou le meilleur de tous les livres publiés en notre langue, je veux parler des livres de délassement.» urâce à ce dilemme, Cervantes peut avoir bien jugé; mais à coup sûr Persilès n'est pas le meilleur des romans espagnols. L'auteur y tombe dans plusieurs des défauts qu'il avait si plaisamment critiqués dans son chef-d'œuvre : accumulation d'événements bizarres, invraisemblables, inventions monstrueuses et repoussantes, ignorance des lieux et des hommes qu'il prétend décrire, tels sont les vices qui choquent à chaque page les rares lecteurs de cet ouvrage. Une qualité réelle qu'on y trouve ne suffit pas pour racheter tant de défauts, c'est l'inépuisable imagination qui multiplie sans cesse les plus incroyables aventures. Cervantes, comme beaucoup de grands écrivains, portait ici la pfdne d'une de ses fausses théories. Nous le verrons dans les Nouvelles mettre au premier rang de mérite l'invention de l'intrigue. Persilès excelle par l'invention et n'en est pas moins un lort mauvais ouvrage. Comme Cervantes a placé la scène de son récit dans des contrées qu'il ignore profondément, il n'a pas, comme dans ses Nouvelles, la ressource de peindre fidèlement les détails, pour contrebalancer la bizarrerie du plan.