‹ Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec leChapitre 83 sur 113 · Monstruo de naturaleza comme Tap; elait Cervantes · texte numérisé non relu

Monstruo de naturaleza comme Tap; elait Cervantes

et dr^tinëeb à une plus longue célébrité ; soit que, moins pressés de produire, ils donnassent plus de temps au choix des sujets et au travail de la composition; soit que, dans un art devenu une industrie, le procédé une fois connu acquière avec le temps plus d'efficacité et de puissance.

Montalvan*, le plus fidèle et le plus dévoué des disciples de Lope, eut une facilité et une abondance presque aussi grandes que le maître. A l'âge de trente ans, il avait déjà composé trente-six comédies et douze actes sacramentaux. Dans sa courte carrière il imprima lui-même ou pré» para pour l'impression une soixantaine de pièces. La popularité la plus flatteuse accueillit toutes ses œuvres : les libraires lui dérobaient son nom pour vendre à meilleur prix les comédies des autres. Un riche négociant du Pérou qui n'avait jamais vu ni connu personnellement Montalvan, lui fit une pension viagère, sans autre motif que son admiration pour ses écrits.

Un de ses drames, Les amants de Teruel^ a joui d'une popularité constante : il a été toujours joué, toujours imprimé depuis sa première apparition. Il repose sur une tradition reçue dès le treizième siècle à Teruel, ville d'Aragon. Deux jeunes gens s'aimaient d'amour tendre. L'amant, trop pauvre pour obtenir la main de sa bienaimée, sollicite du prétendu beau-père un délai de trois ans pour avancer sa fortune. Au moment do son retour, sa fiancée, trompée par la fausse nouvelle de sa mort, a consenti à épouser un rival. Le mariage est célébré, quand le voyageur, qui s'est couvert de gloire pendant son exil, arrive enfin pour mourir de désespoir ainsi que son amante détrompée trop tard. Montalvan a profité heureusement de tout ce qu'il y avait de touchant dans le sujet. Ge drame est un des plus pathétiques du théâtre espagnol.

1. Juan Ferez de Montalvan, prêtre et familier de l'Inquisition, comme Lope de Vega, naquit à Madrid en 1602, tt mourut en 1638.

fm>i';cl Tellez*, qui, comme Lope de Vega etMontalvan^ occupait un rang distingué dans rÉglise, a composé^ sou» le pseudonyme de Tirso de Molina^ au moins trois cent» comédies, dont quatre-vingts environ ont été imprimées. La plus populaire de toutes, Don Gil aux chausses ver les f, a le -singulier mérite de porter au plus haut degré possible renchevêtrement de l'intrigue. Ce sont des travestissements, des méprises, des confusions sans fin, auxquels se trompent les personnages les plus intéressés à y voir clair, Tamant de la dame et son écuyer. On en vient à croire à la magie, à recourir à Teau bénite, aux exorcismes. Peu d'étrangers, dit Ticknor, pas un peut-être, ne comprendra toute cette complication d'événements soit à la première lecture, soit à la première représentation : en Espagne le spectateur le plus vulgaire et le plus ignorant en saisit tous les fils à la première audition et n'éprouve que du plaisir à débrouiller cette inextricable intrigue.

Le même Tirso de Molina (ou Gabriel Tellez) a créé, sous ïe titre Le railleur de Séville (El burlador de Sevilla) ^ le type depuis si célèbre de Don Juan^ que Molière reproduisit dans son Festin de Pierre, et à qui Mozart et Byron assurèrent l'immortalité*. Tirso de Molina le premier présenta sur la scène ce caractère avec toute son originale Intrépidité, formée d'une dépravation sans mélange, avide d'égoïstes plaisirs, et d'une moquerie imperturbable qui continue de railler même au milieu des terreurs d'un châtiment miraculeux. Ce type, devenu européen, est au fond parfaitement espagnol : c'est dans un pays de foi inébranlable et d'énergique passion que l'homme peut arrivera se révolter contre le surnaturel sans cesser d'y croire.

1. Né à Madrid, prêtre vers 1613, mourut vtrs 1648 au couvent de Sorîa, dont il était supérieur.

2. Lope de Vega avaijb le premier ébauché ce caractère dans une comédie intitulée : Cest l'argent qui fait Vhomme.

Guillen de Castro* ne fut pas moins heureux que Gabriel Tellez. Parmi les vingl-sept ou vingt-huit comédies de sa composition qui ont été imprimées, se trouve celle qui éveilla le génie de Corneille et lui servit de modèle dans son premier chef-d'œuvre : La jeunesse du Cid (Las raocedades del Cid) . Guillen lui-môme avait trouvé le germe de son drame dans les romances populaires de l'Espagne. Nous avons cité textuellement (p. 174) quelques-unes de celles qu'il mit à profît. Il semble que les poètes castillans retrouvent une force nouvelle toutes les fois qu'ils touchent le sol natal des vieilles traditions. Mais ce que Guillen de Castro n'a dû qu'à son génie, ce que Corneille lui a emprunté presque exclusivement, c'est l'idée essentiellement poétique de mettre en Jutte le devoir et l'amour, et de faire triompher le devoir au milieu de l'attendrissement et des larmes que coûte cet héroïque triomphe. Émouvoir profondément la foule, mais l'émouvoir en l'ennoblissant^ en l'élevant aux plus sublimes sentiments que l'humanité puisse éprouver, tel est le secret qu'entrevit une fois Guillen de Castro, et que notre Corneille s'appropria si bien qu'il en fit la base glorieuse de tout son théâtre.

Écoutons le poète aragouais dans la scène de provocation.

— Comte!

— Qui es-tu?

— A deux pas d'ici je te dirai qui je suis.

— Que me veux-tu?

— Te parler. Ce vieillard qui nous regarde, le connais -ta?

— Je le connais. Pourquoi cette demande ?

— Pourquoi? parlons bas, écoute*.

— Sais-tu qu'il fut l'honneur et le courage môme?

1. Né à Valence en 1580, il vécut longtemps à Madrid, ami el disciple de Lope de Vega, et mourut en 1630.

2. Cette recommandation, fort inutile chez Corneille, est au contraire pieinc de convenance ici, où l'Infante et Chim<>ne, assises au balcon du palais, les regaidcnt et pourraient les entendre.

— Et que le sang qai brille dans mes yeax^ que mon sang est le sien? i.e sais-tu?

^ £hl tranchons ces vains discours*, que m'importe de le savoir? -^ Si noos noos éloignons d*ici, tu sauras combien il tlmporte....

Le reste de la scène marche de ce pas jusqu'au châtiment du comte, d'Orgaz plus frappant et plus solennel encore dans le poète espagnol, grâce à la présence de Ghimène, filk du comte et à celle de l'Infante qui aim« secrètement Rodrigue, placées toutes deux au balcon du palais.

Voyons maintenant l'entrevue des deux amants dans la. maison de Cbimène. Le défunt a reçu les derniers hon«neurs ; il n'est pas, commo dans Corneille, gisant encon sous ce toit où Rodrigue se permet d'entrer. La terrihk loi de Vunité ae temjts n'a pas condamné Guillen à une choquante inconvenance. Ghimène se croyant seule avec sa confidente :

Elvire, dit-elle^ c'est avec toi seule que je veux me reposer un peu. Je sens mon mal dans toute mon &me. Rodrigue a tué mon père.... Que ne dois-je pas souffrir en voyant..

— Achève.

— Que la moitié de ma vie a tué Tautre^.

— Ne peux-tu te consoler?

— Ck>mment me consolerais-je. Si je venge la moitié de ma vie, je perds celle qui me reste.

— Tu aimes encore Rodrigue? Songe qu'il tua ton père.

— Oui, et dans les fers où je le ferai jeter, il sera mon ennemi adoré.

— Tu le poursuivras?

— Sans doute. La mémoire de mon père Tordonne à ma piété. Et ainsi je pleure, cherchant en vain à réparer la perte que j'ai faite pour jamais, en perdant encore ce que j*adore.

— Gomment feras-tu pour réunir ta piété envers la victime et ton amour pour le meurtrier.

— J'ai du courage. Dussé-je mourir moi-même en le frappant, je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée.

1. Corneille a trop fidèlement traduit ce concepto alambiqué : La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeas. UTT. MÉB, 20

Rodrigue parait et tombe aux genoux de Chimène.

— 11 vaut mieux que mon amour constant se rende à toi, et qne tv ai es la satisfaction de me tuer sans la peine de me poursuivre.

— Qu'as-tu osé? Qu'as-tu fait? Est-ce une ombre , une vision?

— Perce ce cœur qui toujours fut plein de ton image. ~ Jésus! Rodrigue, Rodrigue en ma maison 1

— Écoute-moi....

— Je me meurs.

— Lorsque tu m'auras écouté, tu me répondras avec ce fer. Ton père, le Comte glorieux, qui avait tant de raisons de l'être, porta sur les cheveux blancs de mon père une main injuste et téméraire. Et, quoique je me visse sans honneur, mon affection dans cette catastrophe inattendue agissait avec tant de force, que l'amour fit un instant hésiter ma vengeance. Dans ce malheur, mon injure et tes attraits luttaient ensemble dans mon cœur ; et tu aurais vaincu, Chimène, si je n'avais dû penser que lu abhorrerais, devenu infâme, celui qui avait su te plaire parce qu'il avait de l'honneur. C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai mon fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recouvré ma gloire; et niainienant, esclave de l'amour, je suis venu pour que tu n'appelles pas cruauté ce qui a été un devoir, pour que tu prennes venger nce. si la vengeance te plail. Saisis ce fer, et pour montrer une valeur égale à la mienne, fais maintenant pour ton père ce que j'ai fait pour le mien.

— Rodrigue, Rodrigue I ah, malheureuse I Je l'avoue malgré la douleur qui me déchire, lorsque tu vengeas ton père, tu te conduisis en chevalier. Je ne t'accuse point de ce que je suis infortunée.... Mais vat'en, va-t*en, Rodrigue! Ia manière dont je te poursuivrai disculpera mon honneur du crime de le chérir.... Je suis ton ennemie pour te poursuivre, et non pas pour te tuer. Pars, et en sortant, prends garde à n'être pas vu , pour ne pas ôter encore l'honneur à celle à qui tu as ôté la vie.

— Remplis mes justes désirs : frappe.

— Laisse-moi.

— Ëcoute : songe qu'en me laissant vivre, tu te venges plus cruellement qu'en me donnant la mort.

— C'est pour Cf la que je ne veux pas que tu meures.

— Cruelle l ainsi tu m'abhorres

— Je ne le puis ; le destin m'entratne.

— Quels sont tes projets contre moi?

— Quoique femme, pour ma gloire ma vengeance fera tout ce qu'elle pourra, mais je désirerai qu'elle soit impuissante.

— Ah! Chimène, qui l'eût dit?....

— Ah! Rodrigue, qui l'eût cru?...,

— Que mon bonheur s'achevât.

— Que ma félicité s'évanouît. Mais, 6 ciel! je crains qu'on ne te voie sortir.... Pars et laisse-moi pleurer.

— Je te laisse ; je vais mourir.

On Toil à quel point Corneille a suivi son modèle dans toute la partie essentielle, dans tout ce qui constituait le cœur même du drame : il est une autre portion où il Ta entièrement abandonné, c'est l'enveloppe extérieure et toute castillane, la libre expansion des événements, la couleur locale des accessoires, riches et brillants chez Guillen de Castro, sévères et à peine indiqués chez son imitateur. Contraint par les règles et les convenances françaises, Corneille a concentré l'action, l'a enlevée à la réalité vulgaire, pour la placer dans une sphère idéale, abstraite, supérieure à tout incident iortuit et presque à toute nationalité.

Donnons une idée de cet alliage espagnol, que Corneille a rejeté, et qui n'en est que plus curieux pour nous par son aspect étrange et pour ainsi dire par son goût de terroir.

Le drame de Guillen commence par une imposante cérémonie, où Rodrigue est armé chevalier en présence de toute la cour, de llnfante et de Chimène. Le roi, prenant son épée sur l'autel, demande trois fois au jeune homme s'il veut être chevalier; trois fois Rodrigue répond qu'il le veut. « Dieu vous fasse bon chevalier! » ajoute le roi, et il lui ceint l'épée qu'il a illustrée lui-même dans cinq batailles. L'Infante lui chausse les éperons, Chimène est un peu jalouse, les courtisans murmurent contre tant de faveurs ; le jeune prince de Castille aspire au jour où il pourra devenir à son tour chevalier. La scène est pleine de brillants costumes, d'armes étincclantes, de panaches ondoyants. Nous sommes en plein moyen âge : la date de l'action est fortement marquée. C'est alors que vase tenir, devant nos yeux, le conseil où don Diègue est élu gouverneur du prince, où le comte outrage son compétiteur et le frappe en présence du roi et des grands. Combien l'insulte est plus terrible que chez le poète français! combien plus inévitable est la vengeance !

308 L'£SPAGN£.

Une autre scène bien remarquable est celle où Diègue^ cherchant un vengeur, sonde le courage de se» fils par ane bizarre épreuve.

Rodrigaei as4a da cœur?

— Tout autre que moo père L'éprouverait sur Theure.

— Agréable colère....

a dit notre Corneille. Guillen trouvait ici dans les vieilles romances une tradition qu'on ne lui aurait pas permis d'écarter : il la reproduit fidèlement. Diègue appelle tour à tour et isolément ses trois fils, en commençant par l'ainé, le plus fort. Il feint une faiblesse et lui demande sa main pour s'appuyer : il serre énergiquement cette main, jusqu'à ce que le jeune homme crie et demande grftce. Diègue le repousse alors avec dédain : « Tu te troubles, tu pleures, lui dit-il, va ! tu n'es qu'une femme. » Môme essai avec le second ; même résultat. Il passe alors à Rodrigue, qui, au lieu de se plaindre, s'irrite et menace :

Mot! père, lâchez donc ma main, lâchez ma main, à la maie heure I L&cheK : si vous n'étiez mon père, je vous donnerait un soufllet.

— Ce ne serait plus le premier.

— Quedis-lu?

— Fils de mon âme, j'adore ce beau courroux...

L'admirable récit du combat contre les Mores, que Rodrigue fait au roi dans Corneille :

Sous moi donc cette troupe s'avance Et porte sur son front une mftle assurance.... fit le combat cessa faute de combattants.

{Cid, acte IV. seène IV).

de récit de Corneille remplace dans le Cid français une scène de Guillen que notre théâtre ne pouvait accepter,

mais que les Espagnols préfèrent à coup sûr à la narration la plus éloquente.

Le combat a lieu dans la coulisse ; mais un petit berger, une espèce de grœiosOy grimpé sur un rocher en tuc du spectaleur, en suit toutes les péripéties et nous communique dans son naïf langage les émotions qu'elles lui donnent à l*instaat môme.

— Bien! bieul vois-tu à présent Je différence entre saint Jacques et Mahomet? Les belles blessures! prends celle-là, doable cbien ; ta eD as pour une compresse. Ça va bien. Par la morblen, ils se battent joliment aos chrétiens. Us tuent avec les mains; les chevaux, avec les pieds. Les Gers coups de lance 1 Pardi, je ne crois pas qu'il y ait 4e taureaux plus courageux. Ils vous pourfenden* un More comme je partage an melon El celui-ci (Rodrigue) qui porle ce panache jauqe, droit comme la crête d'un coq. Gomme il en fait I Oh I il faut que je le regarde pour pouvoir le conter à notre curé. Par ma figue, j'écrase moins de îourmis d'un coup de pied, j'abats moins d'épis d'un coup de faucille, qu'il n'abat de (êtes de Mores. Ali ! le luron, il est déjà tout couvert du sang de celte canaille. 11 fait des prodiges Voilà mes moricauds qui fuienL Alil chiens, vous courez. Allons, braves chevaliers chrétiens, suivez-les ] tue 1 tue I. . ..

Quel enthousiasme, quels éclats de rire et de colère devaient agiter alors l'auditoire ! et avec quelle fureur le pcUio (parterre) devait répéter, comme un écho terrible : mata mata ; tue ! tue 1

(Stons enfin une autre scène d'un grand dessin poétique, mais plus espagnole encore que les précédentes, plus ré* pugnante au goût de notre théâtre et de nos spectateurs.

Rodrigue et ses deux écuyers traversent à cheval une yierra de la Galice ; le petit berger qui Ta si bien admiré lout à l'heure, l'accompagne maintenant à pied. Us s'arrttent un instant pour se reposer en mangeant. Une voii plaintive sort à plusieurs reprises d'une fondrière vol* sine :

N'y aH-ii pas par ici quelque chrétien, quelque ami de Dieaf

C'est un lépreux qui demande qu'on lui tende la main, pour le tirer du fossé profond. Le berger n'a garde de le faire; les écuyers refusent aussi. Rodrigue lui présente la sienne; il baise celle du pauvre malade, le couvre de son manteau, partage avec lui sa collation, et mange au même plat, tandis que ses compagnons de voyage s'éloignent avec dégoût ; le petit berger lui-même a perdu soudainement son héroïque appétit.

Mais après cet étrange repas, Rodrigue se sent surpris par un invincible sommeil. Reposez-vous, dit le lépreux, vous pouvez dormir sous ma garde. Le chevalier s'endort en effet, le lépreux soufSe sur lui et s'éloigne.

Tout à coup Rodrigue se réveille :

Qui m^embrase? s'écrie-tFil. Qui me touche? Jésus I ciel! ob est ce pauvre? Qu'est-il devenu? Uq feu divin m'échauffe et pénètre lentement mon cœur.... Quelle odeur embaumée a laissée ici son haleine I Voici encore mon manteau. Je suivrai ses traces : ses pas sont empreints sur les rochers.

Le lépreux alors apparaît dans un nuage, revêtu d'une tunique blanche : c'est saint Lazare; il s'était voilé sous les apparences d'un pauvre pour éprouver la charité du chevalier chrétien. Il revient dans sa gloire louer ce nouvel héroïsme de Rodrigue et le récompenser par l'assurance des plus éclatantes victoires.

On voit par ces citations que la pièce de Guillen de Castro, conçue dans un système dramatique plus libre i[ue le nôtre, destinée à un tout autre public, est à la fois pathétique et nationale, héroïque et castillane : c'est une plante complète, tige et racine; Corneille (il le fallait bien) n'en a cueilli que la fleur.

Si Guillen de Castro a suscité le génie tragique de Corneille, un autre auteur espagnol révéla au poète français k comédie de caractère. C'était chose rare alors, même en Es-

pagne, où nous avons vu combien la création des types était subordonnée à la complication ingénieuse de Tintrigue. Toutefois, comme si toutes les gloires du théâtre devaient prendre leur germe dans cette heureuse littérature, un poète de l'école de Lope, Juan Ruiz de Alarcon ' avait fait représenter quelques années avant le Cid^ une comédie où, au milieu des incidents multiples qu'exigeait un public castillan, se développait de la façon la plus piquante le caractère du menteur. La vérité devenue suspecte {La verdad sospechosa) nous montre un jeune cavalier, dont toutes les brillantes qualités sont gâtées par l'habitude, par le goût invétéré du mensonge, s'embarrassant lui-même dans l'inextricable réseau de ses inventions, et arrivant à faire douter à la fin de la vérité même qu'il confesse. « Si cela est vrai, alors pourquoi le dit-il ? » semblent penser ceux qui l'entourent. Telle est la traduction française du titre espagnol de la pièce.

Corneille en imitant l'œuvre d'Âlarcon, qu'il attribua d'abord par erreur à Lope de Vega*, lui rend pleine et brillante justice. U l'appelle « la merveille du théâtre, à laquelle il ne trouve rien de comparable en ce genre chez les anciens ni chez les modernes. »

Molière ajoute un glorieux témoignage à celui de son illustre compatriote : il avoue que s'il n'avait pas connu Le menteur^ il n'aurait pas fait Vétowrdi,

1. Né vers le commencement da dix-septiôme siècle, dans la province mexicaine de Tasco, venn en Europe vers 1621, Alarcon a publié deux volumes de comédies : l'un en 1628, l'autre en 1634. On ignore l'époiiue de sa murt.

2. Dans une préface, publiée en 1634, Alarcon réclame lui-même la propriété de cette comédie, ainsi que de quelques autres. Par un singulier jeu du basard, dans cette revendication, il nomme, sans le savoir, son illustre imitateur français, quand il se plaint de voir quelques-unes de ses œuvres, et entre autres La verdad sospechosa, devenir les plumes d'autres corneilles, — Aunque algunas han sido plumas de olras cornejas.

Citons un des traits du modMe. Don Beltran vient reprocher à son fils la honteuse habitude du mensonge.

— Êtes-yoo8gentilhomBiey Garcia?

~ Je me tiens pour votre flls.

— Et fluffit-il que vous soyez mon fils pour être gentilhomme?

— Mais je le pense^ seigneur.

— Folle pensée I se conduire en gentilbomme, c^eet l'être. 0*el a été le fondement des maisons nobles? Les laits illustres de leurs premiera auteurs, sans regarder à leur naissance. Les exploits des hommes les plus humbles ont honoré leurs descendants, k^ir bien ou mal agir, c'est être illustre ou être vil. N'estroe pas vrai?

— Que les exploits donnent la noblesse, je ne le nie pas; maâs ne niez point aussi que sans eux la donne également la naissance.

— Si celui-là peut gagner Thonneer qui ne l'eut pas en naissant, Q*est-il pas certain que par une conduite contraire rhomoie né avec honneur peut le perdre?

— C'est VI ai.

— Si donc vous faites des actions honteuses, bien que vo*is soyez mon fils vous cessez d'être gentilhomme. Dès que vos mœurs vous rendent infâme aux yeux du peuple, que seri Técusson paternel? Que servent d'illustres aTeux? Quoil la renommée viendra dire à mes oreilles mômes que Salamanque s'est étonnée de vos mensonges et de vos fourberies ! Quel gentilhomme ! quel néant ! Si c'est un affront pour un homme noble ou plébéien d'entendre dire qu*il ment, dites, quelle honte est le mensonge lui-même? Avez-vons Tépée assez longue, avez-vous la poitrine assez dure poor croire que vous pourrez pnair tout un peuple qui vous dit : tu mens, etc.

Le poète espagnol continue longtemps encore^ et affaiblit cette admirable scène par Tabondance excessive et la fluidité de ses petits vers de huit syllabes. Corneille la saisit^ la condense dans son vigoureux alexandrin et lui donne sop impérissable forme.

Êtes-vous gentilhomme?— -Ah 1 rencontre ftcheu8e(a^><«»^ (Haut.) Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse. ^

— Gro^ez-voos qu'il suffit d'être sorti de moi?

— Avec toute la France, aisément je le croi.

— Et ne savez-vous pas, avec toute la France, D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance,

Et que la vertu seule a mis en ce haut rang

€eux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang?

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