Le menteur, acte V, scène IIL
critiques allemands ont mis au-dessus de tous les auteurs dramatiques qui ont écrit dans aucune des langues modernes; nous avons nommé Calderon^
Sa vie ressemble en plusieurs points à celle de Lope. Enfant précoce comme son devancier, auteur dramatique à dix-neuf ans, il sert d'abord son pays comme soldat, s'engage à cinquante-deux ans di^ns le sacerdoce', n'en continue pas moins à travailler pour le théâtre, et meurt, après quatre-vingts ans, comblé de gloire, de richesses et des faveurs de la cour et du public.
Le contraste du caractère sacerdotal et des travaux dramatiques, qui nous choque aujourd'hui chez presque tous les auteurs espagnols, s'explique et s'atténue pi us aisément encore chez Galderon que chez ses contemporains. Le catholicisme tout extérieur et tout formaliste de la péninsule, cette religion des yeux, de l'imagination, des sens, qui règle la croyance plus que la vie, et impose la foi plutôt que la morale, trouva en lui son expression la plus complète, la plus brillante et la plus exaltée. Galderon fut par excellence le poète catholique et chevaleresque de l'Espagne du dix-septième siècle.
Une époque de notre histoire peut nous donner l'idée de cette étrange association. Reportons-nous vers le milieu de notre moyen âge : supposez un chevalier contemporain de saint Louis, plein de foi, de valeur, de haine contre Tinfidèlc, d'admiration passionnée pour les dames : qu'il possède une grande culture d'esprit, une élégance de langage que le treizième siècle ne pouvait avoir, une richesse d'imagination et un enthousiasme lyrique que la France n'eut jamais ; donnez-lui le génie dramatique, et jetez-le
1. Pedro Galderon de la Barca, né à Madrid le 17 janvier 1600^ mort le 25 mai 1681.
2. On sait, par un document nouvellement découvert, que Caldcron chanta sa première messe à Madrid, le 9 octobre l6ol.
Antoine de Latour.
GÂL0EBON DE LA BAHGA. 315
«ur un théâtre déjà préparé par des devanciers tels que Lope de Vega ; qu'il y fasse entendre sa voix dévote et mondaine, ascétique et passionnée ; qu'il prêche la foi catholique et rhonneur chevaleresque au milieu d'une foule ignorante et raffinée, irréfléchie et enthousiaste, pour qui la religion est une patrie, et qui s'attache d'autant plus ardemment à ses dogmes, qu'elle croit, moyennant certaines pratiques, pouvoir allier toutes les passions avec toutes les vertus, et vous aurez une idée du génie de Galderon et de sa domination sur les âmes de ses contemporains.
Parmi ses nombreuses compositions dramatiques*, celles qu'il affectionnait le plus, celles qui sans doute lui conquirent la plus grande vogue populaire, furent ses drames religieux. Jamais il ne livra à la presse aucune comédie profane ; mais il fit imprimer lui-même ses Actes sacramentaux;i\ craignait que leur caractère sacré et leur pure orthodoxie ne fussent altérés par une publication sùbreptice et fautive.
Ses autos présentent, avec plus d'imagination et d'éclat, les mêmes caractères que ceux de Lope de Vega. Si Ton tient compte du prologue [loa] qui les précède, ils sont presque aussi longs que les comédies régulières. Us ont pour sujets, comme les autos de ses devanciers, des allégories dévotes analogues à nos moralités. C'est Le premier et le second IsaaCy La vigne du Seigneur^ Les épis de RtUh, Le divin Orphée^ La première /leur du Carmel. Tous sont remplis de personnages abstraits, tels que le Péché, la Mort, le Mahométisme, le Judaïsme, la Justice, la Charité. Presque tous renferment des passages d'une admirable poésie lyrique.
Mais les autos de Calderon sont loin de former la totalité
1. Nons avons aujourd'hui soixante-douze autos et cent dix-huit co« médies qui appartienueut authentiquement à Calderon.
de ses pièces religieuses. Dans ses intrigues les plus profanes et les plus légères circule le souffle de TÉglise. En outre treize ou quatorze de ses comédies ont pour sujet des légendes dévotes, comedias devoias^ comedias de santos.
Parmi celles-ci la plus célèbre et Tune des plus caractéristiques est celle qui a pour titre La dévotion à la croix^ Cette pièce a obtenu des éloges passionnés et de violentes attaques. G. Schleg 1, au nom de «on amour rétrospectif pour le moyen âge, l'a admirée et traduite. Sismondi Fa sévèrement condamnée au nom du goût moderne, du bon sens et de la morale. Tousdeuz avaient raison, comme l'établit fort bien Philarète Ghasles, dans une excellente analyse * que nous empruntons en l'abrégeant.
Vous n'êtes» plus en France : vous avez quitté le dixneuvième siècle. A droite vous avez le couvent, à gauche,, l'auto-da-fé, partout le crucifix. Vous pour qui vivre c'est douter, transformez-vous^ essayez de croire : vous ôtes Espagnol. Les sierras sauvages des Alpujarras ou les maisons jaunes de Madrid ont frappé vos yeux lorsqu'ils s'ouvraient au jour. Pour vous il n'a jamais existé de Voltaire. Voyez ce grand symbole ardent et ensanglanté qui plane sur l'Espagne, c'est la croix.
Si, vous détachant de la critique vulgaire, répudiant ses tristes formules, vous élevante la contemplation de» variations de la pensée humaine et de ses élans les plus insolites, vous savez vous métamorphoser pour comprendre, lisez, devenu fanatique, le drame Canatique de Calderon.
Dans une gorge de montagne, au sein d'une solitude âpre et sauvage, loin de tous les chemins fréquentés, au milieu des locs jaunis par le soleil et de grands blocs de pierre superposés, aux arêtes aiguës, qui se dessinent du*