‹ Histoire des littératures étrangères: considérées dans leurs rapports avec le développement de (volume 2)Chapitre 22 sur 112 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mœurs et caractère des spectateurs. — Marlow; La vie et la mort

du docteur Faitstus.

Telle fut, sur la scène anglaise, l'œuvre des lettïés et des poètes de cour. Par bonheur le peuple était là, et nul système dramatique ne peut longtemps se passer de son suffrage. La cour elle-même, malgré ses efforts et ses

1. Walter Scott^ en ressuscitant le siècle d'Elisabeth dans son roman Le monastère^ n'a pas manqué d'y mettre en scène ce spirituel travers. Mais il faut bien se souvenir que le rôle de sir Piercy Shafton, dont l'auteur a voulu faire un personnage ridicule^ est moins la reçroducUoa que la charge de ïeuphuïsme.

40 l'akgleterre.

prétoitions à rélé|rasce. était peuple encore par la rudesse de ses mœurs, la francLise l>rutale de ses instincts, l'énergie sauTage de ses passions. De plus ce public était un public anglais, tout de cbair et de sang flesh and blood]\ la nature violente de Tbomme. l'animal sauvage que cliacun de nous porte en soi. et que. dans nos sociétés moderneSy la loi, la religion, ia c-onscience, Topinion publique, parviennent à peine à museler, s'élançait alors dans toute sa fougue au sein d'une société instable, indécise dans sa forme, échappée aux vieilles croyances, peu docile encore aux nouvelles. « Ils ressemblent, dit M. Taine, à de beaux et forts chevaux lâchés en plein pâturage : leurs instincts natifs n'ont été ni apprivoisés, ni muselés, ni amoindris. »

« Regardez, continue le même écrivain, chez les hommes incultes, chez les gens du peuple, comme tout à coup le sang s^échauffe et monte au visage ; les poings se ferment, les lèvres se serrent et ces corps vigoureux se précipitent tout d*un bloc vers laction. Les courtisans de ce siècle ressemblent à nos hommes du peuple. Ils ont le même goût pour les exercices des membres, la même grossièreté de ' langage, la même sensualité avouée. Ce sont des corps de charretiers avec des sentiments de gentilshommes, des habits d'acteurs et des goûts d'artistes. ... Le sang, la souffrance, ne les émeut pas. La cour assiste à des combats d'ours et de taureaux, où les chiens se font éventrer, où un animal enchaîné est parfois fouetté à mort; et c'est, dit un officier du palais, une charmante récréation, a goodiy relief *. »

Los crimes contre les personnes sont nombreux et féroces, la répression est sanglante et terrible. Quand un homme en frappe un autre dans l'enceinte du palais de la reine, on lui coupe le poing et on ferme les artères avec

J. Ta'me, Histoire de la litlératurt anglaise^ livre H, chapitre u.

un fer rouge. On ne rencontre, dans les chroniques du temps que pendaisons, bûchers, suppliciés détachés vivants de la potence, éventrés, coupés en quartiers, membres jetés au feu, têtes exposées sur les murailles. Jugez des matériaux que de pareilles mœurs fourniront au théâtre, et du genre d'émotion que demandera au drame un public accoutumé, dans la vie réelle, à de pareils spectacles I

La nature morale est complexe et multiple. A côté de ses énergies féroces, elle recèle dans ses replis des sources de sentiments délicats et tendres. Les hommes de ce temps réunissent en eux ces contrastes. « Excessifs et inégaux, prompts aux dévouements et aux crimes, capables de pleurer comme des enfants, de mourir comme des hommes ; souvent bas courtisans, plus d'une fois véritables chevaliers, parmi tant de contrariétés de conduite, ils ne manifestent avec constance que le trop-plein de leur nature. Ainsi disposés ils peuvent tout comprendre, les férocités sanguinaires et les générosités exquises, les brutalités de la débauché infâme et les plus divines innocences de Tamour... passer subitement de la bouffonnerie triviale aux sublimités lyriques, écouter tour à tour les calembours des clowns et les odes des amoureux. Même il faudra que le drame, pour imiter et contenter la fécondité de leur nature, prenne tous les langages, le vers pompeux, surchargé, florissant d'images, et, tout à côté, la prose populacière ; bien plus il faudra qu'il violente son cadre naturel; qu'il mette des chants, des éclats de poésie dans . les conversations des courtisans et dans les harangues des hommes d'État. ^ qu'il force les dieux à descendre sur la scène et l'enfer lui-même à livrer ses féeries. Nul théâtre n'est si complexe ; c'est que jamais l'homme ne fut plus complet*. »

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