‹ Histoire des littératures étrangères: considérées dans leurs rapports avec le développement de (volume 2)Chapitre 24 sur 112 · London, 1604^ iii · texte numérisé non relu

London, 1604^ iii

pacte. C'est le derniet jour d'un condamné: le docteurvoudrait suivre le conseil pieux de trois amis qui le visitent : il voudrait prier^ mais la prière ne peut sortir de ses lèvres.; il voudrait lever les mains au ciel, mais une force mystérieuse entrave le mouvement de ses mains.

moQ Dieu ! je Toadrais pleurer, mais le démon fetire au dedans de moi mes larmes. Puisse le sang me jaillir au lieu de larmes ! Oh! il arrête ma langue. Je voudrais lever au ciel mes mains; mais, voyez, ILS les ont saisies et les retiennent.

— Qui donc, Faust (disent ses trois visiteurs) ?

— Lucifer et Méphistophélès. Oh ! messieurs, je leur ai donné mon tme pour ma science.

Resté seul, il attend avec une anxiété toujours croissante le moment terrible où les vingt-quatre années seront écoulées:

Faust; s'écrie-t-il, tu n'as plus qu'une seule heure à vivre, et après tu dois être damné éternellement ! Arrêtez-vous, sphères toujours mouvantes du ciel, afin que le temps puisse Gnir et que minuit ne vienne jamais... Ah! que du moins celte heure soit une année, un mois, une semaine, un jour ordinaire, afin que Faust puisse se repentir et sauver son &me ...

9 Les astres se meuvent toujours, le temps court, Thorloge va sonner, le démon va venir et Faust sera damné. Oh ! je veux m'élancer vers le ciel ! Quelle main me rejette en bas ! Voyez, le sang du Christ ruisselle dans le firmament; une goutte de ce sang pourrait me sauver. mon Christ! je veux l'appeler encore. Oh! épargne-moi, Lucifer 1 Où est-il maintenant? Parti 1 Voilà son bras menaçant et son front furieux. Montagnes et collines, venez, venez, tombez sur moi, et cachez-moi loin de la colère pesante du ciel. Non!... alors je veux m'enfoncer la tête baissée dans la terre. Terre, ouvre-toi! Oh! non; elle ne veut pas me recevoir. Vous, étoiles qui avez présidé à ma naissance, vous qui m'avez départi pour lot la mort el Tenfer, attirez vers vous Faust, comme une vape'ir légère, dans les flancs du nuage qui se forme au loin, afin que lorsque vous me vomirez dans l'air, mes membres puissent tomber de votre bouche fumante, mais que mon âme monte et s'élève au ciel. {L'horloge sonne un coup,)

Ohl la demi-heure est passée; bientôt l'heure le sera. Oh! si mon âme doit soufi'rir pour mon péché, mettez quelque terme à ma peine incessante. Que Faust vive en enfer mille, cent mille années, mais qu'à la fin il soit sauvé. Aucun terme n'est assigné aux âmes damnées. Pourquoi^ Faust, n'es-tu pas une créature sans ftme, ou pourquoi celle que

,u as est-elle immortelle... Maudits soient les parents qui m'ont engendré l Non^ Faust, maudis-toi toi-même; maudis Lucifer^ qui t'a privé les joies du ciel. (U horloge somie minuit.)

L'heure sonne, l'heure sonne! maintenant, mon corps, évanouis-toi dans l'air, ou le démon t'emportera rapidement en enfer. mon âme, change-toi en petites gouttes d'eau et tombe dans l'Océan, pour qu'on ne te retrouve jamais! {Tonnerre, . . Les démons entrent.)

Oh ! pitié! ciel 1 Ne me lancez pas des regards si terribles, couleuvres et serpents ! Ne viens pas, Lucifer. Je brûlerai mes livres. Méphisto-< phélès !

Jamais, dit avec raison M. Mézières, les angoisses que cause au coupable la crainte de la damnation éternelle n'ont été exprimées avec plus de force.

Mais, par un instinct vraiment poétique, Marlow ne termine pas sa tragédie sur * cette scène d'horreur ; un trait plus doux, quoique triste encore, en purifie l'émotion. Les deux disciples de Faust viennent après cette nuit de tempête s'enquérir du sort de leur maître. Ils ne retrouvent que ses restes déchirés. Tout en frissonnant à cette vue, ils veulent, par égard pour le savoir, leur rendre les honneurs funèbres, auxquels assisteront tous les étudiants. Le chœur, que Marlow a conservé mais peu employé dans sa pièce, s'associe à ces sentiments et au respect que commande la science, même malgré ses abus.

Elle est coupée la branche qui aurait pu grandir si droite : il est brûlé le rameau de laurier qui jadis croissait sur cette tête savante *.

Ce dénouement terrible est précédé par une conception ravissante, que le génie de Goethe s'est bien gardé de laisser perdre : le Faust du poète anglais, pour couronner ses jouissances fugitives, évoque, lui aussi, l'idéal splendide de la beauté antique, il fait apparaître Hélène, Et de même que chez Homère, en présence de la belle

1. l^FaiÀStde Marlow a été traduit en français par M. François-Victor Hugo, Paris, 1858, in-18.

coupable qu'ils maudissaient avant de la voir, les vieillards qui accompagnent Priam sur la haute tour d'Ilion, se lèvent et admirent; ainsi les savants amis à qui le magicien a fait contempler cette merveille des âges passés, se retirent charmés, et « pour cette bienheureuse vue, souhaitent à Faust bonheur et bénédiction à toujours ». N'est-ce pas là le poétique symbole de l'effet produit sur les hommes du moyen âge par les premiers rayons de la renaissance classique?

Malgré ses exagérations et son emphase, l'auteur du Docteur Faustus mérite la place la plus honorable parmi les prédécesseurs de Shakspeare, et c'est avec raison qu'un de ses jeunes contemporains, Ben Jonson, dans des vers qu'il adressait au grand poète, vantait le vers puissant de Marlow [Marlow's mîghty Une).

Ce poète exerça autour de lui une grande influence : son camarade Robert Greene imita son enflure, tout en cultivant le genre précieux inauguré par Lyly. Il fit un drame intitulé Roger Bacon, pâle réminiscence du Docteur Faustus, un Roland furieux qui avait la prétention de rivaliser avec Tamerlan, Mais Greene ne réussit guère que dans les scènes plaisantes.

Le plus célèbre des imitateurs de Marlow, fut Thomas Kyd, qui donna au théâtre deux ouvrages très applaudis et très admirés pendant trente ans, et considérés ensuite comme le type des mélodrames ridicules, Hieronimo et La tragédie espagnole. Cette dernière pièce renferme néanmoins des passages d'un pathétique incontestable, qui durent en assurer le succès.

Tel était donc, si nous l'envisageons, comme nous y sommes contraint, d'une façon très sommaire, l'état du théâtre anglaisa l'époque où Shakspeare arriva de Stratford à Londres, c'est-à-dire en 1586 ou 1587. Ce théâtre présentait « la plus grande diversité : des pièces boufi'onnes en

shAkspeare. première période. 49

partie improvisées par des acteurs populaires, des drames classiques, réguliers, sérieux, ornés de discours et de lieux communs oratoires, une comédie de cour mythologique et quintesscnciée, enfin des tragédies poétiques, passionnées, pleines de mouvement, d'imagination et d'actions tragiques, de péripéties, de catastrophes et de luttes sanglantes *. » Nous allons voir quel parti le grand poète a su tirer de ces éléments, et comment, à l'exception du drame classique, il les emprunta presque tous, mais en les trans- . formant, en fondant dans une harmonieuse unité ces procédés jusque-là disparates et hostiles.

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