Taine , livre II, chapitre i
2. Macaulay a raconté et discuté avec une clarté et une impartialité admirables les détails de sa vie tant privée que publique. [Critical and
àtsiorkal essais j tome lll.)
Il voyagea ensuite sur le continent, vécut quelque temps en France, continuant ses études littéraires et scientifiques, et recueillant avec soin de nombreuses observations sur la statistique et sur la diplomatie *. En 1580 la mort de son père le rappela à Londres, où, malgré ses relations de famille (son oncle Burleigh était alors premier ministre), et malgré ses humbles et presque serviles prières, il ne put trouver place dans l'administration . Il se résigna à l'étude du droit et s'y livra en silence pendant plusieurs années. Nommé enfin à Temploi lucratif de secrétaire de la Chambre étoilée, puis élu en 1593 membre du parlement, il s'attacha au comte d'Essex, et par sa protection devint avocat général [sollicitor gênerai) j poste dans lequel il devait quelques années plus tard attaquer, par une ingratitude honteuse, la vie et rhonneur de son bienfaiteur et ami. Sous le règne de Jacques P', Bacon grandit en fortune et en faveur ; avec la finesse d'esprit d'un moraliste mise au service de l'ambition d'un courtisan, il devina de bonne heure l'élévation future de Buckingham et se vendit à lui. Par son influence, il fut fait successivement conseiller du roi, procureur général, baron Verulam, vicomte Saint-Albans, grand chancelier d'Angleterre; ses talents étaient reconnus, son éloquence admirée de tous; il vécut au comble du crédit et de la gloire, jusqu'au jour où, accablé sous le poids de ses malversations publiquement déclarées, prouvées publiquement après un débat solennel, et constatées par ses propres aveux*, il dut courber la tête sous une sentence infamante, et n'échappa à la sévérité du châtiment que grâce à la pitié du roi.
1. C'est à cette époque qu'il écrivit les Notes sur Vétat de V Europe, qui sont imprimées dans ses Œuvres.
2. « Upon advised considération of the charges, descending into my own conscience, and calling my memory to account as far as I am able, I do plainly and ingenuously confess that I am guilty of corruption, and do renounce ail défense. •
Hâtons-nous d'échapper nous-mêmes au spectacle douloureux de la vie publique de Bacon, pour nous occuper des travaux littéraires et philosophiques qui en forment la contre-partie consolante.
Un petit recueil d'Essais y publié pour la première fois en 1597, et grossi, dans les éditions subséquentes, de manière à quintupler le volume primitif*, acquit dès l'abord une grande popularité : il fut aussitôt traduit en latin, en français, en italien, et fonda la réputation littéraire de son auteur. L'idée première du livre fut probablement suggérée à Bacon par les Essais de Montaigne; toutefois, malgré l'identité des titres, il y a peu de ressemblance entre les deux ouvrages : Montaigne dans ses Essais veut se peindre lui-même, « il veut qu'on l'y voye en sa façon simple, naturelle et ordinaire; son livre est un membre de sa vie, non une occupation et fin tierce et étrangère, comme tous autres livres ». Bacon est un moraliste à la manière de Sénèque, qu'il avait étudié et qu'il imite parfois. C'est du dehors qu'il contemple le monde moral, mais il le pénètre par une vive et profonde observation ^. Le moraliste de vingt-six ans a déjà la maturité de pensée et la vigueur d'expression que ne donne ordinairement qu'une longue expérience. « Peut-être, dit Hallam, pourrait-on souhaiter à ce recueil plus de vivacité et d'aisance; Bacon, qui avait beaucoup d'esprit, avait peu de souplesse. Los Essais sont quelquefois raides et graves dans les endroits qui sembleraient demander une touche plus facile. Les pensées y prennent une forme apophthegmatique et manquent de cohérence. Mais cette condensation même, cette gravité un peu solennelle semblent donner à l'ou-
1. Des cinquante-huit essais qui composent aujourd'hui l'ouvrage, dix seulement se trouvaient dans la première édition; celle de 1612 en contenait quarante et un.
2« Il a intitulé la traduction latine de ses Essais : « Sermones fidèles, sive Interiora rerum. »
vrage plus de force et d'autorité. 'Peu de livres sont plus souvent cités, et, ce qui n'est pas toujours la même chose, plus généralement lus. »
Bacon regardait ses Essais comme les ce délassements de ses autres études ». En effet, ce spirituel observateur était en même temps un grand philosophe, qui depuis sa première jeunesse avait conçu le projet de renouveler Tédifice de la science contemporaine.
L'œuvre de Bacon n'est rien moins qu'une vaste encyclopédie du monde intellectuel et physique. Le plan en est contenu dans l'ouvrage que l'auteur nomme la Grande restauration (Instauratio magna) ^ publié en 1620, et composé de six parties, savoir : la revue des sciences, la méthode nouvelle, le recueil des faits et des observations, l'art d'appliquer -la méthode aux faits recueillis, les résultats provisoires de la méthode, et enfin les résultats définitifs en philosophie seconde. De ces six parties trois seulement ont été exécutées, la première dans le traité sur Vavancement des sciences^ qui parut d'abord en anglais (1605), puis en latin avec de nombreuses additions [De dignitate et augmentis scientiarumy 1623); la seconde dans le Novum organum (1620), où l'auteur oppose une logique nouvelle, fondée sur l'observation et l'induction, à l'ancienne logique de V Organum aristotélique, qui procédait surtout par déduction syllogistique; la troisième dans divers traités sur l'histoire naturelle, tels que le^Sylva sylvarum (1627), écrite en anglais malgré son titre, VHistoria vitae et mortis (1622), VHistoria ventorum (1622), YHistoria densi et rari (1658). Il ne reste sur les autres parties que des ébauches incomplètes.
Le caractère distinctif de Bacon, comme philosophe, consiste en deux choses, le but qu'il proposa à la science, et la route qu'il indiqua pour l'atteindre.
Le but fut pour lui Vutile [fruit] ^ multiplier les jouissances de l'homme et adoucir ses soufifrances (ccnvnfvod'v;^
humants inservire; — 'efficaciter operari ad suhlevanda vitœ humanm incommoda; — dotare vita>m humanam novis inventis et copiis). Jusqu'alors la philosophie avait mis sa gloire à rechercher le vrai en soi, sans songer aux services personnels que les applications du vrai pouvaient rendre. Elle enseignait à Thomme à se mettre au-dessus des besoins, non à les satisfaire. Non est instrumentorum ad ustis necessarios opifex^ disait Sénèque. Retranchez la négation, dit Macaulay, et cette dernière phrase définira bien la philosophie de Bacon.
Il est difficile de se dissimuler le rapport d'une telle philosophie avec le caractère de la nation qui la produisait. Sénèque l'avait par anticipation flétrie de son fier dédain; on nous dira bientôt, s'écriait-il, « que le premier cordonnier fut un philosophe ». Le spirituel Macaulay, partisan avoué, comme beaucoup de ses compatriotes, de la doctrine utilitaire de Bacon, riposte bravement que s'il fallait nécessairement choisir entre le premier cordonnier et l'auteur des trois livres sur la Colère^ il voterait pour . le cordonnier. « Il peut être pis de se mettre en colère que de se mouiller, ajoute-il ; mais l'invention des souliers a préservé des millions d'hommes de se mouiller, et je doute que le traité de Sénèque ait jamais empêché personne de se mettre en colère. »
Au fond, le dissentiment ne roule que sur le mot philosophie. Substituez-y le terme sciences naturelles, le mot physique, qui manque aujourd'hui encore à la langue anglaise, et tout le monde sera à peu près d'accord. On réservera à la philosophie, ou, si l'on veut à la métaphysique, les hautes questions dont la poursuite est à la fois l'honneur et le désespoir de l'intelligence de'l'homme; et on laissera aux sciences appliquées, cet étage inférieur, mais très précieux du savoir, le soin de pourvoir à nos besoins et d'adoucir ici-bas notre condition.
Le but une fois bien fixé dans la pensée de Bacon, la
néthode se présentait d'elle-même. Au lieu du syllogisme [ui suppose connus les principes et n'en peut tirer que es conséquences, le nouveau philosophe devait recommanler l'observation, qui étudie la nature; l'expérience, qui 'interroge; l'induction, qui cherche les causes des phélomènes et remonte pas à pas jusqu'à leurs lois. Bacon l'a pas été, comme on l'a trop dit, l'inventeur d'une méthode nouvelle, l'induction ; le Novum organum n'apportait à l'esprit humain ni une théorie nouvelle, ni un procédé jusqu'alors inconnu : comme théorie, l'induction était au moins aussi vieille qu'Aristote, et comme procédé elle était aussi ancienne que l'homme. C'est à elle que sont dues les premières découvertes des arts utiles à la vie; c'est par elle qu'au temps même de Bacon, sans attendre ou sans connaître les prescriptions du nouveau législateur, Galilée, Kepler, Pascal enfantaient la science moderne. Le grand service que Bacon a rendu à son siècle, c'est d'avoir réhabilité les spéculations utiles dont l'induction est l'instrument; c'est, en proclamant la dignité des sciences d'application, d'avoir montré par le raisonnement et par l'exemple la seule route qui peut y conduire. Bacon a créé l'impulsion ou proclamé la loi du grand mouvement qui entraîne encore aujourd'hui l'Angleterre et le monde.
Loin d'être le père des sciences modernes, Bacon leur appartient à peine : il était étranger aux mathématiques; en physique ses acquisitions furent contestables ou peu importantes : ce qu'il a découvert, c'est la nécessité et le moyen de découvrir. « L'art qu'a inventé Bacon, dit Macaulay, c'est l'art d'inventer les arts. » C'est à la littérature qu'il appartient surtout : Bacon est un apôtre élo- ([uent; il est le grand prédicateur du progrès matériel.
Sa faculté dominante c'est l'intuition, qui voit au loin et au large; c'est l'esprit, qui saisit les rapports et les ressemblances éloignées ; c'est l'imagination, x\\x\Vys\Sv^\^
parole et peint plutôt qu'elle n'expose. La croissance de son talent présente un contraste frappant avec la marche ordinaire du développement intellectuel : chez Bacon c'est la raison calme et froide qui se montre d'abord; l'imagination, l'enthousiasme croissent chez lui avec les années. Le grand spectacle de l'univers, la nature dans toute sa magnificence le saisit et l'enivre à mesure qu'il la connaît ou la pressent davantage. C'est à la fin de sa vie qu'il est en pleine possession de lui-même, réunissant alors au plus haut degré ce qui doit faire son impérissable gloire, l'étendue la plus vaste de l'intelligence et l'éclat le plus brillant de la parole.