CHAPITRE IX
La Réforme anglicane. — La Réforme populaire. — Bunyan; Le voyage
du pèlerin.
Pendant que Shakspeare et ses contemporains portaient si haut la gloire du théâtre anglais, pendiint que Bacon ouvrait au progrès matériel une immense carrière, il s'accomplissait dans les contrées septentrionales de l'Europe une transformation religieuse qui, accueillie dans la grande île britannique, devait changer le caractère de la nation et de sa littérature, renverser le théâtre, voiler d'un nuage sombre et majestueux toutes les splendeurs de l'imagination, et faire à la longue de la joyeuse Angleterre du seizième siècle (merry England) le grave, triste, énergique et puissant peuple que le monde craint, admire souvent et aime quelquefois assez peu. A la Renaissance succédait la Réformation.
La Renaissance, telle qu'elle avait éclaté en Italie, telle qu'elle s'était infiltrée plus ou moins dans le reste de l'Europe, tenait trop peu de compte du plus grand fait des temps modernes, le christianisme; elle était purement et absolument païenne, dans ses souvenirs^ dans ses admirations, dans ses mœurs et presque dans ses doctrines. « Le développement complet de toutes les facultés et de toutes les convoitises humaines, la destruction complète de tous les freins et de toutes les pudeurs humaines, voilà les deux traits marquants de cette culture grandiose et perverse. Faire de l'homme un être fort, muni de génie, d'audace, de présence d'esprit, de fine politique, de dissimulation, de patience, et tourner toute cette puissance à la recherche de tous les plaisirs du corps, du luxe, des arts, des lettres, de l'autorité; c'est-à-dire former un animal admirable et redoutable, bien affamé et bien armé, voilà son objet *. »
Cette conception impie de la vie individuelle et publicpie, que les Borgia réalisaient à Rome, qu'à Florence Machiavel systématisait dans son Prince, révolta l'honnêteté instinctive des chrétiens du Nord. Plus grossiers et plus lourds, ils avaient d'autres vices, et n'en détestaient que plus ceux dont ils étaient exempts. Âscham prétendait avoir vu à Venise plus de crimes et d'infamies en huit jours qu'en toute sa vie dans l'Angleterre. Luther, à son retour de Rome, déclarait que les crimes y étaient incroyables, et que personne ne pourrait croire à une perversité si grande, s'il n'avait le témoignage de ses yeux, de ses oreilles, de son expérience. « Nous autres Allemands, écrit-il, nous nous gorgeons de boisson jusqu'à nous crever, tandis que les Italiens sont sobres; mais ce sont les plus impies des hommes ; ils se moquent de la vraie religion; ils nous raillent, nous autres chrétiens, parce que nous croyons tout dans l'Écriture. »