‹ Histoire des littératures étrangères: considérées dans leurs rapports avec le développement de (volume 2)Chapitre 60 sur 112 · illemain, Tableau du dix-Jiuilième siècle, VI* le^on · texte numérisé non relu

illemain, Tableau du dix-Jiuilième siècle, VI* le^on

VERSIFIÇATIOît ET POÉSIE. 153

qu'une moderne contrefaçon. Un jeune écossais, Maophcrson, auteur de deux poèmes qui n'avaient attiré l'attention de personne, apprenant que Tun de ses compatriolcb, un poète dramatique du nom de Home, s'était mis à la recherche des fragments celtiques, l'informa qu'il en possédait plusieurs, et offrit de lui en communiquer la traduction. Il lui donna en effet quelques chants qu'il avait composés lui-même. Home avait de l'influence et des amis. L'Ecosse, ancienne ennemie et sujette de l'Angleterre, saisit avec joie l'orgueilleuse croyance d'avoir nourri dans ses montagnes un grand poète, dont les vers inédits pendant quinze siècles reparaissaient enfln au jour. On ouvrit des souscriptions, grâce auxquelles Macpherson put parcourir les Highlands pour y recueillir des chants ossianiques.

Il y trouva réellemeift dans la bouche et dans la mémoire des montagnards des traces et des souvenirs d'une antique poésie traditionnelle. II est certain que le nom de Fingal y était répété de père en fils; que quelques peintures de guerre, quelques sentiments de patriotisme ou d'amour se rencontraient dans ces vieux chants gaéliques; mais cette poésie populaire et authentique est lourde, plate, triviale. Seule et sans parure, elle n'aurait pu plaire aux contemporains de Macpherson Celui-ci la refondit, la transforma : il fit pour* l'Ecosse ce que Marchangy, clans sa Gaule poétique^ fi ra plus tard pour la France. Il mit à contribution la Bible, les poètes grecs, Virgile, les poètes anglais, dont il composa habilement sa mosaïque celtique. Il prêta à ses vieux bardes des sentiments qu'ils étaient loin d avoir, la générosité, la délicatesse, la mélancolie, une vague religiosité, toutes les émotions en un mot qu il sentait en germe dans l'âme de ses lecteurs. « C'est, dit Villemain, 1 homme du dix-huitième siècle qui est intéressant et original sous le masque, sous le manteau du barde aveugle. Son Oscar, sa Ma^Uvti^^

son Fingal, tous ces personnages qu'il a corrigés, embellis, mis en mouvement dans son poème, ont un reflet de Tesprit sentimental du dix-huitième siècle. La simplicité prétendue de Macpherson n'existe que dans un point, la monotonie. Il est naturel, en effet, que dans rimitation d'une vie rude, inculte, qui n'est animée que par les accidents de la guerre, et qui ne connaît d'autre catastrophe que la mort après le combat, il y ait peu de variété. U est naturel aussi que, dans une société semblable, le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes, les bois, le bruissement de la mer, les algues jetées sur le rivage, reviennent sans cesse sous le pinceau du poète. Tel est aussi en grande partie le coloris de la poésie d'Ossian. Eh bien! quand ce coloris fut importé dans la France élégante, philosophique, raisonneuse, c'était une grande nouveauté, c'était un échantillon !le la nature qu'on rendait à des gens qui ne la regardaient pas depuis longtemps*. »

L'effet littéraire de celte publication fut considérable* dans toute l'Europe. L'auteur à*Atala et des Natchez en sentit l'influence; Gœthe fait d'Ossian la lecture de son Werther; Lamartine dans sa jeunesse en nourrissait son imagination rêveuse. Un génie bien différent et bien autrement positif se laissa séduire aussi par cette brillante imposture : Arnault raconte qu'en revenant d'Egypte le général Bonaparte s'enferma avec lui dans l'entre-pont du navire et se lit lire Homère, qui l'ennuya bientôt; puis il prit un Ossianet se mit à en déclamer plusieurs passages, s'écriant à chaque ligne : « Voilà qui est beau ! »

Ce qui était beau ce n'était pas l'œuvre elle-même,

1. Dix-huit ieme siècle ^ leçon VI. — Voyez aussi Philarëte Ghasies, le Dix4iuilième siècle en Angleterre^ éludée humoristiques; on y peut lire (p. 237 et 247) des fragments authentiques de Tancienne poésie écossaise, rapproches de la transformation de Macpherson.

2. L'Ossian de Macpherson fut traduit en prose française en 1771 par Letourneur, et en vers par Baour-Lormian, en 1801.

c'était l'état d'imagination qui l'avait fait naître, qui l'accueillait dans le public, qui se plaisait à retrouver dans ces vagues esquisses la poésie intime dont la société de cette époque portait en elle le pressentiment.

Une autre imposture littéraire, plus flagrante encore mais moins heureuse pour son auteur, prit naissance en Angleterre vers la même époque. Un enfant de quinze ans. Chatterton (1752-1770), composa et publia sous le nom de Rowley, prêtre anglais du quinzième siècle, des poésies écrites avec une certaine science archaïque. Élevé sous les murs de l'ancienne église de Redclifife, près de Bristol, où son père et ses aïeux avaient été bedeaux, Chatterton étudia avec passion les vieux parchemins du presbytère, les transcrivit, en imita la langue et le style, dont il sut revêtir ses propres compositions, au point de faire de nombreuses dupes dans le monde aristocratique et même littéraire.

Le Rowley de Chatterton fut quelque chose d'analogue à notre Glotilde de Surville « J'estime, dit Philarète Chasles, les faux poèmes de Rowley infiniment supérieurs au faux Ossian de Macpherson. » Chatterton possédait le sentiment intime du passé chevaleresque. Dans sa vieille église de Redcliffe, cet enfant avait inventé le quinzième siècle. Cependant il n'exerça point sur son temps une influence comparable à celle de Macpherson. Son talent, aussi puissant que réel, ne fut pas suffisamment apprécié. Pressé de jouir, impatient des lenteurs de la gloire et de la fortune, l'orgueilleux enfant se tua de désespoir.

La fraude littéraire de Chatterton était, comme celle de Macpherson, un indice des goûts et des besoins de l'époque. Fatiguée des raffinements de Télégance, et gênée dans le cercle étroit où les poètes contemporains l'avaient enfermée, elle aspirait à ressusciter le passé pour élargir son horizon, et appelait de ses vœux les hommes de génie qui sauraient le fedre revivre. Walter Scott n'avait qu'k tj^m^IVc^i,

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