That urged by thee, I turnM the tuneful art
From sounds to tbings, from fancy to the hearl.
Essay on Man, 1\ /i«)V.
fois créée par Tinventcur, n'était pas une chose fort difficile : c'était un ail prc8«iuc mécanique, que tout homme d'esprit pouvait appromlrc. Les pocics pulluler» ni : de 1730 a 1780 on n*cn compie pas moins de soixanic-dix. La Fiance, on le pressent, avait peu à gagner avec ces habiles tisseurs de paroles anglaises. Ils ne lui présentaient que ce qu'elle avait déjà écrit ou pouvait bientôt écrire elle-même.
Cependant, quelques indices précurseurs d'une prochaine réaovation commençaient à se montier dans la littérature anglaise. Le public ^e fatiguait d'une monotone et stérile élégance : il avait plus de poésie dans le cœur que ses poètes n'en savaient exprimer. Aussi accueillait-il avec faveur quiconque semblait sortir d'une piste étroite trop longtemps foulée. Deux poètes conquirent à ce prix une célébrité qui passa le détroit et produisirent en France une profonde impression, Young et Thomson.
Le succès de Young (1681-1765) est tout entier dans le sujet qu'il a choisi. A cette élégante poésie anglaise, qui ne semblait faite que pour amuser les loisirs des salons, il apprit à redire les vérités terribles dont Bossuet avait fait retentir la chaire française. Le néant de la vie, les espérances et les terreurs de rétornité, les douloureuses séparations par lesquelles la mort nous arrache ce que nous avons do plus cher, devinrent la matière de ses Pensées nocturne.^ [Nùjht thoughts). C'est à Tâge de soixante ^ns, à la fin d'une carrière distinguée mais non illustre, que, replié sur lui même par la perte successive de sa femme, de sa fille et de son gendre, il se livra aux tristes méditations qui devaient l'immortaliser. L'Angleterre puritaine, accoutumée à n'entendre ces vérités que dans le langage froidement raisonné de ses prédicateurs, les vit avec admiration revêtues de toute la magnificence d'un beau ian- £^AgCi Le noble vers bfanc dToung tranchait heureuse-
ment sur les rimes sautillantes des Papistes. La Fi*ance, rassasiée aussi de poésie h^gère et ingénieuse, les accueillit comme une piquante nouveauté dans la traduction timide et eiîacée de Letourncur. Elle sembla dire, avec Taimablc héroïne d'une de nos comédies :
Tout co qui me fait peur m'amuse inflniment.
Les Pensées nocturnes avaient le grand mérite d'éveiller un sentiment éternellement poétique dans Tâme des lecteurs. Ceux-ci firent honneur à Young de la poésie qu'ils sentaient en eux-mêmes, et qu'il avait eu le bonheur de provoquer. Lui-même ne semble pénétré qu'à demi des émotions qu'il exprime. Toujours verbeux , quelquefois emphatique et bizarre, il gâte, par des traits de faux esprit, les plus heureuses inspirations : sa poésie n'a pas la simplicité majestueuse de la douleur.
* Thomson (1700-1748) a bien plus do cœur et de vraie passion dans un sujet moins pathétique. Gomme Young, il rappelle le lecteur aux sources vives de la poésie : il chante celte éternelle épopée que la nature renouvelle chaque année, en parcourant ses diverses Saisons. Thomson ouvre la cairière, si souvent et si ennuycusement parcourue depuis, de la poésie descriptive : il est le p6re de notre Delille et de son interminable école. Mais au lieu de se perdre, comme ses imitateurs, dans les minuties du paysage, il exprime l'émotion profonde que Tensemble du tableau produit dans son âme. Les couleurs qu'il emploie ont toute la fraîcheur de la vie : c'est la nature elle-même qu'il évoque autour de nous, et cotte nature n'a rien de mort, rien de passif. On sent sous tous ses phénomènes une grande âme sympathique à la nôtre et qui nous parle son sublime langage, avec ses sombres frimas, ses doux printemps si pleins d'espoir, ses énergiques étis, ses mélancoliques automnes. Le poète met son cc&vit di^Tv^ ^^x^
sujet, il écrit comme il sent, et humanise tout ce qu'il touche.
Ce n'est pas que sa poésie soit irréprochable. La même candeur de caractère, la même chaleur d'âme qui vivifie ses descriptions, l'entraîne dans de nombreux défauts : il est affecté par nonchalance, par excès de candeur. Il accepte une expression usée, une image vulgaire, pour éviter la peine d'en créer une nouvelle, et parce qu'il la croit aussi bonne que celle qu'il pourrait inventer. Chez lui, l'art est aussi peu déguisé que la nature : l'un est aussi franchement coquet et paré que Tautre est sympathique et touchante.
Un autre poète descriptif bien moins célèbre, et dont nous ne parlerions point, sans les immenses obligations que lui eut aussi Delille, est le docteur Darwin (1731-1802), auteur du Jardin botanique^ de la Zoonomie^ etc., poète matérialiste , qui peint tout pour les yeux, et semble croire que l'âme n'a point d'autre plaisir que la vue des formes, des couleurs et du mouvement. Pour animer sa nature insensible, il emprunte à Pope et aux Rosecroii leurs sylphes et leurs gnomes, compare les plantes à des anges, et appelle la truffe « l'impératrice souterraine ».
Darwin signalait par son exemple à la poésie descriptive de notre pays le double écueil où elle devait périr, la froideur anatomique et l'affectation maniérée.
Young et Thomson, avec Darwin à sa suite, faisaient à la nature morale et extérieure un appel assez faible, mais significatif. Ils indiquaient une des sources où leurs successeurs allaient bientôt puiser de fécondes émotions. L'histoire, la tradition du passé, les chants populaires, cette autre inspiration de la poésie du dix-neuvième siècle, commençaient dans diverses tentativesàpressentir le goût du public et y rencontraient une faveur capable d'encourager de plus puis:^ants essais. Déjà en 1710, l'élégant et classique Addison osait, dans deux numéros de son Spec-
tator (70 et 74), admirer une ancienne ballade, celle sur la Chasse de Chevy; il en rajiprochait quelques strophes de certains passages analogues et excellents de VÉnéide. Il rappelait que Philippe Sidney « ne pouvait entendre cette vieille ballade chantée par un mendiant aveugle, sans que son cœur fût agité comme par le son de la trompette ». Addison lui-même déclarait « impossible qu'une chose fut universellement goûtée et approuvée par la multitude, même par la lie de la nation, sans posséder en elle quelque mérite capable de pjaire à l'âme de rhorbme en général. » Enfin il concluait son examen, qui passa alors pour un jeu d'esprit paradoxal, en affirmant que sa vieille chanson populaire « était pleine de sentiments naturels et poétiques, exprimés avec la simplicité majestueuse que nous admirons dans les plus grands poètes de Tantiquité ».
La ballade de Chevy- Chase ne resta pas isolée dans la faveur publique : en 1765, le docteur Thomas Percy publia un recueil considérable intitulé Restes de Vancienne poésie anglaise. Cet ouvrage contenait une grande variété d'anciennes ballades du même genre, composées par des chanteurs inconnus, reflets naïfs des pensées et des sentiments populaires. Les incidents romantiques qu'elles rappellent, le pathétique puissant qui les anime, les formes simples de leur langage et de leur versification, produisirent au milieu d'une société blasée par des raffinements d'élégance une impression de surprise et de détente. Cette publication doit être signalée comme une des influences les plus actives dans le retour du public au goût des œuvres naturelles et dépouillées d'affectation. Un autre recueil du même genre fut publié en 1777 par le libraire Evans ; enfin, en 1800, Walt er Scott donna une précieuse collection de traditions poétiques, sous le titre de Chants populaires des frontières de VÈcosse.
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Ainsi dans la seconde moitié du dix*hui1ième siècle le public indiquait clairement par la facilité de sa faTCur ce qu'il souhaitait, ce qu'il aimerait dans ses poètes futurs. Il ne nouvait dire plus nettement aux gens de lettres : « Abandonnez vos élégances factices et vos classiques dédains ; soyez naturels dans vos pensées, simples dans vos expressions; ouvrez vos pages à toute chose vraie, soit présente, soit passée. Que la vio tout entière se ranime sous vos mains. » L'opinion pressentait ce qui allait naître : elle éprouvait, pour ainsi dire, une faim de poésie avant d'avoir une poésie pour l'assouvir.
Un phénomène littéraire assez bizarre mit ce fait moral dans tout son relief : des impostures littéraires, des publications frauduleuses qui semblaient ressusciter les hommes d autrefois avec leurs nobles seniiments et leur simple langage, surprirent la foi des lecteurs e*, usurpèrent l'admiration.
Vers l'an .760, « on apprit tout à coup que dans les montagnes d'Ecosse se conservaient les chants d'un vieux barde qui avait vécu au deuxième ou au quatrième siècle de notre ère. Ces chants paraissent incultes et sauvages; ils semblent ne respirer que des sentiments naturels et primiliFs, le fanatisme de la guerre, l'amour des combats, une sorte d'héroïsme rude et naïf; ils ne retracent que des images simjiles, l'océan, les bruyères, les pins des montagnes, les sifflements de la brise de mer. Ces choses si simples et si monotones deviennent une nouveauté, une variété piquante et originale pour un siècle rassasié de' raisonnement et de philosophie, et là commence la grande fortune des poésies d'Ossian. On sait quelle a été leur influence parmi nous'. »
Or ces chants sauvages et primitifs n'étaient rien do plus