ThejoUybeggars
eur à seize sous par jour et dont le cœur ne vaut pas trois iards, recevoir des attentions et des égards qu'on refuse u fils du génie et de la pauvreté ». Il trouve « dur de voir in pauvre homme usé de fatigue, tout abject, humble et .vili, demander à un de ses frères de la terre, la permision de travailler ». — On entend même gronder dans ses ^ers les cris et les menaces des plus mauvais jours de lotre Révolution : « La pauvre vieille mère Ecosse veut ravoir sa cruche et sa bouilloire. Et, par Dieu ! si on la pousse à bout, elle descendra dans les rues, poignard et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans le premier qu'elle rencontrera. »
Burns applaudit au triomphe de la France sur l'Europe conservatrice. Il célèbre l'arbr de la liberté niis à la place de la Bastille et voit avec une gaieté farouche tomber la tête du roi qui a voulu l'abattre.
Sur cet arbre croit un fruit — dont tout le monde pourra dire les vertus, mon brave !
Il relève l'homme au-dessus de la brute, — et fait qu'il se connaît luimême, mon brave !
Que le paysan en goûte un morceau, — le voilà plus grand qu'un seigneur, mon brave!
Le roi Louis pensait le couper, — quand il était encore tout petit, mon brave !
À cause de cela, le gardien lui a cassé sa couronne, — lui a coupé la tête et tout, mon brave !
Bums, on le croira facilement, s'était fait des ennemis par son franc parler : il se préparait à s^expatrier comme bon nombre de ses compatriotes, à aller chercher fortune à la Jamaïque ; mais avant son départ, il vint à bout de faire imprimer à Edimbourg un volume de ses poèmes. Ce fut un succès d'étonnement, d'admiration. Le patriotisme local s'en mêla : l'Ecosse avait eu des savants, des économistes, des historiens, des philosophes, mais pas encore de poètes. Or en v^ici un qui apparaît dans les circonstances Je vlus frappantes pour la. cwiio^VX^. Çi^-eX
un paysan jeune, beau, hardi qui vient les mains pleines de chansons naïves et charmantes. L'Angleterre elle-même fut prise au charme de cette nouveauté : deux éditions du livre se succédèrent rapidement : l'auteur fut accueilli partout, et devint pour un hiver le lion des salons. Après quoi il lui fallut recommencer à gagner sa vie ; Dn le fit commis de la douane à Dumfries. Mais ce modeste emploi satisfaisait peu son ambition et ses nouvelles habitudes : les passions ardentes qui l'avaient fait poète consumèrent rapidement sa vie : la débauche, l'ivrognerie brutale éteignirent sa belle imagination. A trente-six ans Bums était usé.
Il laissait un recueil admirable, fruit précoce de ses jeunes et pures années. Il avait fait entrer les émotions et le langage du peuple, d'un peuple provincial et presque étranger, dans la langue et dans l'admiration des hautes clauses. Il avait préparé la route à son compatriote Walter Scott.
George Grabbe* annonça et devança aussi par ses premiers ouvrages l'éclosion de la poésie du dix-neuvième siècle. Il se rattache évidemment à l'école de Gowper, mais son caractère et son style n'appartiennent qu'à lui. Poète par nature, et l'un des plus grands de l'époque, il semble n'avoir écrit que contre la poésie. Il a été frappé du reproche ordinaire qu'on adresse à la Muse de vivre de mensonges et, ces mensonges, il entreprend de les détruire. La campagne, le village, les mœurs naïves et factices des personnages de l'antique églogue, l'âge dV des poètes, en un mot, voilà l'ennemi qu'il attaque, le rêve odieux qu'il dissipe.
Grabbe, ainsi que Burns, avait connu la misère. Son père, pauvre maître d'école, douanier, garde-magasin,
/. Né à Suffolk en 1755, ïïvoTleti\^^a,
ayant sept enfants à nourrir, fit à grand'peine de George, le plus gauche et le plus maladroit de tous, un ckétif élève de pharmacie. Incapable de réussir dans cette profession, le jeune homme, qui avait déjà composé quelques vers, emprunte cent vingt-cinq francs, part pour Londres, y cherche en vain des protecteurs, et va mourir de faim, quand un dernier appel, adressé au grand orateur, au grand homme ^ de bien que nous connaissons, Edmond Burke, lui sauve la vie et la gloire. Grabbe obtient un éditeur, une place de chapelain ; puis il devient pasteur, et reste toute sa vie prédicateur et poète.
Il fut surtout observateur : il se sentit Taustère vocation d'étudier et de peindre une des faces de la vie. En 1781 paraît son premier poème, La bibliothèque-, en .1783 il publie Le village; en llSb, Le journal; ipuis Le registre de La paroisse; Le bourg; et enfin, après vingt ans de silence, en 1807, le meilleur et le plus intéressant de ses ouvrages, Les contes du château,
La poésie de Grabbe est en quelque sorte réaliste : elle est aussi exacte que n'importe quelle prose; elle retrace les difformités morales avec une fidélité d'anatomie qui lui donne un air d'amertume et d'invective. Elle décrit d'ordinaire les malheureux sans sympathiser avec leurs douleurs, et dans sa pitié même on sent plus de mépris que d'amour. Walter Scott, dans un de ses romans, désigne Grabbe comme le Juvénal anglais : un critique l'appelle le La Rochefoucauld des classes inférieures. Il cherche et trouve le vice à la campagne, sous les fictions vieillies de l'idylle. La nature elle-même ne lui inspire ni enthousiasme ni admiration : la terre arrosée par les sueurs des grossiers paysans est désenchantée pour lui, comme le hameau. Et néanmoins, poète malgré lui, Grabbe nous attache non seulement par son talent d'observation, sa profondeur, la sagacité de ses remarques, mais encore par des scènes d'un pathétique déchirant, paT à.^^ Vd!tAa^^i».
gracieux et même par les élans d^une poésie toute lyrique. Il est difficile de faire la guerre à rimagination avec plus d'imagination ^
CUAPITRE XIX
LES LAUST8
Caractère général des Lakisls — Wordsworth, Coleridgc, Southey. Influence de l'Anfirlelerre sur la France.
Cowper, Bums et Grabbe furent des novateurs, mais des novateurs involontaires ; ils eurent la divination, mais non la pleine conscience de la révolution littéraire qu'ils inauguraient. Il n'en est pas ainsi des poètes qui vont nous occuper. Ceux-ci comprennent qu'une grande rénovation littéraire et morale est à faire et se fait ; ils en tracent le programme et le but; ils l'accomplissent eux-mêmes par leurs efforts et leur génie.
Ici ap parait en première ligne ce qu'on appelle l'école des lakisls: Wordsworth, Goleridge, Southey, Campbell, Wilson. On les désigne ainsi collectivement à cause du séjour que plusieurs d'entre eux firent au bord des lacs du nord de l'Angleterre, dans les comtés de Westmoreland et de Cumberland. Quelque différents que soient leurs talents et leurs caractères, les lakisls ont entre eux des traits communs que nous pouvons signaler.
En politique, ils appartiennent au parti conservateur, au parti tory. Épris d'abord des espérances libérales de notre Révolution, ils se rejetèrent bientôt avec effroi dans
1. Amédée Pichot, Voyage '.eh Angleterre 'et en Ecosse^ tome II, page 338.
LES LAKISTS. 193
la résistance, et devinrent, avant, pendant et après le règne de Napoléon P% les appuis et les partisans du ministère anglais.
En poésie, ils réagirent contre Técole continentale de Dryden et de Pope, réservant toute leur admiration pour les auteurs du siècle d'Elisabeth. Depuis Milton jusqu'à Gowper, la littérature anglaise ne leur offre qu'un grand vide ; ils se retournent avec amour vers le passé de la vieille Angleterre, et en même temps vers l'inépuisable inspiration de toute vraie poésie, vers la nature, éternellement jeune et bellje.
L'adoration passionnée de la nature, de cette vie immense où l'homme apparaît comme un point , est un sentiment commun àtouteTécole. Dans les solitudes muettes, sur la face unie ou ridée de leurs lacs, dans le demi-jour des forêts, il leur semble que leur âme se fond avec l'âme universelle ; ils sentent une influence invisible et ineffable qui les exalte, les ravit et les purifie. C'est un mysticisme qui a quelque rapport avec le panthéisme des Grecs. Tous les phénomènes du monde sont pour eux les expressions variées d'une puissance intellectuelle ; ils attribuent non seulement une vie physique, mais encore, dans T entraînement de leur enthousiasme fort pardonnable à des poètes, une vie morale aux plus petits, comme aux plus grands objets de la création. L'océan a une âme et des passions ; la lune, des caprices ; les vagues, les astres, les nuages obéissent à un sentiment intérieur. Eux-mêmes sentent leur personnalité indécise leur échapper et se confondre dans ce vaste ensemble de pensée et de sensation. « La cataracte retentissante, écrit l'un d'entre eux, me poursuivait. comme une passion ; le rocher élevé, la montagne, la forêt épaisse et profonde, leurs couleurs sombres et leurs formes étaient alors pour moi ^un désir, un' sentiment et un amour. »
Le poète qui écrivait ces vers, William Woid»«at\!ù.^
ÎOO L'ANGLETERRE.
(1770-1850 est considéré comme le chef et presifoe comme le {»ontife de l'école. Semblable aa rates antique, il eut en loi quelque cho«e du prêtre et du prophète. Il vécut paisiblement dans une maison élégante, au bord d*uii beau lac, en face de nobles montagnes, avec une fortune sufiEsante, au sein d*un tranquille mariage, parmi les admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé de contemplations que nul orage ne vint troubler, et de poésie que nul embarras ne vint empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il s'écoute penser; la paix est si profonde en lui et autour de lui qu'il peut apercevoir l'imperceptible : « La plus humble fleur qui s'ouvre, dit-il, peat remuer en moi des sentiments trop profonds pour se répandre en larmes. » Il voit une grandeur, une beauté, des leçons dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus banales. Ses yeux délicats sont accoutumés aux teintes douces et uniformes : c'est un poète crépusculaire. La vie morale dans la vie vulgaire, voilà l'objet de ses préférences. Ses peintures sont des grisailles significatives ^
Cette disposition n'est pas chez Wordsworth un instinct seulement; c'est une théorie, une doctrine ; car, comme nos romantiques de 1828, le chef des lakists a écrit beaucoup de préfaces, de manifestes. C'est un inconvénient et un danger : le poète qui se fait critique et théoricien, force la note, exagère ses opinions pour leur donner du relief, et compose ensuite des poésies pour justifier ses préfaces. Les théories littéraires de Wordsworth peuvent se résumer ainsi :
a Depuis un siècle au moins notre poésie est un mensonge. La forme en est aussi fausse que le fond. Pourquoi ce langage de convention qui la constitue? Ces métaphores, ces périphrases traditionnelles que les prétendus poètes se
L TainCf LtUérature anglaise ^\fyssAV\^^'9^^^\. .
LES LAKISTS. 201
passent de main en main comme une friperie fanée? Tout le monde est poète, excepté le faiseur de vers. Le vrai poète n'est qu'un homme qui parle à des hommes ; il doit donc employer leur langage de chaque jour, celui qui va iu cœur au cœur, la langue usuelle, la langue vulgaire, sans en rien retrancher que ses négligences et ses grossièretés ; voilà pour la forme.
Le fond de la poésie ordinaire n'est pas moins vicieux. Par ses dédains littéraires et aristocratiques, elle a resserré, appauvri misérablement le domaine de l'art. La vérité, la vie a cessé d'être réputée poétique : certains sujets banals et patentés ont seuls le privilège de l'être. Il faut renverser ces étroites barrières : la vie tout entière est poétique parce qu'elle est vraie, parce qu'elle est belle. La vie commune, celle des campagnards, des artisans les plus humbles, peut être la plus poétique de toutes, parce qu'elle est Je plus rapprochée de la source de toute poésie, la nature ; — Wordsworth a été trop fidèle à son système. Ses ballades lyriques sont écrites quelquefois avec une simplicité qui ressemble à une affectation de prosaïsme. Les critiques du temps n'y voulurent voir que de « médiocres chansons de nourrices ». Il est sûr que plusieurs de ses pièces sont enfantines, presque niaises : des événements plats dans un style plat, nullités sur nullités, et par principe^. Certainement un chat qui joue avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique, et figurer l'homme sage qui joue avec les feuilles tombées de la vie, mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et, bien pis, sourire. Toutes les poétiques du monde ne nous réconcilieront pas avec tant d'ennui*.
1. The poetical voorks of W, Wordsworth : Appendix, Préfaces, tome Y, page 159 et suivantes.
2. Peter Bell^ — The white doe^ — The kitten and the falling kaves.