‹ Histoire des littératures étrangères: considérées dans leurs rapports avec le développement de (volume 2)Chapitre 69 sur 112 · Taine, ouvrage citéj toino III, page · texte numérisé non relu

Taine, ouvrage citéj toino III, page

Wordsworth a senti lui-même ce défaut et s'est efforcé quelquefois d'y échapper. Ses sonnets par exemple méritent d'étrf; placés parmi les plus belles choses de la poésie anglaise et même de la poésie en général. La concision de cette forme est pour lui une sauvegarde; elle le force à choisir et fait jaillir sa pensée avec plus de vigueur. Wordsworth a composé Sur la rivière Dvddon une vingtaine de sonnets admirables, parmi lesquels nous signalerons surtout les viii% ix«. et X*. Ce dernier est une charmante idylle dans le sens le plus attique ou le plus sicilien du mot. Un jeune couple s'apprête à passer à gué le torrent qui gronde et écume entre les rochers. « Une douce crainte retient la bergère; elle rougit en regardant de côté le flot vertigineux. Honteuse de s'arrêter, trop timide pour avancer, elle essaie encore, et encore elle suspend sa marche. Lui, retire malicieusement sa main tendue vers elle. Elle implore son appui avec un petit cri piteux. Elle est grondée, elle gronde : tous deux frémissent au contact de leurs mains, quand il accorde enfin le secours désiré. Ah ! si leurs jeunes cœurs sont trop émus, s'il palpitent trop fort, tous deux risquent bien de tomber! Les folâtres amours qui du haut du rocher sont témoins de la lutte, applaudissent en battant des ailes. »

Signalons encore aux lecteurs sérieux le plus long poème de Wordsworth, celui qui exprime le plus complètement les caractères de sa poésie, Vexcursion. Ils pourront y admirer la chasteté et l'élévation de la pensée à travers la pauvreté de la mise en scène. Il ne s'agit que d'un pieux colporteur écossais, d'un solitaire sceptique et d'un pasteur de village. Tout se passe en conversations morales et métaphysiques. Les trois acteurs se plongent à plaisir dans les questions les plus austères. Bref le poème est grave et terne comme un sermon. En dépit de ces aridités, le poète vous saisit, vous subjugue par la vérité de ses peintures j par la sincérité de ses convictions.

LES LAKISTS. ^Ô3

En somme W. Wordsworth n'a été ni un agitatear puissant comme Byron, ni un artiste parfait de forme et de précision comme Test aujourd'hui M. Tennyson : il a été un initiateur original et conscient, un réformateur décisif de la langue poétique. Ce que Gowper, Burns et Crabbe avaient commencé, Wordsworth Ta continué avec un sentiment plus net de la réfiarme littéraire qui devait s'accomplir.

Un autre lakists, Samuel Taylor Goleridge (1770-1834) Tami, l'auxiliaire, le collaborateur de Wordsworth, introduisit dans la littérature anglaise les inspirations de l'Allemagne. Il se vantait, dit-on, d'être le seul Anglais qui eût pu comprendre Kant et Fichte. Ses détracteurs prétendent que le revers de cet avantage fut pour Goleridge de devenir quelquefois lui-même incompréhensible. Le fait est que, pareil en cela à bien des poètes contemporains, l'auteur fut supérieur à ses œuvres. Rien n'égala l'abondance et l'éclat de sa parole : son improvisation tenait les auditeurs sous le charme : c'était Diderot et Gousin réunis. La réputation de Goleridge fut longtemps fondée sur les espérances de sa jeunesse ; à la fin de sa vie on le loua de ce qu'il aurait pu faire. Goleridge, disait^on, eût pu être le plus grand des poèteâ, s'il n'en eût été le plus indolent. Dans ses poèmes, quelquefois incomplets et inachevés, on trouve une grande force d'imagination, une richesse d'expression et d'harmonie .qui rappellent Milton et Shakspeare. Il eut, ce qui manquait à Wordsworth, le goût littéraire, la faculté d*écarter ce qu'on juge mauvais. Son Hymne au Mont- BlanCy son poème intitulé Vamour, sont deux des plus belles productions de la poésie anglaise moderne. Sa ballade du Vieux matelot, plus bizarre et moins accessible à des lecteurs français, rappelle par l'audace de pensée et de conception, les ballades allemandes de Burger.

Robert Southey, (1774-1843) ami et be^M-fe^^^çi èA's»

deux poêles précédents, appartient à la même école, mais avec des traits particuliers, qui révèlent dans la poésie anglaise et dans le goût du public une tendance nouvelle, la curiosité historique et en quelque sorte géographique. Tout est poétique dans la vie même la plus humble, avaient dit Wordsworth et Coleridge; tout peut être poétique dans l'histoire, qui est la vie des nations, ajoute Southey. L'idéal de Tart n'est pas épuisé par les créations classiques des Grecs; tous les âges, tous les climats ont produit, avec des saveurs diverses, le fruit divin de la beauté. Et le voici qui parcourt le monde par une infatigable étude, cueillant partout des fleurs inconnues et les rapportant avec profusion sous les yeux éblouis de ses compatriotes. Il se fait tour à tour Français du moyen âge (Joaii of Arc, 1795), Arabe (Thalabay 1803), Gallois et Mexicain {Medoc, 1805), Hindou (La malédiction de Kehama, 1811), Espagnol et monacal [Roderick le dernier des Golhs^ 1814). Ce sont autant de récits, demi-épiques, demi-lyriques, où l'imagination du poète, aidée d'une immense érudition, s'empare successivement de tout ce qu'il y a de brillant, d'étrange, d'éblouissant dans chaque région qu'elle traverse. Les adversaires de Southey euxmêmes ne pouvaient s'empêcher de reconnaître « Télan, la portée, la splendeur d'images, l'intérêt entraînant et émouvant qu'on trouve dans ces poèmes* ». La critique moderne fait toutefois ses réserves à l'égard de cette poésie historique, de cette résurrection des époques et des mœurs lointaines. Il y a toujours et nécessairement dans ces peintures quelque chose de factice, et par conséquent d'incomplet et de faux. En vain l'auteur décrit avec un soin scrupuleux les paysages et les costumes ; en vain il prodigue dans ses notes les explications, les citations des voyageurs, pour garantir la vérité de ses descriptions; il

Page 1