Taine^ Lilléi'alure anglaise^ tome lll, page h
quelque bicoque provinciale. Une malice continue égayé ces tableaux dlntérieur et de genre, si locaux, si minutieux, et qui, comme ceux des Flamands, indiquent Tavènement d'une bourgeoisie. La plupart de ces bonnes gens sont comiques. Scott s'amuse à leurs dépens, met au jour leurs petits mensonges, leur parcimonie, leur badauderie, leurs prétentions et les mille ridicules dont leur condition rétrécie ne manque pas de les affubler... Mais il n'est jamais aigre ; au fond il aime les hommes, les excuse ou les tolère ; il ne flagelle point les vices, il les démasque ; et encore les démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir est de suivre tout au long non point même un vice, mais un travers, la manie du bric-à-brac, la vanité archéologique, le radotage nobiliaire, c'est-à-dire l'exagération plaisante de quelque goût permis; et cela sans colère^ parce qu'en somme ces gens ridicules sont parfois généreux *.
Walter Scott est par-dessus tout un homme de bien, un écrivain moral et bienfaisant. « Sir Walter, lui disait son secrétaire auquel il dictait Ivanhoe^ je ne puis m'empêcher de vous dire que vous faites un bien immense par ces récits si attrayants et si purs; car les jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux sur les drogues littéraires qu'on leur fournissait dans les cabinets de lecture. » Et à ces paroles les yeux de Walter Scott se remplissaient de larmes. A son lit de mort, il dit à son gendre : « Lockhart, je n'ai plus qu'une minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien, soyez vertueux, soyez religieux, soyez un homme de bien. Aucune autre chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où j'en suis. » Ce fut là presque sa dernière parole.
Nous avons entendu plus haut lord Byron apprécier le
• L Taine, Z,î7<ëra(iirc anglaise, VOvsi<i\SV^V^'^*^^^^» ^
talent de Walter Scott; écoutons-le rendre hommage à son caractère.
<c Je connais depuis longtemps Walter Scott, écrit-il à un critique français, je le connais beaucoup, et je Tai vu dans des circonstances qui mettent en évidence le vrai caractère de l'homme. Je puis donc vous certifier que sop caractère est digne d'admiration, que de tous les hommes il est le plus franc, le plus honorable, le plus aimable. Quant à ses opinions politiques, je n'ai rien à en dire : comme elles diffèrent des miennes, il est difficile pour moi d'en parler ; mais Scott est parfaitement sincère dans ses opinions, et la sincérité peut être humble, elle ne saurait être servile... Croyez la vérité : je dis que Walter Scott est un aussi excellent homme qu'un homme peut être, parce que je le sais par expérience. »
« Par cette honnêteté foncière et par cette large humanité, il s'est trouvé l'Homère de la bourgeoisie moderne. Autour de lui et après lui le roman de mœurSy dégagé du roman historique^ a fourni une littérature entière. Miss Austen, miss Brontë, mistress Gaskell, mistress EUiot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant d'autres peignent surtout ou peignent uniquement comme lui la vie contemporaine^ telle qu'elle est, sans embellissement, à tous les étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe moyenne... Ce nouveau genre pullule encore aujourd'hui par des milliers de rejetons... les talents s'y comptent par centaines; et on ne peut le comparer, pour la sève originale et nationale, qu'à la peinture du grand siècle des Hollandais. Réaliste et moral, voilà ses deux traits* ».
Les deux poètes anglais du dix-neuvième siècle qui ont joui en France de la plus grande et de la plus légitime popularité sont Walter Scott et lord Byron. Et pourtant
1. Taine, Histoire de la Littérature anglaise^ tome Ul^^^*^<& t^^.
jamais deux auteurs, jamais deux hommes ne se ressemblèrent moins. Scott est le dernier ménestrel, le poète du passé, le révélateur de TÉcosse, Tobservateur ingénieux et bienveillant des mœurs contemporaines, le champion de la morale et de la moralité anglaise ; il se cache luimême derrière ses peintures et ne semble vivre que dans ses personnages : Byron* est une nature révoltée, impatiente du joug et de la loi, dédaigneuse de Thomme et de ses institutions. Sa vie, sa poésie, son âme tout entière n'est qu'une opposition perpétuelle et violente. A Técole (de Harrow), à l'université (de Cambridge), dans le monde, dans les lettres, dans le mariage, dans l'Europe qu'il parcourut, dans l'Italie qu'il habita, dans la Grèce où il alla héroïquement mourir, il fut toujours en lutte et trouva dans le combat sa force et sa grandeur. Puissant et fécond poète, il n'a jamais dépeint sous divers noms qu'un seul personnage, lui-même. Mais ce personnage unique a tant de vie, de vérité, de hauteur; ce Prométhée enchaîné par le destin sur son roc immobile est à lui seul une tragédie si pathétique, qu'on ne peut se lasser de le contempler avec émotion, et que l'Europe entière l'admire depuis un demi-siècle.
La révolte même a chez Byron un caractère qui désarme la critique; ses erreurs sont une aspiration ardente à la vérité; son dédain pour les hommes s'inspire d'un dévouement passionné à quelque chose de supérieur à l'homme; son impiété n'est qu'une religion douloureuse, une adoration privée de foi.
De là l'influence immense de Byron; il éprouve et exprime sous une forme admirable la maladie de son époque. Le héros unique qu'il pose et décrit, c'est luimême sans doute, mais c'est aussi chacun de ses lecteurs.
1. George Gordon Byron, né à Londres le 22 janvier 1788, mourut à Missolonghi (Grèce) le 19 avril 1824.
Ce que tous ses contemporains sentaient vaguement dans leurs âmes, le dédain du passé, l'insuffisance des doctrines, l'imperfection des formules et des institutions reçues, le besoin du vrai, de l'immortel, de l'infini, Byron l'a formulé dans des œuvres impérissables.
Au sortir de l'université, le jeune lord, encore mineur, publie un premier recueil (1806), qu'il intitule, avec un nonchaloir aristocratique, ses Heures doisiveté. La Revue d'Edimbourg accueille dédaigneusement cet essai, et donne ainsi au noble auteur l'occasion d'une virulente satire : Les ha/rdes anglais et les critiq'ues écossais^ laquelle fait taire le dédain et commande l'attention. Bientôt, suivant la coutume des Anglais de sa classe, Byron part pour voyager sur le continent, visite le Portugal, l'Espagne, la Grèce, prenant partout le parti des opprimés contre leurs oppresseurs. Au retour il donne au public les deux premiers chants d'un poème, auquel il attache luimême assez peu d'importance et qu'il appelle Le pèlerinage de Childe Harold (1812). L'auteur nous y présente un jeune homme, déjà blasé de la vie et des vulgaires plaisirs, cherchant une excitation nouvelle dans le spectacle des contrées étrangères et dans les émotions d'un long voyage. Ce poème, plein de descriptions brillantes et de misanthropiques réflexions, enleva l'admiration et la curiosité du public, qui se plut à confondre en une seule personne le poète et le personnage.
Malgré quelques lieux communs, quelques formules qui sentaient la rhétorique et la déclamation, ces deux chants étaient très supérieurs aux productions précédentes de Lord Byron, très supérieurs aux œuvres de ses contemporains. On y sentait surtout le grand poète au don qu'il possédait de raviver les souvenirs de l'antiquité classique par des impressions personnelles. La Grèce n'était plus un livre poudreux, un texte aride : elle se redressait dans sa souffrante beauté; elle était là, vraie et vivante encore.
« immortelle quoique détruite; grande, quoique tombée' ». Le noble voyageur pressentait sa résurrection, il évoquait « TEsprit de la liberté » ; sur la colline de Phylé il appelait un nouveau Thrasybule.
Walter Scott avait donné au public le goût de la poésie narrative: Southey, Thomas Moore, auteur des Amours des anges et de Lalla-Rookh, lui avaient ouvert «Jes portes dorées de TOrient »; Byron ne pouvait manquer d'y porter sa passion douloureuse et son imagination toujours puissante à réaliser l'idéal. Ce qui avait été pour les autres un rêve d*érudit, fut pour lui un souvenir, une espérance, une vision : il écrivit Le giaour et La fiancée (TAbydos (1813), Le corsaire et Lara (18 14), compositions brillantes, qui malgré l'enflure et l'exagération de certains détails, révélaient bien plus de force poétique que Byron n'en avait développé jusqu'alors. Parurent ensuite Le siège de Corinthe (1815), Le prisonnier de Chillon et Parisina (1816), et Mazeppa (1818), récits d'un ton plus vrai, d'un sentiment plus profond, d'une beauté plus pure. Mais pour trouver les plus hautes formes de la création poétique de Byron, il faut lire les deux derniers chants de Childe Harold (1816-1818), le mystère de Caïn (1821), et surtout l'admirable drame de Manfred^ le rival glorieux et invaincu du Faust de Groethe ; il faut enfin ne pas craindre d'ouvrir cette étonnante satumale d'esprit, d'enthousiasme, d'ironie, de trivialité moqueuse, de génie exalté et effréné qui a pour titre Don Jtian (1819-1824).
Il y a dans Lord Byron deux hommes, l'un est celui que connurent et coudoyèrent ses contemporains, l'homme du monde, le dandy, l'homme vain et frivole, le libertin aristocratique, s'enivrant de la vie et en épuisant fastidieusement les plaisirs ; l'autre, celui qui reste à la postérité, le penseur, l'âme noble et souffrante, dégoûté des