‹ Histoire des littératures étrangères: considérées dans leurs rapports avec le développement de (volume 2)Chapitre 77 sur 112 · Sc/irinpflng, Kurze. LittcratiirgescKicKtt · texte numérisé non relu

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convaincu et rigide, et fut lui-même, jusqu'à Tâge de vingtcinq ans, absorbé dans une austère dévotion. Poète, ou du moins versificateur dès son enfance, étudiant et admirant de loin Gottsched, qu'il regardait, dit-il, comme son « Magnus Apollo », il se lia pourtant bientôt avec l'école rivale, envoya ses essais à Bodmer, reçut en échange des encouragements, des éloges, une invitation à se rendre à Zurich, à demeurer dans la maison du vénéré critique, où il resta en effet deux ans (1752-1754), comme ami, comme élève, héritant ainsi de la place et de l'affection que Bodmer avait accordée deux ans auparavant à Klopstock. A la fin de cette première période de sa vie, en 1758, Wieland avait déjà beaucoup lu, beaucoup écrit. Il eut le bon goût de jeter au feu les nombreux essais de son enfance ; et quant à ceux de sa jeunesse, qu'il livra au public, ils étaient loin d'annoncer son futur caractère. C'étaient un poème didactique et religieux, des épitres morales, des critiques littéraires, bien entendu dans le. sens de l'école suisse, des considérations philosophiques et platoniciennes, des hymnes religieux, des œuvres « séraphiques », en uù mot. Wieland commit même, à l'exemple d^ Bodmer, une « patriafchade » : L'épreuve ou Le sacrifice d'Abraham, Cependant la tutelle littéraire et morale du professeur zurichois commençait à lui peser : il préféra bientôt à son sévère ami une société plus jeune et plus mondaine. Wieland annonçait lui-même dans quelques phrases de ses lettres la révolution intellectuelle qui se préparait en lui : « Je me montrerai peu à peu tel que je suis; le voile tombera, écrivait-il ; il en sera du mystique, du Bodmérien ce qu'il advient de tous les fantômes.... On m'a pris pour tout ce que je ne suis pas. J'ai acquis de l'expérience et j'en profiterai. J'ai toujours aimé avec passion le vrai, le bon et le beau ; j'emploierai toutes mes forces pour atteindre ce que j'ai appris à aimer; bref, j'ai maintenant vingt-cinq ans derrière moi. »

23i L AIXEMAGXE.

Le hasard, comme toujours, vint en aide au naturel : en 1762, un homme du grand monde, imbu de tout l'esprit français du dix-huitième siècle, le comte Frédéric de Stadion, ancien ministre de Télecteur de Mayence, fixa son séjour au château de Warthausen, près de Biberach, où Wieland avait été rappelé par ses compatriotes pour exercer des fonctions municipales. Le comte y amenait avec lui le conseiller aulique M. de La Roche, homme du monde aussi et phUoaophey comme les gens du monde Tétaient alors. M. de La Roche connaissait les auteurs français et anglais à la mode ; il avait publié des « Lettres contre le monachisme ». Sa femme, Sophie Gutermann, était une belle personne, instruite, intelligente, cousine de Wieland^ et autrefois l'objet de ses platoniques hommages. W&rthausen devint le centre d'une réunion aimable, un « salon » qui rappelait un peu ceux de Paris. A cette école, Wieland tâcha de se faire Parisien : il relut avec plaisir Voltaire, Fontenelle, Diderot, D'Alembert, même Helvétius et d'Holbach; il étudia Rousseau, mais pour le combattre : il était déjà trop voltairien pour aimer ce rude et paradoxal Genevois. Il remonta même, et c'est pour lui un mérite littéraire, au delà de notre dix-huitième siècle; il devina et aima notre moyen âge à travers les jolies transformations de M. de Tressan, et leur dut le germe de ses meilleurs ouvrages.

Le plus grand danger des éducations mystiques, ce sont les réactions radicales qui les suivent : le jeune fanatique détrompé devient aisément un sceptique ou pis encore; Wieland réveillé de ce qu'il appelle la « métaphysique endormante », se fit pour toute sa vie l'ennemi juré de l'enthousiasme ». Il passa avec armes et bagages dans le camp des « lumières {Aufklœrung) » et en prit bientôt la direction. « Je renonce, écrit-il, aux idées sublimes, graves et sombres.... Je suis peut-être, dans mes fantaisies et sentiments, aussi idéal, c'est-à-dire aussi fou que

l'enthousiaste le plus décidé, mais ma folio me fait du Lien et jamais de mal. »

Dès lors ses compositions prirent un caractère léger et ironique. Il publia d'abord des contes badins ou comiques, empruntés aux auteurs célèbres de la Grèce, de ritalie, de l'Angleterre, de la France et, comme ses mo- ' dèles, assez peu respectueux de la décence ; un roman satirique imité du Don Quichote, mais bien inférieur à son modèle, Don Sylvio de Bosalva^ dont le sous-titre indique assez la tendance : « le Triomphe de la nature sur Texaltation » ; Agathon, espèce de biographie de l'auteur, son chef-d'œuvre en prose, et le meilleur roman moral qui eût paru jusque-là en Allemagne, dit Lessing; puis des ouvrages en vers : Aspasie; les fragments de Psyché, grand poème sur Tamour; Idris et Zénide, histoire de chevalerie écrite en vers charmants ; Musarion ou Laphilosophie des Grâces, poème en trois chants qui passe pour une de ses meilleures œuvres, et dont le sujet est emprunté, comme celui d'un grand nombre d'ouvrages de Wieland, à Tépoque et aux mœurs de l'ancienne Grèce.

Dans ces œuvres et dans plusieurs autres, Wieland est un poète principalement erotique, sensuel, qui prend à tâche de railler l'idéal, ou du moins de le subordonner aux jouissances vulgaires. C'était engager la littérature naissante dans une mauvaise route. Wieland donnait sans doute à l'Allemagne une poésie allemande; les lecteurs mondains et frivoles n'étaient plus contraints d'aller chercher en Italie, en Angleterre, en France, les peintures légères qui charmaient leurs loisirs; mais cette poésie n'avait rien de national, ni les sujets ni l'inspiration. Aussi, en face de nombreux admirateurs, le poète eut-il de violents adversaires. Ceux qui avaient applaudi la Messiade et toutes les poésies « séraphiques » s'indignèrent; le cercle littéraire et moral de Gôttingue, ne crut pas pouvoir proclamer ses sentiments d'une façon iplw% ^\v«t%\a^^

qu'en brûlant solennellement les œuvres de Wieland, an jour anniversaire de la naissance de Klopstock.

Ces avertissements de Topinion publique ne furent point inutiles à Wieland. Nommé professeur de philosophie à l'université d'Erfurt (1769), il donna plus de gravité à ses écrits, plus de sérieux à ses études. Choisi bientôt (1772) par la duchesse Anne-Amalie de Weimar pour diriger réducation de ses deux fils, Charles-Auguste et Constantin, il fut le premier en date des hommes ëminents qui se réunirent dans cette cour, et en firent pendant cinquante ans le plus brillant foyer littéraire, l'Athènes de TAUemagne.

A cette troisième période de la vie de Wieland (1769- 1813) appartiennent ses œuvres les plus remarquables : d'abord ses romans politiques. Le miroir d'or ou Les rois de Scheschiariy espèce de Télémaque du dix-huitième siècle, d'un ton agréable et badin, plus voisin de Crébillon jeune que de Fénélon; VHistoire du sage Danischmefidj suite du roman précédent, écrit dans le même esprit, avec une teinte de pastorale; ï Histoire des Abdéritains, satire des petites principautés de l'Allemagne et en même temps du clergé et des institutions religieuses ; puis les poèmes de longue haleine ; Le nouvel AmadiSj épopée chevaleresque en dix-huit chants^ tissu de récits charmants et légers, dans le genre des poèmes héroï-comiques de ritalie, plein d'allusions à nos auteurs français et même de mots et d'expressions empruntés à notre langue; Géron le Courtois (1777), tiré de nos romans de la Table Ronde, que le comte de Tressan venait de populariser (1776) dans sa Bibliothèque des romans; enfin en 1780, Obéron, le chef-d'œuvre poétique de Wieland, emprunté, lui aussi, à la France, à la chanson de geste /fwon de Bordeaux,

A l'apparition d'06éron, Gœthe, devenu déjà depuis quelques années l'ami intime de l'auteur, lui envoya une couronne de laurier commft\4mo\^w%.^ft de son admiration.

NAISSANCE DE r^\ LITTÉRATURE ALLEMANDE. 235

Il écrivait en même tomgs à Lavater : « Tant que la poésie sera poésie, que Tor sera de l'or et le cristal du cristal, Obéron aussi sera aimé et admiré comme un chef-d'œuvre de poésie*. »

Obeh'on fut l'un des derniers, comme le plus beau des poèmes de Wieland. Il n'écrivit guère ensuite que des ouvrages en prose, des ouvrages philosophiques, si l'on peut appeler ainsi ses brillantes et superficielles productions. Fixé à Weimar et dans sa propriété d'Osmanstadt, voisine de cette ville, marié, père de quatorze enfants, aimé et honoré de tout le monde, régnant en partie sur l'opinion publique par ses revues, son Mercure allemand (1775), son Musée attique (1796), son Nouveau musée attique (1806), il vit consacrer son succès par la magni-' fique édition, en trente-six volumes, de ses Œuvres complètes qu'il publia à Leipzig en 1794. Sa gloire s'étendait au delà de l'Allemagne. En 1803, il fut nommé membre correspondant de l'Institut de France; en 1808, cinq ans avant sa mort, Napoléon eut avec lui à Erfurt une longue entrevue et lui remit la croix de la Légion d'honneur.

« De tous les Allemands qui ont écrit dans le genre français, dit M™* de Staël, Wieland est le seul dont les ouvrages aient du génie; et quoiqu'il ait presque toujours imité les littératures étrangères, on ne peut méconnaître les grands services qu'il a rendus à sa propre littérature en perfectionnant sa langue, en lui donnant une versification plus facile et plus harmonieuse.

« Il est vrai néanmoins, ajoute le même critique, qu'il n'était pas avantageux à son pays que ses écrits eussent des imitateurs. L'originalité nationale vaut mieux, et l'on devait, tout en reconnaissant Wieland pour un grand maître, souhaiter qu'il n'eût pas de disciples^. »

1 . Cité par M. Hallberg, Wieland^ Étude littéraire^ page 345.

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