‹ Histoire des littératures étrangères: considérées dans leurs rapports avec le développement de (volume 2)Chapitre 85 sur 112 · LebensbUd, V. liiT · texte numérisé non relu

LebensbUd, V. liiT

LA CRITIQUE. â5l

monument poéti(|ue, une série de ce légendes nationales » où la révélation surnaturelle n'a pas plus de part que la fraude volontaire d'une caste sacerdotale : elle est le fruit spontané de la pensée naïve d'un peuple, et elle reconquiert ainsi sa véritable valeur, son vrai titre à une origine divine.

U Histoire de la poésie des Hébreux est un mélange délicieux d'érudition et de poésie , de savoir et d^enthousiasme ; c'est ce qui, après tant d'autres livres plus exacts sur le même sujet, en fait encore aujourd'hui l'attrait et le mérite durable. Dans toutes les époques de renaissance, il y a un moment unique d'ardeur et de passion où la critique prend. les allures et le ton de la poésie : Herder est venu à ce moment. Dans sa Poésie des Hébreux^ il est déjà le Chateaubriand de T Allemagne, plus savant et aussi poète que celui de la France * .

Il en est le Bossuet et le Montesquieu, dans ses Idées sur la philosophie de l'histoire. Cette vue d'ensemble de l'humanité, que l'évêque de Meaux, dans son Discours sur Vhistoire universelle ^ embrasse du haut du Golgotha, Herder l'élargit encore, et renferme dans son horizon tout ce que les sciences naturelles et historiques pouvaient alors lui offrir. Plus complet que Bossuet, qui n'avait vu dans l'histoire universelle .qu'un petit nombre de peuples, et dans les destinées de ces peuples que l'avènement de l'Église ; plus complet que Vico, qui n'y avait trouvé que les développements successifs et isolés des divers empires se répétant les uns les autres, sans progrès, sans ensem-

1. Herder nous suggère lui-même ce rapprochement dans ces lignes où il semble appeler son continuateur : « Une histoire du génie du Christianisme, dit-il, tel qu'il se révèle dans ses fêtes, ses temples, ses rites, ses consécrations, ses compositions littéraires, présenterait, si elle était traitée philosophiquement, l'image la plus pittoresque que le monde ait jamais vue d'une institution qui ne devait avoir aucune forme extérieure. » Idées^ livre XVII, chapitre !•'.

ble , Herder nous offre précisément ce qui manque à ses devanciers. « Son idée fondamentale, dit Cousin, c'est de rendre compte de tous les éléments de l'humanité, ainsi que de tous les temps^ de toutes les époques de U histoire ;yous y trouvez la religion et l'État, les deux points de vue de Bossuet et de Vico , et de plus vous y trouverez les arts, la poésie, l'industrie et le commerce; aucun des éléments d'un peuple ou d'une époque n'est négligé... L'ouvrage de Herder est le premier et le plus grand monument élevé à l'idée du progrès perpétuel de l'humanité en tout sens et dans toutes les directions. 5)

Vers la fin de sa vie, Herder ne s'occupa plus que de l'étude de la philosophie et de ses applications à la science et à la vie. Il s'éprit des idées de Spinoza, et s'en fit un système plus spiritualiste et plus chrétien que celui du maître. Ce système toutefois formait dans la conscience de Herder une dissonnance douloureuse avec son caractère et ses fonctions pastorales. « Mes prédications, disaitil, ressemblent à ma personne : je n'ai guère d'ecclésiastique qu'un rabat par devant et un manteau par derrière. De même mes sermons n'ont de professionnel, par derrière comme par devant, qu'un noire-père, » Cette opposition fut le tourment de ses dernières années. Il ne trouva la paix que dans son tombeau, à la cathédrale de Weimar.

Lui-même avait composé l'épitaphe qu'on y lit encore « Lumière, Amour, Vie (Licht, Liebe, Leben), »

Herder, comme le dit très bien M. H. Hettner, n'est point un des classiques de la littérature allemande, au même titre que Winckelmann, Lessing, Kant, Goethe et Schiller : il donne toujours l'impulsion, presque jamais la conclusion et la forme définitive. C'est ce qui fait que ses écrits sont en partie vieillis. Cependant Herder est un des écrivains les plus importants et les plus influents de notre époque héroïque. Son action s'exerça avec tant de puis-

l'insurrection littéraire. 253

sance sur son époque, dans toutes les directions, que la grande poésie de Goethe et de Schiller, les efforts de Técole dite romantique, la. philosophie de Schelling et de Hegel ne peuvent être conçus sans les travaux préparatoires de Herder.

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