CHAPITRE IV
GOETHE, PÉRIODE ITAUEJVNE
Gœthe à Weimar et en Italie. — Les tragédies d^Egmont, d'Iphigéniff
du Tasse.
Le lecteur qui aborde les ouvrages de Gœthe en y cherchant ce que présentent d^ordinaire les compositions des poètes, une série d'œuvres d'art plus ou moins parfaites, conçues et réalisées pour plaire au public, risque de rencontrer bien des étonnements. Gœthe , surtout dans sa maturité et dans sa vieillesse, n'a rien créé , rien élaioré pour courtiser la faveur du public. Ses écrits n'ont été que le reflet perpétuel et mouvant de son âme, une extension idéale de sa vie, un moyen d'exister davantage, en s'enfuyant hors du monde réel : son œuvre véritable, ce fut lui-même, ce fut l'éducation de sa pensée, sa croissance intellectuelle : il voulait élever aussi haut que. possible , pour employer son expression favorite, « la pyramide de son existence. » Il . semble qu'il ait pris pour programme les belles paroles que Voltaire écrivait en 1737 à son ami Cideville : « Mon cher ami, il faut donner à son âme toutes les formes possibles. C'est un feu que Dieu nous a confié ; nous devons le nourrir de ce que nous
7. Correspondance entre Qœthe et Sc\vi\\c!t)\\iVc<^uction, page 48.
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trouvons de plus précieux. Il faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables , ouvrir toutes les portes de son âme à toutes les sciences et à tous les sentiments ; pourvu que tout cela n'entre pas pêle-mêle , il y a place pour tout le monde. »
Goethe se sent mal à Taise à Francfort, dans celte ville de commerce et d'affaires. Il est docteur en droit; on veut le faire praticien, avocat, le marier avec une jeune fille qu'il aime (Lilli Schœnemann). Goethe ne veut ni plaider, ni épouser ; il se sauve, il accepte l'invitation de Charles-Auguste, grand-duc régnant deWcimar (1775), qui le prend à sa cour comme ami, comme ministre, comme centre de ce groupe d'hommes illustres qui vont immortaliser son nom, et faire d'une petite ville de sept mille âmes le centre intellectuel de l'Allemagne.
Le poète y trouva, outre le grand-duc lui-même, jeune prince de dix-huit ans, doué des plus heureuses dispositions, la grande-duchesse douairière Amélie, sa mère , femme de trente-six ans, nièce du grand Frédéric , passionnée pour les plaisirs de l'esprit, et animant toute la cour par la vivacité de' son humeur; la grande-duchesse Louise, jeune épouse du prince et du même âge que lui, plus froide et plus réservée que sa belle-mère, mais pleine de dignité et d'un noble cœur. Il y rencontrait déjà des poètes, des hommes de lettres, Wieland, Einsiedel, Knebel, Seckendor^ Gleim; il y fit venir Herder, nommé surintendant des affaires religieuses, et plus tard y fixa le grand Schiller. Des femmes distinguées et intelligentes donnaient à cette société le ton et Iji vie : au premier rang brillait la femme de Técuyer du grand-duc, madame de Stein, qui devint l'amie respectée, la correspondante, l'admiration et le conseil de Goethe.
Jamais on ne vit une cour plus gaie, plus jeune, plus avide de jouir, que celle de Weimar pendant les premières années àii règne de Charles- Auguste. Gci tf ^\.i\cïi\ o^^
parties de plaisir, chasses, courses, patinages , jeux et plaisanteries, fêtes et mascarades. Gœthe était Tâme de toutes ces folies. Wieland qui Taimait sans rancune, malgré certaines plaisanteries du jeune poète, le comparait en souriant à un poulain plein de fougue qui fait des écarts; et le pieux Klopstock lui écrivait de Hambourg un sermon assez mal reçu. Gœthe suffît à se réprimer. Bien plus, il entraîna dans la route du bon sens une cour habituée à le suivre dans les sentiers de traverse. On se lassa des folies, on prit goût, pour changer, aux choses de l'esprit, à la pensée, à la solitude même. Le jeune duc passa des étés entiers dans un chalet de son parc, dont une seule pièce formait son salon, son cabinet de travail et sa chambre à coucher. Gœthe, de son côté, se trouvait fort bien dans sa petite villa cachée sous les massifs du jardin, au milieu des vertes prairies de Tllm ; il y demeura six ans, été et hiver, et continua de s'appartenir, au moins à certaines heures.
Quoi qu'il en soit, amitié princière est toujours chose exigeante : on a beau demeurer dans un chalet, quand on est grand-duc régnant, il faut toujours régner un peu, et entraîner ses amis les plus intelligents, du travail personnel aux tracas des affaires. Charles-Auguste fit de Gœthe un conseiller de légation, un ministre presque universel dans sa petite principauté. L'auteur de Werther fut chargé de la direction des eaux et forêts, du domaine grand-ducal, de l'exploitation dos mines de l'Ilmenau, etc. Il se livra à ces travaux, comme à tout ce qu'il faisait, tout entier. Il se défia des rapports de^la bureaucratie et voulut tout voir par ses yeux. Ennemi des privilèges injustes, il se montra plein de bonté pour les paysans, pour ce qu'on appelle, comme il le dit si bien quelque part, « les basses classes, qui certainement sont les plus hautes devant Dieu. » Le pauvre peuple aimait fort le nouveau ministre : les court/sans s'indignaienl conU^ Y\^U\3i% ^\^ ^^\ès tout, n'était
qu'un roturier : les jaloux souriaient de voir le poète noyé dans rhomme d'affaires. On disait que « Satnson s'était laissé couper les cheveux. » Un écrivain du temps appelle Goethe, en 1780 « une célébrité éteinte. » Il est sûr que pendant ces premières années de Weimar, il publia peu de chose, et rien qui ressemblât au Goëlz et au Werther, avec qui l'opinion publique l'avait identifié.
Toutefois ces années furent loin d'être perdues. La poésie de Goethe devait être faite d'observations et d'expériences concentrées par le génie : Goethe, au milieu des affaires, observait, étudiait hommes et choses. « Les affaires me font, pendant que je les fais, » écrit-il en 1785 à Knebel; et ailleurs à Mme de Stein (1777) ; « Le sort qui m'a planté ici, m'a traité comme un jardinier traite ses tilleuls : il les étête, les ébranche, pour les faire pousser plus vigoureusement. U est vrai que, pendant quelques années après cette opération, ils ont L'air de n'être que des perches. » Le résultat pour Goethe dô ces leçons de choses fut de dissiper, au contact de la réalité, ce qu'il y avait d'exalté et de juvénile dans le premier élan de Werther. Le jeune combattant de ÏCLSsaut et irruption devint un homme sérieux et un poète penseur.
Depuis longtemps déjà, il s'était occupé des grands problèmes dont la solution complète est à la fois le besoin etle désespoir delà raison. Dès sa première jeunesse, il avait senti une répugnance profonde pour le matérialisme des philosophes français de son temps, et un penchant marqué pour des opinions voisines du panthéisme. A Strasbourg, il compulsait avec soin le dictionnaire de Bayle, et prenait chaudement parti pour Giordano Bruno contre les attaques du critique. A Pempelfort, à Cologne, son ami Fritz Jacobi l'initiait au système de Spinoza, et réussissait plus qu'il ne l'aurait voulu à le lui faire aimer. A Weimar, Goethe feprit l'étude de Spinoza en compagnie avec Herd«r; il écrivit alors son essai sur « La Nature, » qui ^ ^Ci\« \i^'s»^
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ans le contact et dans le calme langage de la grande naure. »
C'est précisément par cette avidité universelle de savoir t de vivre, par cette conviction que le vrai et le beau ne ont essentiellement qu'une seule et même chose, par cette lassion de conquêtes dans le domaine commun de la cience et de Tart, que Grœthe devint l'initiateur d'une ittérature, le père d'une nouvelle génération. Après ùi le poète ne sera plus, comme il l'avait été trop souent au dix-huitième siècle, un artisan de vers, ni même ['œuvres poétiques : il sera une créature douée au su- »rême degré des plus nobles facultés, d'imagination, de lensibilité, de raison; il sera (c'est ainsi que Gœtho e conçoit) un homme, dans la plus large acception du erme.
Si a le sort », en faisant de Gœtho un administrateur, .vait « émondé » son imagination, le même sort, ou pour QÎeux dire l'instinct de son génie, l'arracha à cet apprenissage de la vie pratique, qui n'aurait pu se prolonger mpunément. Le grand-duc devenait moins docile aux sugl^estions de son ministre. Il eut la fantaisie de jouer aux (oldats, il fit le petit Frédéric, voulut avoir une armée et a fit sortirdu sol de son étroite principauté en la pressurant, îœthe» de son côté, avait une autre ambition : il voulait conquérir un monde qui lui manquait, qu'il convoitait depuis longtemps, que son père lui avait fait entrevoir à travers ses récits enthousiastes, Htalie, l'art antique, les régions du soleil et de la beauté. Il sentait que sur « cette terre où les citronniers fleurissent, » s'épanouiraient aussi les fruits dorés de sa poésie, voilés jusque-là par les brumes du Nord. S'échapper en Italie, avec la permission du prince, c'était se démettre sans descendre, se détacher sans rompre; c'était aussi secouer certaines habitudes de petite ville qui commençaient à lui peser, certaines liaiî^ons envahissantes, celle de Mme de Stem, ^\slt c^ci\î\\\^.
Lo génie souvent est égpïsle; Goethe le fut toujours b( coup : il ne songeait qu'à grandir, au risque de dépai ses tuteurs immobiles; il délaissait ses amitiés, qu elles devenaient sans profit pour son instruction; il r tait Técorce, dès qu'il avait pressé l'orange.
Son départ ressembla à une fuite : le grand-duc s fut dans le secret : le poète redoutait d' avoir des com ' gnons de voyage. De Garlsbad à Ratisbonne, à Muni au Brenner, à Trente, à Roveredo, il courut cinquai heures de suite, le jour, la nuit, sans cesse, sans repos, ne fit halte qu'à Torbole, en pleine Lombardie, en face lac de Garde, dont c^ les flots et le frémissement » lui n pelaient le beau vers de Virgile*.
Le terme qu'il se hâtait d'atteindre, le point lumine
qui l'attirait, c'était la « Ville étemelle. » Il arrive à Roi
le 11 septembre 1786, s'y cache sous un nom d'empru
(MûUer), évite ses compatriotes, s'entoure d'artistes cap
blés de le comprendre et de l'instruire, vit dans ]
ruines, les musées, exerce ses yeux et sa main à veir,
reproduire l'antiquité, la Renaissance. Il visite Naples,oi
rencontre un autre maître, cette splendide nature méridi
nale, si nouvelle pour l'homme du Nord, ce beau golfe,
doux climat, ce ciel d'un bleu invraisemblable, ces mont
gnes roses aux vives arêtes, ces fruits dorés, cette popul
tion vive, spirituelle, déguenillée et heureuse. Le Vésu
a pour lui un attrait puissant : il le gravit trois fois, s'a]
proche témérairement du cratère et revient un jour coi
vert des cendres de l'éruption.
En Sicile, il retrouve la Grèce; il comprend enfin vérité des descriptions homériques. « Les flots noirâtres l'horizon, leur lutte contre la courbure des anses, l'odei particulière de la mer vaporeuse, tout rappelait à me sens et à ma mémoire l'île des heureux Phéaciens. Je coi
1. Fiuctibus cl îrcttùVu a%s\\Y^ç',\vs>^\^t\v'!iA:,^^\sN3^\v\v<i, (Gcorg. II, 159.
GŒTHE, PÉRIODE ITALIExXNE. 277
rus chercher un Homère pour lire ce chant avec une grajide jouissance et en improviser une traduction. » Il rêve alors et esquisse un drame de Nausicaa (qu'il abandonna sans l'achever, comme il fit de tant d'autres projets); il dépose, comme un trésor dans ses souvenirs, les inspirations qui devront produire Alexis et Dora, Amyntas, Hermann et Dorothée,
Après Naples et la Sicile, nouveau séjour à Rome qui dure près d'une année; nouvelles étud-es, nouvelles admirations. Gœlhe restreint volontairement son horizon : l'histoire n'est rien pour lui; ce ne sont pas les actions des Romains qu'il veut connaître, mais leurs œuvres et leurs artistes. La Rome chrétienne reste aussi en dehors de ses recherches comme de ses sympathies : il n'aime de l'art chrétien que ce qu'il a de moins chrétien et de plus éternellement beau, les œuvres de la Renaissance. Gœthe est un magnifique païen, mais un païen allemand, un païen du dix-huitième siècle.
Avant de quitter Rome, il avait terminé et envoyé en Allemagne une de ses œuvres les plus importantes, sa tragédie d*Egmont. Commencée douze ans auparavant, à Francfort, reprise à Weimar en 1782, elle ne fut complètement terminée qu'en 1787, pendant le second séjour à Rome. C'est donc à la fois une œuvre de jeunesse et de maturité, dont il est curieux d'étudier les différentes assises.
Quand on lit cette pièce, dont la conception succède à Goëlz, à Werther y à Prométhéej à la première rédaction du premier Faust, on est frappé du changement d'horizon. Aux aspirations violentes et amères des œuvres précédentes succède déjà le calme et la sérénité. C'est encore la passion effrénée des jouissances de la vie; seulement la vie n'apparaît plus par son côté triste et lugubre, inais par son aspect brillant et lumineux. Egmont représente la forme heureuse du caractère de Gœthe, comme Werther et Faust en dévoilaient les douloureuses agitations.
Son Egment n'est point celui de Thistoire : Tauteur le sait bien et il le veut ainsi. En lisant le récit de Strada, qu'il avait trouvé dans la bibliothèque de son père, ce qui l'avait intéressé et séduit ce n'est pas la lutte pour la liberté des Pays-Bas, laquelle le laissait assez indifférent; c'est la grandeur personnelle et chevaleresque du comte d'Egmont. Pour idéaliser encore cette noble figure, il change d'un coup de baguette toutes les circonstances qui l'environnent. De l'horarae mûr il fait un jeune homme, du père de famille l'idole d'une jeune fille, du politique un imprudent. « Quand je l'eus ainsi rajeuni dans ma pensée et débarrassé de tous ses liens, écrit Goethe, je lui donnai un amour joyeux de la vie, une confiance sans borne en lui-même, un charme irrésistible qui lui gagne la faveur du peuple, la bienveillance d'une princesse, l'amour dévoué d'une naïve enfant, la sympathie d'un homme d'État, et l'affection du fils même de son plus violent ennemi. »
Auprès d'Egmont le poète place Glaire [Claerchen]^ douce et candide enfant, née dans une humble famille, séduite par la bonne grâce et la gloire du comte. La suave idylle de leurs amours est sauvée de toute fadeur par le danger qui les enveloppe, par la catastrophe tragique qui va les atteindre et par le courage héroïque qui purifie et ennoblit la jeune fille.
D'autres caractères se groupent autour de ceux-là et en augmentent le relief et la vie : le sombre et terrible duc d'Albe, l'intelligente et sage duchesse de Parme, le prudent politique et profond observateur Guillaume d'Orange, antithèse vivante de l'aimable et insouciant Egmont, enfin le jeung et malheureux bourgeois Brakenburg, fiancé dédaigné de Claire, lequel échappe au ridicule par son dévouement, et relève à nos yeux par son admiration obstinée, la jeune fille qu'il sait perdue pour lui.
Ajoutons à CCS peiaowwîi^es un autre acteur multiple et
bien vivant ici, la foule, les bourgeois de Bruxelles, qui forment le fond du tableau et prêtent aux grandes choses du drame le reflet de leur naturel et de leur vraisemblance.
Si nous recherchons la chronologie de .ces diverses créations « il est sûr, dit M. Hettner, que l'idylle d'amour entre Egmont et Glaire, ainsi que les scènes tumultueuses de la vie populaire, appartiennent à la première rédaction, à celle de Francfort et de Weimar. Au contraire la forme définitive des caractères énergiques et virils, ainsi que la transformation pathétique et héroïque d'Egmont et dé Glaire dans les deux derniers actes, furent les produits du dernier travail, de celui qui s'accomplit à Rome. » • Au point de vue* des caractères, Egmont est certainement le chef-d'œuvre dramatique de Gœthe. Par ce drame mieux encore que par Goëlz et Clavigo, par la vérité, le naturel, l'individualité des personnages, il réalisait les am* bitieuses espérances de la jeune école (f assaut et (Tirruptioriy il luttait cohtre Shakspeare, se séparait décidément de l'école française, et créait le type du vrai théâtre allemand.
Malheureusement la composition du drame est loin de répondre à la création des caractères. L'intrigue est lâche et flottante. L'unité, base nécessaire de l'intérêt, est ici, comme dans Goëtzde Berlichingeriy cqHq des personnages et non celle de l'action. Egmont, caractère insouciant et indécis, subit les événements et ne les dirige pas. G' est Lme sorte de Hamlet joyeux, sans dessein et sans volonté. [1 marche au hasard au milieu des dangers, « comme iin jomnambule, dit Schiller, sur la pente d'un toit escarpé. » Le drame tout entier s'y promène avec lui. A force de reiouter l'imitation de la tragédie française, Gœthe avait légligé cette grande chose, cette qualité essentielle de ;oute œuvre théâtrale, si fortement saisie par nos poètes, a combinaison des incidents divers en une puissante unité l'intrigue.
La vraie unité du sujet était offerte par Thistoire : c'était la grande et pathétique lutte pour raffranchissement des Pays-Bas. Goethe la repoussa, parce qu'il n'éprouvait aucune sympathie pour cette noble cause : il modela son héros sur lui-même. La conséquence fut, qu'au lieu d'une grande tragédie historique, il ne fit qu'une peinture de caractères.
Ce fut aussi à Rome, dans le recueillement de la solitude et au milieu des chefs-d'œuvre antiques, que Goethe termina son Iphigénie^ commencée à Weimar, probablement en 1779, au milieu des occupations les plus actives et les plus prosaïques du poète-ministre. Knebel l'avait trouvé un jour écrivant sa tragédie sur la table du conseil de révision, pendant que les conscrits défilaient devant lui. Une autre fois Goethe la continuait à Apolda, où il s'était rendu pour apaiser une crise commerciale. « Quelle malédiction, écrivait-il alors, que le roi de la Tauride doive parler comme si aucun bonnetier n'avait faim à Apolda! » Cependant le poète savait si bien s'abstraire et se dominer, que la pièce ainsi écrite est un tableau parfait du calme et de la sérénité que Goethe avait alors établis dans son cœur. « Ces jours, dit-il lui-même, étaient purs et clairs comme de l'eau. »
Le séjour de Rome donna à VIphigénie la seule chose qui, après plusieurs remaniements successifs, lui manquât encore, la perfection de la forme ; il la fit passer de la langue de la prose poétique à la langue des vers les plus doux, les plus harmonieux. Il semble que l'idiome du Tasse, qu'il parlait chaque jour, eût communiqué à la ver* sification du poète allemand quelque chose de sa mélodie.
JjJphigénie est un hymne de triomphe moral. Les orages do la passion sont apaisés, et no Tout plus entendre qu'un grondement sourd et lointain. Poui Gœthe la période d'assaut et dHrrupticm est finie. Gœthe n'est plus Werther ;
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Oreste retrouve, sur le rivage sacré mais triste do la Tauride, le calme de la conscience dans Tembrassement d'une sœur.
Il ne faut pas se laisser tromper par le titre et le sujet de la pièce en la prenant pour une œuvre grecque. Il n'y a de grec dans VIphigénie que l'harmonie et la proportion du style *. L'antiquité n'y reparaît véritablement que dans une évocation puissante des souvenirs les plus tragiques de la mythologie païenne, dans le chant des Parques qui termine le quatrième acte. Si l'on compare la pièce de Gœthe à celle d'Euripide qui porte le même nom, on s'aperçoit qu'il n'y a presque rien de commun entre les deux conceptions. L'Iphigénie de Gœthe n'est plus ni uùe grecque de l'âge héroïque, naïvement rusée et habile, capable de tous les mensonges et de tous les artifices pour sauver sa vie et celle des siens, ni une prêtresse impassible, habituée à voir souffrir et mourir les victimes humaines : c'est une chrétienne qui a horreur du sang, qui a fait abolir en Tauride les sacrifices humains, qui pousse si loin la sincérité qu'elle aimé mieux" risquer sa vie et celle de son frère que de souiller ses lèvres par un lùensonge. Le Thoas de Gœthe n'est pas non plus un roi de mœurs cruelles, un chef de peuplades barbares, qui pille et assassine les étrangers sous prétexte de sacrifices. C'est un sauvage civilisé qui, pour plaire à la prêtresse, a consenti à supprimer les sacrifices humains, qui aime Iphigénie et sollicite avec délicatesse le bonheur de l'épouser. Enfin l'Oreste allemand ne ressemble guère à l'Oreste antique, prudent et avisé comme un compatriote d'Ulysse : c'est un chevalier moderne, qui considérerait comme une lâcheté
1. Schiller écrivait, en 1802, que c'était « une tragédie étonnamment moderne et non grecque. » Gœthe, à la même époque, exprimait la même opinion ; il ajoutait : « Si j'avais su .plus de grec et mieux connu l'antiquité, je n'aurais pas écrit l'Iphigénie. *» Il est heureux qu'en 1787 Gœthe n'ait pas encore su trop de ^vec.
la prudence hellénique et se nomme au péril de sa vie à la première question.
Ce que Gœlhe a voulu mettre, ce qu'il a mis en effet dans son Iphigénicy c'est le sentiment qui dominait en lui au moment où il l'écrivait, l'histoire d'une âme dont les passions turbulentes se calment et s'apaisent. Les personnages qu'il met en scène n'agissent pas : ils pensent, ils sentent, ils s'observent eux-mêmes, se regardent vivre et nous donnent de leurs émotions une fine et éloquente analyse. Si Ton se place à ce point de vue, si l'on n'a pas Timprudenco-de la comparer au théâtre grec, Vlphigénle de (rœthe retrouve toute sa valeur. Elle est, non pas un drame, car la vie dramatique y manque absolument, mais un magnifique morceau de poésie, une des œuvres les mieux écrites et les plus belles qu'il y ait dans aucune langue * .
En quittant l'Italie, Gœthe emportait avec lui un troisième fruit de sa solitude féconde, lequel ne devait mûrir complètement qu'après son retour. Six ans avant son voyage, il avait déjà conçu et commencé une tragédie dont les infortunes du Tasse étaient le sujet. Un poète dans Téclat croissant de son génie et de sa gloire, vivant dans une petite cour, aimé du prince, favorisé par les princesses d'une affectueuse protection, en butte à la jalousie, à la haine des courtisans, victime de leurs intrigues, et à la fin disgracié et malheureux; cette destinée du Tasse était trop analogue à la situation actuelle de Tauteur de Werther pour n'avoir pas saisi fortement sa pensée. A Naples, en face du rivage de Sorrente, l'image du Tasse reparut à ses yeux, plus grande, plus touchante encore, resplendissante de toute la poésie du climat natal. Revenu à Rome, aussitôt après avoir terminé Iphigénie^ Gœthe
LA, Mézièrcs, ouvrage cvlè,V.\*',v 'i-'^^-^^^^
reprit son drame de Ta^^so^ dont il avait déjà composé à Weimar les deux premiers actes.
Mais la disposition d'âme qui jadis avait inspiré ce début n'était plus celle où se trouvait aujourd'hui le poète. Tel est Finconvcnient de ces œuvres ainsi interrompues et reprises. Elles ne paraissent pas fondues d'un seul jet : elles offrent des sutures, des disparates : c'est le défaut que présentent plusieurs des longues œuvres de Gœthe. Ici la diversité d'inspiration est frappante. Dans les deux premiers actes, le Tasse nous apparaît dans l'éclat de sa gloire et de sa beauté, fier et irritable sans doute, mais bon, afTectueux et digne du bonheur qui l'environne. La jalousie des Cours est représentée par le froid et ironique Antonio, qui l'envie, l'offense et le ruine. Si ces deux premiers actes fussent restés seuls à l'état de fragment, on croirait que le drame avait pour objet de glorifier la suprématie naturelle du génie, en l'opposant aux attaques venimeuses de la médiocrité. La donnée change à partir du troisième acte : l'intérêt et la sympathie passent du côté d'Antonio, qui reconnaît ses torts et les efface par son aveu. Tasse au contraire s'enfonce de plus en plus dans la pasûon indisciplinée : il arrive aux excès, à l'inconvenance, à Ift folie. Le réel et l'idéal luttent ici, comme dans la vie, et l-imuitage est danné au réel. Gœthe est à la fois le Tasse et 'Antcmio; mais en lui Antonio domine et subjugue le
Ûase.
^Cbtte dualité d'inspiration produit dans la tragédie des
ftcheuses. Le poète se donna une peine in-
harmoniser ces contrastes et il n'y parvint
TassOy écrit-il en février 1787, doit
[en ai déjà fait ne peut plus servir ;
ir le même plan ni tout mettre au
Dieu inflige aux hommes ! »
[position, Tasso n'en est pas
lus admiiabl^ft div^ (s^'ùv^. ^\i^
trouverait difficilement rien de comparable à la saisissante poésie des deux premiers actes. La langue et le rhythme y ont quelque chose de plus parfait et de plus musical même que VJphigénie '. »