‹ Histoire des littératures étrangères: considérées dans leurs rapports avec le développement de (volume 2)Chapitre 94 sur 112 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

GOETOE, PÉRIODE WEIMARIEIWE.

Amitié de Gœthc et Schiller. —Maturité et vieillesse de Gœthe. Wilhelm Meister; Hermann et Dorothée; Faust.

De retour à Weimar (18 juin 1788) et déchargé désormais de toutes fonctions officielles, Gœthe jouit librement de sa liberté, de ses études et du bonheur domestique que lui donna une liaison trop longtemps irrégulière^ Mêlant les souvenirs toujours présents de l'Italie aux jouissances de son amour, il écrivit les Élégies romain&i^ où il se montre le rival d'Ovide et de Tibulle. Il acheva le Tasso, il écrivit les Épigrammes vénitiennes. En même temps, il poursuivait ses travaux sur la botanique, l'ostéologie, la physique : c'est pendant* les dix dernières années du dix-huitième siècle que se déploya principalement l'activité scientifique de Gœthe ^

Une grande amitié, celle de Schiller, Vint rendre une

' 1 Hettner, ouvrage cité, tome V, page 87.

2. Christiane Vulpius ne devint l'épouse légitime de Gœthe qu'en 1806, le premier dimanche qui suivit la bataille d'Iéna. Christiane avait montré un grand courage à l'arrivée des troupes françaises; elle avait môme, s'il en faut croire Riemer, sauvé la vie à Gœthe.

3. On trouvera une savante et judicieuse appréciation de ces tra>'au-^ (.'ans le livre de M. Ernest Faivre : Œuvres scientifiques de Géif^ analysées et appréciées^ \%6fi. ' .

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nouvelle vigueur à sa verve poétique : pendant son voyage d'Italie, en 1787, était venu à Weimar, sur l'invitation du grand-duc, un jeune Wurtembergeois, dont les débuts donnaient les plus belles espérances, Tauteùr déjà célèbre des Brigands^ de Fiesque, à* Intrigue et amour. Goethe, qui ne connaissait de lui que ses ouvrages, se sentait peu de sympathie pour Tauteur. Sorti lui-même de la période (ï assaut et d! irruption ^ établi en paix dans la région la plus sereine de Tart, l'auteur à^Iphigénie, voyait avec peine remettre en question le progrès qu'il avait accompli depuis Werther^ glorifier la passion violente, le. langage déclamatoire, l'insurrection sociale et littéraire de Charles Moor.

Schiller, de son côté, admirait Goethe sans l'aimer et sans désirer le voir : « Être souvent avec lui, écrivait-il, me rendrait malheureux : il n'a pour ses amis intimes aucun épanchement.... Je crois que c'est un égoïste au suprême degré.... Je le déteste.... »

Cette antipathie réciproque devint, quand ces deux hommes se connurent, une intime et tendre amitié. Leurs tendances opposées se complétèrent, se servirent mutuellement d'appui, comme les deux moitiés d'une voûte. Goethe se rajeunit au contact de cette jeunesse ardente : « Ce fut pour moi, dit-il, un nouveau printemps, où tout germa et s'épanouit avec une heureuse fécondité. »

Le premier fruit qu'il recueillit de cette intimité fut la résolution de finir et de donner au public une œuvre qu'il avait longtemps, selon sa regrettable coutume, laissée dormir inachevée dans ses cartons. Les années d'apprentissage de Wilhelm Meister. Commencé en 1777, repris en 1782, continué dans les trois années suivantes, ce roman fut, à l'instigation incessante du nouvel ami, terminé et imprimé en 1796.

Schiller le lut avec une admiration excessive peut-être : il y trouvait un art de peindre la vie, de ie^\o4.\xYc^ ^"^^^-

tcmcnt et poétiquement la réalité, dont lui-même n'avait pas encore trouvé le secret. « J'ai lu, ou plutôt dévoré le premier livre de Wilhelm Meister, écrit-il à l'auteur. Cette lecture m'a causé un honbeur que j'éprouve rarement et que vous seul pouviez me procurer,... » Un mois après, il écrivait encore : « Le sentiment que me cause la leclure de cette œuvre augmente à mesure que cette lecture se prolonge; et je ne puis le définir qu'en le comparant au bien-être ineffable que nous éprouvons lorsque nous nous sentons parfaitement sains de corps et d'esprit. »

Ce charme du vrai dans les personnages et dans le style, qui s'emparait si puissamment de Schiller, existe en effet dans Wilhelm Meister, mais ne suffit pas à nos yeux poui en faire un chef-d'œuvre. La composition du roman es défectueuse : le sujet n'offre qu'un intérêt médiocre; Tin trigue, lâche et flottante, se ressent trop de sa lente crois sance. En vain cherche-t-elle à se ranimer vers la conclu sion par l'inattendu et par les apparences du merveilleux elle n'aboutit souvent qu'à l'incohérent et l'invraisem blable. Le style même, en prenant ce terme dans sa plu haute signification, est plutôt celui d'un penseur que d'u romancier. Gœthe résume plus qu'il ne peint : il racont ses personnages au lieu de les faire agir. Il dit ce qu'il ont fait; il ne les montre pas à l'œuvre. Il parle souvei lui-même par leur bouche, et verse, dans leurs longue conversations, toute son expérience de la vie, toutes s( idées, et des idées souvent très profondes, sur l'art, sur ] théâtre, sur la morale, sur la société* On serait tenté d'ap peler Wilhelm Meister le Télémaque des comédiens et de jeunes bourgeois allemands. C'est l'Odyssée d'un fils d famille qui s'éprend d'une actrice, se fait acteur lui-mèm« rêve de réformer le théâtre d'abord, puis le mobde par l théâtre; et etifin désespérant des comédiens en général < de ses propres taletits scéniques en particulier, rentre a iercail de la haute sodélc, dont sa fortune grandie en so

absence, lui ouvre facilement l'accès, et embrasse une honnête profession.

Gœthe, lui-même, en parlant de son ouvrage, nous dispense d'un jugement. « Vers la fin d'août (1796), écrit-il, je me suis débarrassé enfin d'un fardeau bien cher, mais bien lourd : j'ai envoyé à Unger (le libraire) le dernier livre de Wilhelm Meister. Depuis près de six ans, je ne m'occupais presque plus qu'à revoir et à corriger cette conception de ma première jeunesse. Elle restera toujours une oeuvra incalculable, qu'on la considère dan» son ensemble ou dans ses détails. Moi-même je cherche vainement aujourd'hui, pour la juger, une échelle de proportion qui puisse lui être appliquée. »

Ce qui est incontestable, c'est que le génie poétique de Gœthe s'y révèle par de fortes empreintes. Parmi cette foule de caractères si variés et si vrais qui paraissent sur la scène, la naïve Marianne, la légère et dévouée Philine, la tendre comtesse, l'active et raisonnable Thérèse, l'admirable et parfaite Nathalie, on est frappé d'étonnement par l'apparition mystérieuse du harpiste, solennelle figure qui rappelle les victimes de la fatalité antique, et surtout par la ravissante peinture de Mignon, si idéale, si céleste dans ses regrets et dans son naïf et violent amour.

La portée morale et philosophique du roman n'est pas moins excellentCi Cette longue histoire n'est autre chose que ce qu'un grand romancier anglais, Charles Dickens, appelle si bien la « disciplitie du cœur ». L'ascétisme du moyen âge avait dit : le plaisir est un mal; l'école rfassaut et d'irruption^ Gœthe lui-même dans Werther^ dans Goëtz, dans le premier F^aust, avaient répondu : la jouis-»sance illimitée est le droit du génie ; Wilhelm Meister rassetnble et concilie ces deux affil'mations excessives. La passion^ dit-il, pour être un Atoii et un bien^ doit chez tout le monde, gétiie ou créature vulgaire, se renfermer dans les limites de la raison et du devoir. Telle est désormais

la conviction intime de Gœthe, le principe qui dirige sa vie, et pénètre toutes ses grandes compositions. Iphigénk, Tasso dérivent de cette pensée; Wiihelm Meister la formule. Wilhelm est un Werther guéri, qui cherche l'apaisement de la passion non plus dans le suicide mais dans Tétude du vrai et dans l'activité d'une vie utile.

L'amitié de Gœthe et Schiller grandissait de jour en jour. C'était la plus noble liaison qui pût s'établir entre deux hommes; elle reposait sur une estime réciproque, un échange continuel d'idées, une ardente émulation clans la poursuite d'un même et noble but. Ils travaillaient ensemble, s'emparaient ensemble de leur public, déblayaient, le terrain en repoussant d'un violent coup de coude leurs adversaires et leurs envieux. Témoin la grande « bataille des Xénies *. » VA Imanach des Muses de Schiller publiait, en 1797, plus de six cents épigrammes, dont les plus acérées étaient l'œuvre du doux Schiller. Lui-même compare ingénieusement les Xénies aux renards à la queue allumée, que Samson lâcha autrefois à travers len moissons mûries des Philistins.

Schiller avait ranimé la verve poétique de Gœthe : il lui demanda, pour son recueil périodique intitulé Les heures^ quelques pièces de poésie. Cette sommation affectueuse détermina chez Gœthe une nouvelle floraison de ballades. « Je les avais depuis longues années dans l'esprit, dit-il ; elles m'occupaient comme d'aimables images, comme de beaux rêves qui venaient, disparaissaient, et avec lesquels mon imagination s'amusait à jouer.... Quand elles furent écrites, je les regardai sur le papier avec un

1. Une Xénie était un présent que, chez les anciens, l'hôte offrait à son invité. Martial donna ce titre à une série de distiques où il passait en revue les mets les plus délicats que ses lecteurs^disait-il, pouvaient envoyer à leurs amis. — Plus d'un, parmi les invités de Gœthe et de Schiller, se seraient volonvievs ^^%sé% de leurs cadeaux.

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ntiment'de tristesse. Il me semblait que j'allais me parer d'un ami bien-aimé. »

L'année 1797 fut pour Gœlhe une des plus fécondes, lie où il composa le plus de poésies lyriques. Schiller ppelait <c l'année des ballades ». C'est à cette époque l'il faut placer entre autres La fiancée de Corinthe, Le eu et la bayadèt^e^ L'apprenti sorcier et les quatre èces connues sous le nom de La belle meunière.

Dans cette même « année des ballades », Gœthe ménagea 3on ami une magnifique surprise : il conçut et composa ez Schiller, dans sa maison d'Iéna, à ses côtés et à son ju, un admirablo récit poétique, « la véritable épopée de illemagne moderne », Hermann et Dorothée. C'était poque où commençaient à s'agiter les questions homé- [ues ; Goethe venait de lire les Prolégomènes de Wolf, il ne repoussait pas l'idée que chaque chant de V Iliade de Y Odyssée pût avoir été composé par un poète difféttt. Il se félicitait d'être débarrassé de ce grand nom Somère, et s'abandonnait à l'ambition plus accessible de venir lui aussi un homéride.

Malgré ses admirations classiques vivifiées par son voyage Italie et de Sicile, il se garda bien d'aller chercher dans ntiquité le sujet de son poème : c'est en Allemagne, îst dans la petite ville voisine (Ilmenau) qu'il en choisit les ros. C'était imiter véritablement Homère. Un aubergiste, i pharmacien, un pasteur, un brave garçon, fils de l'hôlier, une pauvre jeune fille qui, avec les siens, fuit ivant l'invasion ; voilà les personnages de Gœthe : c'est i la réalité la plus vulgaire qu'il sait faire jaillir l'idéal, i poésie, pensait-il, est partout dans le monde; il ne igit que de l'y trouver. Pour cela, il suffit à Gœthe de acer ses personnages en face de devoirs délicats, réels )urtant, historiques s'il se peut, et de nous montrer ce

LITT. SEPT. *

que les événements inspirent à chacun d'eux de courage ou de tendresse.

Le poème s'ouvre par un tableau flamand de la vie commune. Assis à la porte de l'auberge, fumant et buvant à loisir, les interlocuteurs s'occupent gravement de leurs petites affaires, de leur commerce, de l'avenir de leurs enfants, des rocailles de leur jardin, de l'enseigne de leur boutique. On sourit avec le poète à l'image de cette placidité bourgeoise, quand tout à coup il nous arrache aux petitesses et aux amusants commérages de la petite ville : il fait entrer en scène des malheureux, des exilés, victimes d'une guerre terrible. Il introduit parmi eux une créature d'élite, et aussitôt les minuties de la vie vulgaire disparaissent. Hermann, le jeune garçon loyal mais indolent, se sent élevé au-dessus de lui-même. Il éprouve un ardent désir d'amener à son foyer,, sous le toit maternel, la courageuBe Dorothée, qu'il a vue si dévouée, si simple et si modeste au milieu de tant de souffrances. L'aubergiste, père de Hermann, finit par accepter avec émotion le choix du jeune homme. Ces âmes honnêtes n'étaient qu'assoupies : une circonstance imprévue, l'apparition d'une femme de grand cœur et de grand courage a fait jaillir en elles la source latente des sentiments généreux*.

Le poème à' Hermann et Dorothée^ composé en quelques mois, et fondu d'un seul jet, fut accueilli avec enthousiasme par toute l'Allemagne. C'est, dit avec raison M. Bossert^, un de ces rares joyaux, comme chaque littérature en possède quelques-uns, mais quelques-uns seulement. »

Si cette charmante idylle épique s'épanouit en moins d'une année, le grand poème de Faust occupa presque toute la vie de son auteur. « Voilà plus de soixante ans

I. Mézicres, ouvrage cité, tome II, page 81, 2. A, Bosserl, Goçlhc et Schiller,

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que j'ai conçu Faust y disait Goethe dans sa dernière lettre à Guillaume de Humboldt; j'étais jeune alors, et j'avais ' déjà dans l'esprit, sinon toutes les scènes avec leur détail, du moins toutes les idées de l'ouvrage. Ce plan ne m'a jamais quitté; partout il m'accompagnait doucement dans ma vie, et, de temps en temps, je développais les passages qui m'intéressaient à ce moment même. » Le drame de Faust est donc toute la vie intellectuelle de l'auteur, la traduction poétique de ses sentiments et de ses idées.

Le sujet était donné par la légende : vers la fm du moyen âge et au commencement de la Renaissance, Faust était un héros populaire en Allemagne. On personnifiait en • lui l'esprit de révolte contre la foi chrétienne. On lui attribuait un pacte avec les puissances infernales, une vie déréglée et une mort terrible. Cette tradition s'était répandue sur toute l'Europe : nous avons vu le poète anglais Marlowe en faii:e le sujet d'une émouvante tragédie. Gœthe enfant avait frémi à la représentation de la damnation du docteur emporté par le diable sur un théâtre de marionnettes.

Mais, dans son poème, Gœthe, conservant le cadre des événements, en changea l'esprit. Faust devint le penseur des temps modernes, le frère puîné de Werther, le véritable fils do l'époque d'assaut et dHrtniplion. Puis grandissant sans cesse, comme le poète qui l'avait conçu, il fut l'image poétique de l'homme de tous les temps, la tragique arène ie la lutte éternelle entre les aspirations infinies de notre Ime et les limites douloureuses de notre condition mortelle.

Le docteur Faust a passé de longues années dans son îabinet et sur ses vieux livres : il sent que cette science iride n'est ni la vérité ni la vie. Il évoque par des formules nagiques l'Esprit de la nature, qui lui apparaît, et d'un not dédaigneux le replonge dans son désespoir. Faust cherche alors dans le suicide, non un lâche refuge contre

les* souffrances, mais une issue vers la vérité, vers Tinfini qu'il appelle. Déjà la coupe de poison s'approche de ses lèvres, quand le son joyeux des cloches qui annoncent la fête de Pâques, les chants angéliques de la résurrection le rendent aux souvenirs de son enfance, à Témotion religieuse, à la vie, mais non pas à la paix : la soif de savoir, le besoin de tout connaître brûle à jamais dans son cœur.

Gomme contraste à cette noble et douloureuse aspiration, le poète pose Tam usante figure de Wagner, le studieux famulus du docteur, espèce de Trissotin germanique, très fier de ce qu'il sait, très confiant en ce qu'il espère savoir, dédaigneux du vulgaire illettré, et fervent adorateur des vieux parchemins.

Il place encore comme repoussoir et comme fond du tableau les plates et vulgaires jouissances de la foule, qui vit, qui s'amuse, qui aime, sans se préoccuper jamais des terribles problèmes dont Tâme de Faust est désolée.

Alors se présente la tentation sous la forme du diable, d'un diable élégant et ingénieux, Méphistophélès, lequel représente les instincts vicieux de notre nature, comme Faust ses nobles désirs. Un pacte est conclu, et le vieux docteur, rajeuni par le breuvage d'une sorcière, va s'élancer à la poursuite de toutes les jouissances du monde. Ce qu'il veut, c'est la vie sans limite et sans frein ; il demande, il exige, lui, être fini et borné, la possession complète de l'illimité, de l'infini.

« Si jamais, étendu sur un lit paresseux, j'y goûte la plénitude du repos, que ce soit fait de moi à l'instant. Si tu peux me séduire au point que je me complaise à moi-même, si tu peux m'endormir au sein des jouissances, que ce soit pour moi le dernier jour; je t'offre le marché.

— Tope I

— C'est conclu ! Si jamais je dis au moment : Attarde-toi, tu es si beau ! alors tu peux me charger de liens, alors la cloche des morts peut sonner ; que l'heure s'arrête, que Paiguille tombe, et que le temps soit Uni pour moi. »

Là est le centre^ie g^tm^-sixil du poème. Faust ne sera *

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pas une tragédie particulière, mais la grande et universelle tragédie, le problème de la destinée humaine, l'insoluble contraidiction d'une âme qui s'élance vers l'infini, * et que son invincible nature ramène sans cessç à la terre.

Ainsi conçu, le plan du drame exigeait que le poète fît passer son héros par toutes les jouissances de la vie active. De là une succession indéfinie de tableaux, ou pour mieux dire de tragédies particulières, enchaînées par une même idée.

Il lui fait traverser d'abord la taverne grossière et bruyante d'Auerbach, peuplée d'étudiants de Leipzig, qui s'injurient et s'enivrent. Ce n'est qu'une variante médiocre de la Promenade du jour de Pâques, que Goethe composa plus tard, et inséra dans une scène précédente, sans toutefois supprimer celle-ci. Faust en sort dédaigneux et dégoûté.

Son guide infernal le livre ensuite aux séductions de l'amour, aux jouissances les plus enivrantes de la volupté. C'est ici que le grand poète se révèle, en dessinant l'impérissable figure de Marguerite (Gretchen). Goethe a incorporé dans cette création ses souvenirs et ses émotions les plus délicieuses ; toutes les jeunes filles du peuple qu'il a connues et aimées (Marguerite de Frankfort, Annette Schœnkopf, Frédériqoie Brion, Charlotte Buff) viennent prêter leurs traits les plus purs à cette immortelle image. En lui laissant toute la simplicité de ses habitudes, toute la naïveté de sa pensée, Goethe l'environne d'une radieuse auréole de poésie; il place en elle ce charme idéal, que 1». réalité offre si rarement, et que le grand artiste peut seul lui donner. « Les femmes, disait Goethe lui-même, sont des coupes d'argent dans lesquelles nous mettons des pommes d'or. »

Contraint ensuite de briser cette coupe que Faust a profanée, Goethe la purifiera au moins par la souffrance, par le remords, par le supplice, par l'éternel pardon. Quelle

gradation douloureuse dans la rencontre au bord de la fontaine, dans la prière à la Vierge sur les remparts, dans là cérémonie funèbre de la cathédrale, enfin dans la scèpe déchirante du cachot, où Marguerite, ([m a perdu la raison, conserve encore son amour, et refuse dans son égarement la liberté que son bien-aimé lui apporte et qu'elle ne saurait plus comprendre! Cette situation est sans contredit la plus dramatique que Gœthe ait jamais conçue, et Tune des plus pathétiques qu'un poète ait jamais mises en scène.

Avec elle finit la Première partie de Faust. Mais le sujet n'était pas épuisé. « Marguerite est jugée ! — Marguerite est sauvée ! » Son séducteur doit lui survivre et traverser bien d'autres épreuves avant d'arriver, lui aussi, au pardon. Mais où trouver désormais un intérêt aussi puissant? Que nous importent les Cours, les empereurs, les mythes, les symboles, l'Hellade tout entière et même sa divine Hélène? Ces images surabondantes et confuses échappent à toute unité. Ce sont des tableaux, et qui pis est, des allégories : ce n'est plus un drame. Schiller, malgré son admiration pour l'œuvre de son ami, signalait lui-même ce grave défaut à mesure qu'elle grandissait sous ses yeux. « J'éprouve le vertige, écrit-il, quand je songea un dénouement... Ce qui m'inquiète surtout, c'est que, d'après son plan, le poème de Faust exige une grande quantité de matières, pour qu'à la fin l'idée puisse paraître complètement exécutée; or, je ne connais pas de lien poétique assez fort pour contenir une telle masse d'événements. » — « Vos remarques sur Faust^ répondait Gœthe, s'accordent parfaitement avec mes projets et mes plans, h vous dirai seulement qu'avec cette composition barbare jf compte me mettre à mon aise... Je tâcherai que les parties soient agréables, amusantes, et puissent donner à penser : quant à l'ensemble, ce ne sera toujours qu'un fragment. «

Tel fut le sort àe \^ 'çYvîî^^tX. <ki^ oeMvres de Gœthe, des

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plus longues surtout : la pensée surabonde et fait éclater la forme; le philosophe gâte le poète. Ses deux ouvrages les plus importants, le poème de Faust et le roman de Wilhelm Meister sont les plus défectueux par la disposition générale. C'est surtout dans les œuvres courtes, spontanées, improvisées ou coulées d'un seul jet, comme ses poèmes lyriques, comme son Hermann et Dorothée^ qu'éclate sa supériorité. S'il est plus grand ailleurs, ici il reste plus parfait, plus immortel.

Si dans notre rapide revue des littératures nous n'admettons en général que les grands noms, dans les grands écrivains eux-mêmes nous ne pouvons signaler que les œuvres principales. Goethe, ce roi intellectuel de son siècle, ce Voltaire de l'Allemagne, si différent du nôtre, lui est comparable pour sa longue vie et son inépuisable fécondité. Privé par la mort prématurée de Schiller d'une tendre et utile amitié, il reprit seul et avec courage la route que, pendant quinze années, ils avaient parcourue ensemble. Goethe avait alors cinquante-quatre ans ; il continua d'être un esprit de premier ordre, un savant, un penseur, et même un grand poète, comme le prouvent ses Sonnets^ son Divan orient-occidental^ son Retour de Pandore^ son roman des Affinités électives, ses continuations de Faust et de Wilhelm Meister , etc.; seulement ce grand esprit, obéissant à la loi inviolable du temps, avait, non pas décliné, mais changé. La première sève de l'imagination avait donné toutes ses fleurs : la pensée, la réflexion mûrissait maintenant ses fruits. Les œuvres d'art n'étaient plus que le voile léger de ses idées. L'allégorie, le symbolisme, prédominaient dans ses écrits sur la naïve peinture, comme la philosophie envahissait dans l'auteur le domaine de l'imagination. Le poète se transformait en penseur : Gœthe était trop vrai, trop sincère dans son style pour que ses compositions n'accusassent pas cette transformation. D'ailleurs Schiller n'était plus là pour l'avertir : une

longue habitude d'admiration imposait au .public tous ses caprices; l'AJIeinagne Técoutait avec reconnaissance ; TEurope entière projionçait son nom avec respect. Napoléon, en 1808, l'avait retenu pendant une heure, à, une époque où les souverains de TAllemagne sollicitaient comme une faveur quelques minutes d'audience. « Yous êtes un homme », lui avait dit l'empereur, et il avait placé, sur la poitrine du poète allemand, la croix de la Légion d'honneur.

Pour entrer de plain-pied dans la gloire, Goethe n'avait plus qu'à mourir. Il mourut, ou plutôt s'endormil dans son fauteuil le 22 mars 1832, à Tâge de quatre-vingt-trois ans.

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