L'ESPAGNE EN FRANCE
répandaieiit à la cour de France. Henri IV avait donné ou suivi l'exemple en demandant des leçons d'espagnol à Antonio Perez. « Votre Majesté, lui écrivait le réfugié dans sa lettre de remerciement, a choisi un gentil barbare pour maître, barbare en ses pensées, en sa langue, barbare en tout 1 . » U disait vrai, si la recherche et le mauvais goût sont une espèce de barbarie.
Bientôt les mariages princiers viennent accroître en France l'influence espagnole : Louis XIII épouse Anne- Marie, fille aînée de Philippe III; Philippe IV prend pour femme Isabelle de France, fille de Henri IV; leur fille, Marie-Thérèse, deviendra un jour épouse de Louis XIV. Dès lors, même avant Philippe V, il n'y a plus de Pyrénées. « Aucun homme, aucune femme de qualité, comme le dit Cervantes, ne manque d'apprendre la langue castillane 2 . » Les grammaires espagnoles se multiplient, comme les latines ; un dictionnaire espagnol paraît àParis en 1604 8 . Voiture parle et écrit l'espagnol aussi bien que l'italien. Balzac, qui connaît également les deux langues et imite de préférence les écrivains castillans, se plaint de ce que le public « court indifféremment après tous les romans espagnols. » Cette passion dure pendant toujr le dix-septième siècle, et lorsqu'en 1670 Molière fera jouer le Bourgeois gentilhomme, lorsqu'il flagellera de sa moquerie toute française les extravagances du marinisme et du gongorisme, ces corrupteurs du bon goût, il écrira pour les intermèdes de son dernier acte et fera réciter devant un public français une double parodie en vers italiens et en vers espagnols, persuadé qu'elle serait presque aussi géné-
1. Por cierto V. M. ha escogido gentil barbaro por maestro, barbaro en los conceptos, en la lengua, barbaro en todo.
2. Ni varon, ni muger déjà de aprender la lengua castellana. Persiles.
3. L'auteur de ce dictionnaire, Jean Palet, était médecin de Henri de Bourbon, prince de Condé ; il dédia son livre à ce prince, alors âgé de seize ans.
ralement comprise dans ces deux langues qu'elle l'eût été dans la nôtre 1 .
La langue de la conversation reçoit peu à peu mille importations espagnoles : un homme du monde se transforme en cavalier (caballero) ; un amant devient, comme en Espagne, un galan : les rubans même dont la mode vient embarrasser les épaules de nos aïeux, prennent le même nom, galans, qui se changera plus tard en celui de galons. Le mot qui, en Espagne, désigne la bravoure, la magnificence, l'adjectif bizarro, passe dans notre langue, en modifiant sa signification par une teinte moqueuse 2 . « A Madrid, dit un voyageur du dix-septième siècle, les jolies femmes se piquent d'avoir des inventions singulières et d'être bizarras. Rien de plus flatteur à dire à une galante qu'elle est bizarra. » L'emphase castillane s'empare de la conversation la plus vulgaire; la satisfaction la plus paisible devient une passion. « Il est reçu, de notre temps, dit Garasse, qu'avoir de la passion pour quelqu'un se prend ordinairement pour le simple mouvement d'une légère affection. » On n'adresse plus aux femmes que des compliments exagérés : on ne se borne plus à les saluer ; on se met à leurs pieds (â los pies de vmd., senora). Les Italiens se contentaient de leur baiser les mains (le bacio le mani.)
Ceux même des Français qui ne peuvent parler la langue de Madrid en reproduisent avec affectation les modes pt les habitudes, ce qui est plus facile : on prend du chocolat, on joue le hoc, on prise, on fume le tabac, « l'herbe à la