Origine du titre que porte l'ouvrage : Aévca ^jxspau
maris dupes et crédules ; des femmes coquettes et rusées, d'autres aimables et faibles, quelques-unes fi&res et vertueuses ; des jeunes gens qui ne songent qu'au plaisir, des vieillards et des vieilles femmes qu'à l'argent; puis ce sont des corsaires, des ermites, des faiseurs de faux miracles et de tours de gibecière, des gens de toute condition, de tout pays, de tout âge, avec leurs passions, leurs habitudes, leur physionomie : le Decamerone est le tableau vivant du monde, à la fin du moyen âge. Dante avait été le peintre universel dès hautes régions de l'humanité; Boccace nous présente l'image également complète de la vie ordinaire et réelle. C'est d'avance un artiste de l'école de Téniers, mais plus élégant, plus gracieux que le maître ; c'est le peintre flamand de la nature italienne.
On a reproché avec raison à Boccace l'extrême liberté de sa plume et l'immoralité de plusieurs de ses peintures. Au lieu de chercher à l'excuser comme le fait le trop indulgent Pétrarque, en alléguant, soit l'âge de l'auteur, soit le goût des lecteurs qui exigeaient de tels récits, nous invoquerons contre Boccace le jugement de Boccace lui-même. Un de ses amis voulait lire le Decamerone à sa femme et à quelques dames de sa maison, a Gardez-vous-en bien, lui écrivit l'auteur devenu vieux et sage ; vous savez combien il s'y trouve de choses peu décentes et contraires à l'honnêteté... Gardez-vous-en, je vous le répète, et je vous en prie. Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par égard pour le mien... » Ajoutons néanmoins que, pour qui peut se permettre une pareille lecture, cette licence même est un trait de vérité historique. Elle fait connaître les mœurs d'une société où l'on pouvait, sans invraisemblance, mettre de pareils récits dans la bouche de jeunes femmes réputées sages et honnêtes.
Un des principaux mérites du Decamerone, e'est le styte. Boccace enleva la prose italienne à la rudesse des chroniqueurs de son siècle. Il consulta l'oreille et le goût
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de ses auditeurs accoutumées à la lecture des poètes, et transporta hardiment dans sa diction des formes de langage empruntées à Dante, son poète chéri. On sait que ce fut Boccace qui fit rougir les Florentins de leur ingratitude pour ce grand homme, qu'il en écrivit la biographie et en commenta publiquement les ouvrages. A ce modèle, il joignit les anciens; il imita les tours de Gicéron, de Virgile, cherchant ainsi à donner à la prose toscane plus de grandeur et de magnificence. L'usage ne l'a pas suivi dans cette innovation. L'esprit analytique des langues modernes répugnait à ces inversions, à ces longues et splendides phrases, à ces savantes complications de la période latine, espèce de labyrinthe, où les mots, errant en liberté, ont besoin, pour ne pas s'égarer, d'être marqués, et en quelque sorte étiquetés par leurs terminaisons. Les Italiens, en admirant dans Boccace le choix des mots et la grâce des idiotismes, ne lui ont point pardonné la tentative savante de ses constructions. « La langue de Boccace est ordinairement excellente, ditBaretti 1 , mais sa diction est généralement détestable. »
A ce premier reproche, nous enjoindrons un second qui s'y rattache. Les personnages du Décaméron sont prolixes dans leurs discours, ou plutôt phraseurs. Ils aiment à rouler longuement la période, afin de l'arrondir, Ils disent en deux pages ce qu'ils devraient exprimer en deux lignes. Quelquefois on sent'que l'auteur se complait au murmure harmonieux de son langage, comme ses Fiammetta et ses Pampinea aux doux bruits de leur claire fontaine.
Ces défauts ont du moins une cause glorieuse. Jusqu'à présent nous avons parlé de Boccace comme d'un écrivain facile, ingénieux ; nous ne l'avons pas encore montré comme érudit, comme .savant. Cet aimable codeur potage
1. La lingua adoperata dal Boccacio è pçr |p mfc otUïflftj e il \\Q stile per lo più pessimo. Frusta letteraria. Tome II, n° 13.
avec Pétrarque la gloire d'avoir donné le premier signal du retour aux études grecques et latines. Il fit, comme son illustre ami, mais moins bien que lui, de nombreux ouvrages latins tant en prose qu'en vers. Quoique pauvre, puisque Pétrarque lui laissait par testament cinquante flo-. rins pour avoir un habit, il recevait, logeait chez lui le grec Léonce Pilate, apprenait sa langue, achetait et faisait venir à grands frais de Grèce les poésies homériques et d'autres ouvrages grecs, qui depuis plusieurs siècles n'existaient plus en Italie. Boccace fut le premier italien à qui l'on expliqua en particulier Homère ; ce fut par ses soins que ce poète devint l'objet d'un enseignement public à Florence. Il envoyait un exemplaire de l'Iliade à Pétrarque qui le recevait avec des transports de joie, mais hélas! ne pouvait le comprendre. « Ton Homère reste muet pour moi », écrivait-il un jour à son ami plus heureux. Ainsi au quatorzième siècle la Renaissance germait partout en Italie. C'était le confluent du moyen âge et de l'antiquité. Dante se faisait accompagner par Virgile dans son enfer catholique ; Pétrarque écrivait des lettres à Homère en même temps que des sonnets à Laure ; Boccace redisait les contes des trouvères avec la période de Gicéron, et expliquait Homère en refondant Rutebeuf.
C'est par le tajent et non par l'ancienneté que Boccace occupe le premier rang parmi les conteurs italiens. Un recueil intitulé les Cent nouvelles anciennes * qui contient plusieurs contes postérieurs à Boccace, en renferme quelques-uns qu'on peut avec assurance faire remonter à la fin du treizième siècle ou au commencement du quatorzième. Elles sont, dit Joseph Maffei, écrites avec une
1. Le ciento novelle antike (sic), Bologna, 1525, în-4 ; tel est le titre de l'édition originale plusieurs fois reproduite depuis : on cite particulièrement les éditions de : Firenze, 1778-82, 2 vol. in-8, Torino, 1802, in-8 et Milano, 1825, in-8.
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simplicité admirable et n'offensent le lecteur par aucune peinture déshonnête.
Après Boccace la mine fut exploitée par de nombreux auteurs : Franco Sacchetti 1 , son contemporain, nous a laissé deux cent cinquante-huit nouvelles (il en avait écrit trois cents); Jean de Florence (Giovani Fiorentino), composa en 1378 un recueil de cinquante contes sous le titre singulier de Pecorone (Grosse-bête). Jean cherche évidemment à imiter Boccace : mais ses récits plus courts que celui de son maître, accusent aussi bien moins d'art et de talent. L'auteur raconte pour s'amuser lui-même avant d'intéresser les autres. Le cadre qui, à l'imitation du Decamerone, réunit ses contes, est d'une naïveté bizarre. Jean suppose qu'un jeune homme, énamouré d'une belle et sainte religieuse, se fit moine et chapelain du monastère où elle résidait. Puis les deux platoniques amants convinrent entre eux, pour passer le temps, de se raconter chaque jour une nouvelle. Il est juste d'ajouter qu'à la différence du Deçà* merone et même du recueil de Sacchetti, le Pecorone est exempt d'obscénités 1 .
Un caractère remarquable de ce livre c'est que les deux premières journées seules renferment des narrations fictives, à la manière de Bocacce, le reste se compose de récits historiques. Le besoin d'entendre raconter des événements réels ou supposés tels, se manifestait évidemment alors dans le public florentin. Aussi plusieurs écrivains, laissant de côté les nouvelles, s'appliquèrent à composer des chroniques en langue vulgaire. Dino Compagni qu'on a loué à juste titre pour l'élégance et la pureté de sa diction, écrivit un récit des événements de 1270 à 1312. Les