Liber X, epistoja
le palais Pitti, qui devait un jour abriter les grands-ducs. Partout s'élevaient^ des constructions d'un style nouveau ; partout les anciens monuments se rajeunissaient sous l'éclat deô arts : il semblait que le moyen âge se repliât peu à peu, comme l'ombre, devant l'aurore de la Renaissance.
La société de lettrés et de savants qui entouraient Laurent de Medici présentait un caractère non moins nouveau. Ge n'était déjà plus cette première génération du quinzième siècle contemporaine de Cômc son aïeul, les Valla, les Poggio, les Leonardo Bruni (Aretin), les Filelfo, laborieux érudits, estimables hellénistes, chercheurs et traducteurs de livres, mais dont le goût était loin d'égaler le savoir; c'étaient des hommes plus instruits, et surtout mieux instruits, qui, à force de voir penser les anciens, s'étaient mis à penser eux-mêmes : l'excellent Marsile Ficin, dont nous allons bientôt parler ; le docte Vénitien Hermolaus Barbarus, qui se vantait d'avoir fait plus de cinq mille corrections dans YHistoire naturelle de Pline, et plus de trois cents dans la géographie très succincte de Pomponius . Mêla ; Christophe Landino, poète , commentateur, traducteur, qui termina l'éducation de Laurent de Medici et de son frère ; le brillant Ahgelo Ambrogini, de Moûtepulciano (Politien), traducteur, commentateur, jurisconsulte, poète, et, par-dessus tout, homme d'esprit; l'universel et prodigieux Pic de la Mirandole, qui, à dix-neuf ans, parlait, dit-on, vingt-deux langues ; qui, quelques années plus tard, offrait de soutenir publiquement contre tout assaillant neuf cents propositions sur toutes les sciences alors connues; qui enfin, et c'est là son vrai titre de gloire, tentait de concilier, dans un vaste éclectisme, toutes les doctrines des sages, et de saisir, à travers toutes les formes et tous les voiles, l'unité essentielle des traditions du genre humain. Ces hommes parlaient et écrivaient avec goût les > langues anciennes. Leur latinité, encore quelque peu incorrecte, défaut excusable à une époque où manquaient les
dictionnaires, encore chargée d'expressions disparates et surannées, n'en est pas moins vive, énergique, parfois ingénieuse, et préférable aux élégantes périodes des Cicéroniens du seizième siècle.
Le lien principal qui réunissait tous ces hommes, c'était l'étude de la doctrine de Platon. La résurrection des idées platoniciennes, et même des rêveries alexandrines, plus poétiques dans leurs vérités et dans leurs erreurs que les enseignements d'Aristote, était un des symptômes du réveil de la libre pensée. Aristote, amendé et adopté par l'Eglise, avait été, bon gré mal gré, l'âme de la scolastique : lui opposer Platon, c'était sortir avec éclat du moyen âge, c'était déjà faire acte de liberté, au moins en changeant de maître.
Gôme de Medici avait souvent entendu Gemisthos Piethon, l'un des Grecs envoyés de Constantinople au concile de Florence en 1439, disserter sur la philosophie de Platon. Entraîné par l'éloquence du vieillard et par l'élévation de cette doctrine nouvelle, il avait conçu le projet de former une académie platonicienne. Le fils de son médecin, Marsile Ficin n'était encore qu'un enfant : mais il montrait déjà les dispositions les plus heureuses. Gôme le fit élever dans l'étude du platonisme. Le jeune homme répondit pleinement à son attente, et devint le chef et le précepteur de l'Académie.
Cette réunion trouva dans Laurent de Medici non seulement un protecteur, mais un collègue. Tandis que Ficin traduisait Platon et Plotin, tandis que dans sa Théologie platonique il développait un système emprunté principalement aux derniers philosophes de l'école d'Alexandrie, Laurent exposait les mêmes idées en vers italiens, ou discutait avec ses savants amis à table, à cheval, en voyage, et les encourageait dans leurs travaux. Pour donner plus de stabilité à leur association, il voulut renouveler avec éclat la fête solennelle que les disciples de Platon célc-
braient autrefois en l'honneur de leur maître, et qui était tombée en désuétude depuis la mort de Plotin et de Porphyre, il y avait environ doilze cents ans. A partir de 1469, chaque année, le 7 novembre, jour anniversaire, disait-on, de la naissance et de la mort du grand philosophe, un splendide banquet réunissait tous les citoyens distingués de Florence. Mais il y avait un autre festin en quelque sorte ésotérique, où les membres de l'Académie étaient seuls invités. Celui-ci avait lieu loin de&profanes, dans la villa Carreggi; Laurent y présidait lui-même : au dessert, on lisait quelque passage du maître bien-aimé ; on commentait, on discutait, on disputait même quelquefois, et l'enthousiasme de la science s'augmentait de tout l'entraînement d'une mode.
La poésie vulgaire avait été négligée trop longtemps, au milieu des études de l'antiquité: depuis cent ans l'Italie n'avait pas entendu un grand poète. Il appartenait à ceux qui ramenaient la poésie dans la science, de la rétablir aussi dans son véritable domaine : le signal du réveil partit encore de la maison des Medici. C'est pour Lucrèce, mère de Laurent, que le spirituel Louis Pulci, composa son épopée romanesque dont nous parlerons dans le chapitre suivant; c'est pour chanter le tournoi où le jeune frère de Laurent signala son agilité, qu'Ange Politien, âgé, dit-on, de quatorze ans, écrivit l'un des poèmes les plus élégants de la langue italienne. Les Stances pour la joute de Julien sont pleines d'imagination, de grâce et d'harmonie : l'Arioste et le Tasse en ont imité plusieurs détails. Malheureusement la stérilité du sujet et l'absence d'intérêt véritable se font trop sentir à travers le luxe des descriptions et des peintures. Cet ouvrage d'ailleurs n'est qu'un fragment de douze cents vers, et le poète s'est arrêté aux préparatifs du combat.
A vingt-deux ans le même auteur tentait, par son drame d'Orphée, d'introduire dans la langue vulgaire la majesté
ou du moins l'élégance du théâtre antique. Cet essai; quelqu'imparfait qu'il soit, renferme plusieurs passages excellents, entre autres la plainte amoureuse d'Aristée, et le chant final des Bacchantes. On admire encore plus le talent du jeune poète quand on pense que cette ceuvre presque sans précédent fut composée en deux jours, au milieu des préparatifs tumultueux d'une fête.
Laurent lui-même fut un des meilleurs poètes de son siècle ; supérieur aux deux frères Pulci par l'élégance et l'harmonie du style, il précéda Poli tien dans la carrière 1 , et l'égala presque par le talent. Ses poésies lyriques, son Ambra, sa Chasse au faucon, ses Selve <Tamore } ses poèmes moraux et sacrés, ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre, comme sa Confession, ses Sept joies d'amour, prouvent une facilite d'invention et une verve de style des moins communes. S'il n'a pas la pureté irréprochable des poètes du seizième siècle, si les critiques italiens blâment dans sa diction quelques termes vieillis, durs et rustiques, il rachète amplement ces défauts par les qualités essentielles qui constituent le poète ; et l'on peut dire de ses vers, avec Muratori: « C'est de l'or, tel qu'on le trouve dans une mine^ mêlé d'une terre impure, mais c'est toujours de l'or. »
Une preuve des plus décisives de son génie poétique, c'est l'originalité des genres dans lesquels il s'exerça, et le grand nombre de routes nouvelles qu'il ouvrit à la poésie. Laurent de Medici offrit, dans ses Buveurs (Beoni), un des premiers modèles de la satire populaire; il éleva le premier à la forme littéraire, dans la Nencia da Barberino, les improvisations naïves des villageois toscans, donna aux Chants du carnaval, aux Chansons à danser, qui accompagnaient les fêtes joyeuses de Florence, un éclat et
1. Ce fut peu après son entrevue avec Frédéric de Naples,en 1465, que Laurent, âgé alors de dix-sept ans, lui envoya, en signe d'amitié, un recueil de poésies italiennes, à la suite desquelles il avait ajouté quelques-uns de ses sonnets et de ses Cansoni.
une valeur jusqu'alors inconnus ; il sut dégager, mettre en relief la poésie vivante et pleine de charme que contenait en germe la gaieté expansive et l'idiome si caractérisé du peuple florentin : en un mot il retrempa l'art dans sa source et le vivifia par le contact de la foule. On le voyait luimême descendre sur la place publique et prendre part aux divertissements les plus frivoles. Ce n'est pas l'un des traits les moins frappants de cette curieuse et poétique nature, que la mobilité singulière et l'universalité brillante de ses talents et de ses goûts : l'homme qui recevait les ambassadeurs des rois et dirigeait toute la politique de l'Italie, qui conçut le premier cette pondération des États italiens, modèle de l'équilibre européen, cet homme qui occupait ses loisirs par les méditations les plus sublimes de la philosophie, se mêlait volontiers, dans les rues de Florence, aux danses des jeunes filles, et animait la joie publique en l'élevant à la noblesse de l'art.
L'influence qu'avait exercée sur la littérature italienne la noble maison des Medici ne s'éteignit point avec Laurent: elle devint plus décisive encore lorsque son fils Jean 1 , cardinal à l'âge de treize ans, succéda, à l'âge de trentesept, au belliqueux Jules II, et prit possession du Saint- Siège, sous le nom de Léon X (11 mars 1513). Ce mondain et élégant pontife, aussi mauvais pape que magnifique souverain, eut l'honneur de donner son nom à l'un des grands siècles littéraires, et contribua plus que personne au mouvement émancipateur de la Renaissance, cette forme italienne de la grande insurrection religieuse du seizième siècle. Passionné pour les beaux-arts et pour les plaisirs, habile musicien, beau chanteur, bon cavalier, chasseur infatigable, prince généreux, environné de cardinaux jeunes, riches, d'une noble naissance, il passait avec eux ses jours dans les concerts, les festins, les spectacles. On ne voyait dans