Né à Florence en 1475, mort à Home en
leurs palais que chevaux et lévriers : tout y respirait la joie et la magnificence. Cependant le pape poursuivait avec ardeur les immenses travaux de la basilique de Saint-Pierre ; les chefs-d'œuvre de l'art antique sortaient en foule des décombres de l'ancienne Rome; les artistes modernes étaient enrichis et honorés : le grand Raphaël les surpassait tous en fortune comme en talent. Une foule de peintres, de sculpteurs, d'architectes, faisaient avec le pontife un échange de gloire, et leur immortalité rendait le nom de Léon X immortel. On ne pouvait perdre plus royalement l'antique théocratie des Grégoire VII et des Innocent III. Léon daignait à peine s'apercevoir de quelques « disputes de moines » qui commençaient à agiter les barbares provinces de l'Allemagne, et un jour qu'il voulut bien y donner un moment d'attention, il trouva que « frère Martin Luther avait beaucoup «d'esprit. »
U était impossible que lefils de Laurent, l'élève de Politien, ne fût pas le protecteur des lettres. Nul pontife, si l'on excepte Nicolas V, ne les avait favorisées avec tant d'amour. Il appela près de lui comme secrétaires apostoliques les deux hommes qui, de l'aveu de tous, écrivaient le latin avec le plus d'élégance, Bembo et Sadolet : Beroald fils, fut préposé à la bibliothèque du Vatican: Jean Lascaris, sollicité à la fois par Léon X et par François I er , partageait ses derniers jours entre Paris et Rome. Plus de cent professeurs recevaient des appointements dans l'université romaine, que le pape avait remise en possession de ses revenus. Une presse destinée à publier les ouvrages grecs fut établie à Rome ; et Léon, donnant à la recherche des manuscrits une nouvelle impulsion, déclarait dans un de ses brefs qu'il considérait «■ comme une portion importante « de ses devoirs pontificaux, de favoriser les progrès de la a littérature. »
Si, réunissant par la pensée toutes les tendances littéraires de cette brillante époque, à laquelle les Medici ont
légué si justement leur nom, nous cherchons à les soumettre à une appréciation générale, nous éprouvons l'embarras que fait naître nécessairement un problème complexe. D'une part nous voyons se dérouler sous nos yeux une longue série de chefs-d'œuvre ; la cour des Medici semble le rendez-vous des représentants les plus glorieux de tous les arts ; on dirait que Raphaël en a tracé l'image symbolique dans ses deux admirables peintures de l'École d'Athènes et du Parnasse. De l'autre, quand on considère ramollissement des esprits et des caractères, l'affaiblissement de la foi et de l'enthousiasme religieux, la décadence progressive des institutions libres, l'asservissement de l'Italie, d'abord à des souverainetés locales, ensuite à des invasions étrangères ; quand on voit dans les lettres elles-mêmes la forme prédominer déjà sur l'inspiration, comme dans les Cicéroniens, Dante tomber dans l'oubli, les Pétrarquistes*, Bembo, Casa, s'imaginer qu'il ne s'agit, pour rivaliser avec le grand poète, que de lui prendre ses mots et ses images ; on entrevoit la décadence au sein même de la perfection, et l'on se reprocherait de n'avoir que des éloges pour les princes ingénieux dont l'influence présida à de telles destinées.
Pour concilier des impressions si diverses dans un jugement impartial, il faut se rappeler le rôle qui semblait réservé à l'Italie à la fin de la grande époque du moyen âge. Elle devait fermer la voûte de cet immense édifice. A elle appartenait l'heureux privilège de couronner trois siècles de travaux, et d'emprunter à l'antiquité renaissante un rayon de son immortelle beauté pour en illuminer le front sévère du catholicisme. Pour accomplir cette mission, l'Italie du seizième siècle, on le conçoit, dut sacrifier beaucoup à la forme : l'inspiration venait de plus loin, du treizième, du quatorzième siècle, de Béatrice, de Laure, de la France surtout, de ses vieux fabliaux, de ses rudes chansons de Gharlemagne et d'Arthur. Il s'agissait de souffler
la grâce et la beauté sur cette poussière vivante d'enthousiasme et d'héroïsme, et d'animer tous ces éléments en chefs-d'œuvre immortels.
On vit s'accomplir alors un fait qu'on remarque presque toujours dans l'histoire des littératures : après une de ces époques agitées et confusément fécondes, où la grandeur des caractères éclate au milieu des désastres et de l'anarchie des États, commence une période de régularité, où les passions se calment, où les esprits se recueillent, où les gouvernements s'affermissent. Alors le terrain bouleversé par les révolutions précédentes porte ses fruits les plus parfaits ; alors naissent les siècles de Périclès, d'Auguste, de ( Louis XIV. La postérité dans son admiration ne voit que les résultats, elle néglige les travaux préparatoires. Elle applaudit l'heureux moissonneur et oublie le laboureur infatigable dont les sueurs ont fertilisé les sillons. Tel fut le destin de l'Italie des Medici. Leur époque est une fin, non un prélude, fille ne sème pas : elle récolte.
La moisson même du seizième siècle était le prélude et la cause d'un long épuisement : une énervante prospérité allait enfanter la décadence et la ruine. La même cause produisit la précoce grandeur et le déclin rapide de l'Italie : ce fut la prépondérance des villes dans le système politique. Leurs habitants étaient à la fois riches et occupés de travaux pacifiques : le commerce, les manufactures, sources d'immenses profits, éloignèrent les citoyens du maniement des armes et du service personnel de la patrie. On voulut des soldats mercenaires, et on eut de l'argent pour les payer. L'acheteur perdit toute mâle vertu : le vendu (condottiere), indifférent à la victoire, toujours prêt à changer de parti pour gagner une solde plus forte, se battant sans passion et presque sans danger sous son armure de fer, épargnant dans ses adversaires des hommes du même métier, de» confrères qui pouvaient le lendemain devenir des alliés T
perdit lui-même le courage et l'habitude des combats sérieux. Dès lors l'Italie fut en proie. L'indépendance disparut avec la liberté ; la moralité même fut profondément corrompue : la noblesse des sentiments passa de mode ; la valeur fit place à la ruse dans l'estime publique. Les raffinements de l'esprit supplantèrent, comme chez les Grecs dégénérés, la loyauté et l'héroïsme. Le machiavélisme était partout, avant Machiavel.