‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 3)Chapitre 38 sur 138 · Publié en 1481, in-fol · texte numérisé non relu

Publié en 1481, in-fol

et de chevaliers, de batailles et de duels. Les guerres y naissent les unes des autres; des empires y sont conquis en un jour. A côté du géant Morgant est le géant Margutte, infidèle, mais bon Vivant, qui fait rire tout le monde, héros, diables et lecteurs, et qui meurt enfin d'un accès de rire.

Gomme ce poème est assez peu connu en France, et mérite pourtant de l'être, nous allons tracer une esquisse rapide du premier chant, qui, par ses qualités comme par ses défauts est l'un des plus caractéristiques.

Le poète commence par les premières lignes de l'Évangile de saint Jean : « Au commencement le Verbe était auprès de Dieu et Dieu était le Verbe, et le Verbe était Dieu. » Il rattache ces paroles à une invocation, dans laquelle il implore l'aide d'un ange pour raconter « une fameuse, antique et digne histoire. » Chaque chant du poème s'ouvre par une semblable prière, formulée quelquefois en latin ou à peu près, comme celle du chant IV : « Gloria in excelsis Deo y e in terra pace. »

Après ce que nous avons dit plus haut, il est inutile d'ajouter qu'il n'y a dans de pareils débuts aucune intention ironique. L'auteur se conforme à une habitude populaire, dont PArioste saura bientôt tirer ses charmants préambules 4 .

La « fameuse », la « digne histoire », que Pulci nous raconte, est en effet une histoire bien a antique » pour nous autres Français, c*est celle des exploits de Roland, neveu de Gharlemagne, qui s'exile de la cour de son oncle par suite de la jalousie du traître Ganelon. Mais à l'exem-

1. Un autre poète donna à PArioste l'exemple ,de substituer une digression poétique, par forme de prologue, aux invocations pieuses de Pulci et de ses prédécesseurs; ce fut Francesco Bello, dit PÀYeugle de Ferrare, dans son poème intitulé Mambriano (Ferrare, 1509, pet. in-4), œuvre du môme genre, mais d'un moindre mérite que le Morgante.

pie des trouvères de France, Pulci discrédite ses devanciers et prétend

Que cette histoire, avec tout son mérite, Fut mal apprise , encor plus mal écrite.

Roland irrité s'éloigne de Paris et arrive dans un lieu désert où il rencontre une abbaye, ce située sur les confins des chrétiens et des païens. » Le monastère était dominé par une haute montagne, d'où trois géants faisaient pleuvoir d'énormes quartiers de rocs, ce qui, observe très judicieusement l'abbé,

Trouble souvent nos dévotes prières.

Il ajoute :

Nos saints aïeux, dans leur désert lointain, Ne faisaient pas gratis œuvres si belles.

Ne croyez point que, du soir au matin, Tout un couvent vécut de sauterelles :

Du ciel pleuvait la manne , c'est certain ; Il pleut ici, pour remplir nos écuelles, Les durs cailloux que jettent de ce mont Alabastro, Morgant et Passamont 1 .

Gli antichi radri nostri nel deserto *

Se le lor opre sinte erano e giuste, Del ben servir da Dio n'avean buon merto :

Ne creder, sol vivessin di locuste ; Piovea dal ciel la manna, questo è certo :

Ma qui coovien cbe spesso assagi e guste Sassi, cbe piovon di sopra quel monte, Cbe gettano Alabastro e Passamonte.

L'abbé parlait encore quand une énorme pierre vint, comme pour confirmer son récit, tomber aux pieds do Roland.

1. Nous avons cherché à reproduire scrupuleusement, avec le sens exact de Fauteur, l'allure de la strophe épique italienne qu'il emploie dans tout son ouvrage :

Seigneur Baron , entrez au nom des cieux , La manne va tomber, dit le saint moine.

Roland répond : Ces gens sont soucieux Que mon cheval ne mange plus d'avoine.

Ils pourraient bien le guérir du mal d'yeux.

Mais quels rochers ils lancent ! saint Antoine! Hélas 1 reprend le bon père à son tour, Ils jetteront la montagne un beau jour.

Roland entreprend de délivrer le monastère de ce voisinage incommode : il se dirige vers la montagne, rencontre Passamont qui lui offre généreusement de le prendre à son service. Le paladin refuse cet emploi, et provoque le géant par deux épithètes peu courtoises (can mastino).

Le géant court, terrible, à son armure, Quand il entend qu'on lui dit une injure.

Le neveu de Gharlemagne l'attend patiemment sans bouger : Passamont revient avec sa fronde, lui lance sur la tête une de ces pierres qu'il lançait» si bien, le laisse étourdi sur la place, et le croyant trépassé, rentre paisiblement chez lui.

Le Passamont, cuidant qu'il étoit mort, Se dit : je vais déposer mon armure»

Mais ce n'est pas le compte de Roland, qui pendant cet a parte avait repris connaissance.

Il cria fort : Géant, où vas-tu donc?

Tu crois m'avoir écrasé la cervelle ?

Si lu n'as pas des ailes au talon, Tu ne pourras me fuir, chien d'infidèle!

Passamont revient, se baisse pour ramasser une autre pierre. Le comte, instruit par l'expérience, ne lui laisse pas le temps d'armer sa terrible fronde : d'un coup de

cortana il fend le crâne du païen, qui en s'écroulant comme une ruine (morto rovinava),

Dévotement, blasphéma Mahomet.

Alabastro, le second géant, eut le même sort que son frère ; comme lui il fut pourfendu, comme lui encore

Il invoqua Mahomet en mourant.

Restait le troisième Guriace, qui se tenait coi dans son palais

Fait de gazon 3 de branches et' de terre.

Roland frappe poliment à la porte : Morgant ouvre, l'esprit encore tout plein d'un songe alarmant qu'il vient de faire* Un serpent l'avait assailli. En vain il invoquait Mahomet ; il s'était mis à implorer Jésus, qui l'avait délivré. Le héros chrétien profite de l'occasion, il apprend au géant

Qu'il a laissé plus froids qu'un froid pilastre . Ses deux jumeaux, Passamont, Àlabastre*

Cette nouvelle donne à penser au troisième géant. Son rêve aidant, il se déclare disposé à quitter le mahométisme. Roland lui fait un beau sermon approprié à la circonstance, et le termine par ces mots :

Baptise-toi : prends mon Dieu pour le tien. Morgant répond : Cela me va fort bien.

Battezati al mio Dio di buon Ulento.

Morgante gli rispose : io son contënto.

Il fait plus : il suit Roland, s'attache à lui en qualité d'écuyer. Le compatissant paladin console du mieux qu'il

peut son néophyte pour les deux frères qu'il lui a tués. Il y réussit probablement au delà de son espérance :

Un mot suffit au sage, dit Morgant :

Tu me vois libre et tout prêt à te suivre.

Quant à la mort de mes frères, Roland,

Au bon plaisir du Seigneur je les livre.

Tu dis qu'au ciel on en fait tout autant.

Les morts sont morts ; pour nous, songeons à vivre.

À tous les deux, je vais couper les bras,

Pour les porter aux saints moines là-bas.

Pas n'est besoin de dire que le père abbé reçoit avec ravissement les deux nouveaux amis.

Ce néanmoins, quand il voit le géant, L'abbé d'abord se sent mal à son aise.

Mais Roland le réconforte en lui expliquant que Morgant est chrétien. Alors tout le couvent s'abandonne à la joie.

Le converti prouve aux moines sa sincérité en leur faisant agréer ses petits services ; il va leur chercher de Feau et rapporte un tonneau plein sur Tune de ses épaules; l'autre est chargée de deux ou trois sangliers qu'il a tués en passant. Quand l'impatient Roland veut partir en quête d'aventures, Morgant s'arme d'un battant de clodhe qu'il trouve dans le couvent, la cloche elle-même lui sert de casqué; ainsi pourvus, les deux paladins s'en vont bravement en guerre. Ils parcourent le monde$ écrasant sur leur route les géants, les serpents* les tyrans, et mettant à bonne fin les aventures ordinaires de la chevalerifc.

Le poète marche à leur àuitè pendant ses vingt-huit chants, sans chercher la plaisanterie, saiis la fuir quand elle se rencontre, tour à tour sérieux et enjoué, comme les événements qu'il jrépète, comme le peuple auquel il s'adresse.

Le style de Pulci porte, comme ses conceptions, l'empreinte de la société qui l'environnait. Sa diction énergique a quelque chose de la sévérité des anciens temps ; ses vers remarquablement purs et coulants manquent toutefois de mélodie : ses phrases sont abruptes et décousues. Sa vigueur dégénère en rudesse, et une concision capricieuse, qui comme nous venons de le voir, n'exclut pas toujours la prolixité, l'empêche de donner à ses images poétiques leur juste développement *.

Pulci eut la gloire de faire entrer l'épopée populaire dans le domaine de l'art : il ne put la conduire jusqu'à ses dernières limites. C'est à un autre poète qu'il était réservé de placer sur cette tête plébéienne l'auréole divine de la beauté.

Le Boiardo ne fut encore qu'un précurseur, mais un précurseur si habile et si heureux que TArioste voulut modestement continuer son œuvre, et recevoir de ses mains son action et ses personnages. Ce fut lui qui, dans son Orlando innamorato, fixa pour toujours les rôles de Roland, d'Angélique, d'Agramant, de Rodomont. Ce dernier nom nous rappelle une anecdote qui nous fournira l'occasion d'indiquer le caractère ainsi que la position sociale de Boiardo, et d'appuyer ce que nous avons déjà dit de l'adoption des idées et des amusements populaires par les classes élevées de la Toscane.

Matteo Maria Boiardo était riche, noble, comte de Scandiano. C'est des paysans de ses domaines qu'il emprunta les noms d'Agramant, de Sobrin, de Mandricard. Un jour que, se promenant à cheval dans ses domaines, il inventa par hasard le nom de Rodomont, enthousiasmé de cette précieuse découverte, il revint, dit-on, en toute hâte et fit sonner en signe de réjouissance toutes les cloches de

1. Ugo Foscolo, Narrative and Romantic Poems of the Italians, dans le 42 e n # du Quarlerly Review.

Scandiano. U ne fut pas inoins heureux dans le dessin des caractères : il n'a laissé à TArioste qu'à ennoblir ceux qu'il avait créés.

C'est Boiardo qui a enseigné à son successeur l'art de peupler son poème de cette multitude de personnages doués chacun d'une figure distincte et individuelle ; et bien que ses caractères soient tracés avec moins de finesse, ils ont quelque chose de plus naturel et de plus touchant. Quand l'Arioste amène un acteur sur la scène, il a toujours une arrière-pensée pour les autres, et ne perd jamais de vue l'effet général du poème. Boiardo est plus absorbé dans chacun de ses héros : il partage naïvement leurs joies et leurs chagrins ; il oublie momentanément tous les autres, il oublie jusqu'à ses lecteurs. C'est surtout lui-même qu'il cherche et réussit à amuser par ses fictions. Il est son propre public ; et quoiqu'il feigne d'adresser ses récits à un auditoire populaire, nous voyons toujours en lui le riche seigneur, écrivant à loisir dans son palais. Ce n'est plus, comme Pulci, un poète plébéien, admis à titre précaire à la table des grands, et environné d'un cercle de critiques amis mais éclairés : c'est un noble comte qui condescend à ajouter aux plaisirs de ses hôtes, et qui joint la lecture de ses vers aux autres agréments de son splendide banquet.

Dans ses récits, il conserve un ton grave et un peu froid, qui est loin de valoir la naïve gaieté de Pulci. Romancier plutôt que poète, Boiardo est doué d'une fécondité d'invention merveilleuse. Il multiplie et entrelace avec une incessante profusion les intrigues et les aventures : il déploie le premier dans ses descriptions toutes les richesses de la féerie, et toute la brillante déraison des fictions orientales. C'est lui qui en décrivant l'île de Falerine et de Morgane a créé le véritable modèle des îles d'Alcine et d'Armide. Les monstres, les géants, les enchantements se succèdent chez lui avec plus de prodigalité encore que chez ses prédécesseurs. Il sait plus habilement unir les tra-

ditions du cycle de la Table ronde à celles de nos Chansons de geste. Mais chez lui le caractère héroïque de la vieille épopée française disparaît de plus en plus sous les intrigues d'amour. Le fier Roland par exemple, mis à la poursuite d'Angélique, ne garde guère de son antique physionomie que son intrépide valeur. Le style enfin n'est pas dans ce poème à la hauteur de l'invention. Boiardo ne possède pas bien toutes les ressources de la langue : sa versification est dure et sans grâce ; sa diction, moins confuse que celle de Pulci, est plus incorrecte. Pulci a orné son poème des idiotismes du dialecte florentin ; Boiardo, qui vivait à Ferrare, a employé outre mesure les provincialismes de Lombardie qui ne sont ni expressifs ni gracieux *. D'ailleurs ce poète mourut avant de terminer son ouvrage. Il n'a donc pu mettre la dernière main à la partie même qui nous reste*

Un poète plein d'esprit et d'originalité, Francesco Berni, instruit par la lecture de PArioste, a refait le poème de Boiardo et a donné au Roland amoureux les deux choses dont il manquait le plus, la grâce et l'harmonie.

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