‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 3)Chapitre 37 sur 138 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'épopée italienne de la Renaissance.

Prédécesseurs de TArioste et du Tasse. — Louis Pulci, Boiardo.

C'est surtout dans l'épopée que la poésie italienne du seizième siècle a déployé toute la puissance de son génie, et résolu d'une manière admirable le problème littéraire de la Renaissance, je yeux dire l'union de l'inspiration moderne avec la beauté de l'art antique. La prépondérance de l'un ou de l'autre de ces deux éléments a divisé naturellement les poèmes italiens en deux genres : les épopées romanesques et les épopées héroïques ; les unes se rangent sous la bannière de l'Arioste, les autres sous celle du Tasse : les premières ont recueilli les traditions du moyen âge ; elles nous présentent avec une magnifique profusion les fameux exploits de Charlemagne et de Roland, les victoires des guerriers chrétiens sur les barbares qui ont envahi la France, et dans lesquels les souvenirs populaires ne trouvaient plus que des Sarrasins; les autres, tout en conservant # la pensée religieuse et le caractère chevaleresque, prennent la forme majestueuse de l'épopée homérique : elles groupent leurs fictions autour d'une action simple et grande. Le plus célèbre de tous ces poèmes chante la guerre de Troie des temps modernes, la croisade.

Au moment où nous allons rendre hommage au génie de l'Italie, ne soyons pas injustes envers la France : commençons par constater que si nos voisins furent les premiers des modernes qui atteignirent la perfection de la forme dans le genre si difficile de l'épopée, du moins

l'invention des sujets, la création des incidents et des caractères, en un mot toute la matière épique, leur avait été fournie par la France du moyen âge. « Nous avons des romans, dit avec raison Henry Bstienne, qui pourroient être les bisaïeux, voire trisaïeux du plus ancien auteur qu'ils aient (les Italiens). » Il suffit en effet de jeter les yeux sur nos chansons de geste, sur la Chanson de Rolland, la Chanson des Saxons, les Quatre fils Aymon, Ogier le Danois, le Chevalier au lion, etc., pour reconnaître avec Giraldi que « cette sorte de poésie doit à la France son origine comme son nom ».

Le premier des ouvrages italiens où nous retrouvons les vestiges de nos traditions épiques, est un vieux roman en prose intitulé I reali di Franza (Les princes de France). C'est une compilation do nos chansons de geste, une nouvelle Chronique de Turpin. On y revoit Charlemagne et tous ses aïeux à partir du fils de Constantin, sa mère Berthe-au grand pied et cféjà quelques-uns de ses preux paladins, le loyal duc de Naimes, l'invincible Roland et le traître Ganelon. D'autres ouvrages italiens nous présentent ces traditions organisées déjà sous leur forme poétique : Buovo d f Antona se rattache par son sujet au règne de Pépin. La Spagna célèbre en quarante chants la dernière expédition de Charlemagne et la défaite de Roncevaux; l&Regina d'Ancr'oja a pour héros le fils naturel de Renaud de Montauban, l'un des quatre fils Aynon. Tous ces poèmes semblent avoir été composés au quatorzième siècle. Leur style rude et grossier a pourtant, par rapport à l'harmonie, un avantage sur celui de nos trouvères. Au lieu de l'interminable strophe monorime de nos français 1 , lés trouvères italiens emploient déjà l'octave, cette forme quelquefois un peu factice, un peu trop lyriquo, mais extrêmement mélodieuse, dont on doit l'invention à Boc-

1 . Histoire de la littérature française , chapitre vu, page 64.

cacc, le perfectionnement à Politien et la consécration définitive à TArioste et au Tasse.

Les auteurs de ces poèmes ressemblaient fort à nos jongleurs : comme eux, allant de ville en ville, de château en château, ils chantaient eux-mêmes leurs vers, se mettaient personnellement en rapport avec leur auditoire, auquel ils adressaient leurs préambules et leurs adieux, sollicitaient en finissant la générosité de leurs hôtes par les invitations les plus directes et les moins équivoques. a Qu'il vous plaise, disaient-ils, par exemple, de mettre un peu la main à votre bourse et de me faire quelque présent; car nous voici à la fin du cinquième chant 1 . »

Pour captiver des auditeurs d'une imagination mobile, d'une sensibilité plus vive que profonde, il fallait avoir recours à la plus « prodigieuse variété, » au risque de « peindre un dauphin dans les forêts, un sanglier au mi* lieu des flots »; il fallait faire marcher parallèlement plusieurs aventures différentes, briser habilement le fil d'un récit pour en faire désirer la suite, jeter à chaque instant sur la chaîne de l'action principale un piquant épisode ; unir le plaisant au sérieux, le familier au sublime, descendre des peintures les plus magnifiques aux plus vulgaires allusions; mêler aux images lascives des réflexions pieuges et même des prières. Car le poète s'adressait au peuple, et à un peuple italien, c'est-à-dire à la fois ignorant et artiste, frivole et enthousiaste, dévot et licencieux. De ces conditions où naquit l'épopée romanesque, naquirent avec elles toutes ses lois.

Abandonnée aux instincts incultes du peuple et négligée par les hommes lettrés du quinzième siècle, l'épopée romanesque était sur la pente rapide où la poésie s'éloigne

Ch'ora vi piaccia alquanto por la mano A vostra borsa, et farmi dono alquanto, Ghe qui ho già finilo il quinto canto.

La Spagna di Sostegno de 'Zanobi.

de plus en plus de l'idéal et cesse bientôt d'être un art, lorsque un des amis de la famille des Medici comprit qu'il fallait reverser sur l'art populaire quelque chose de l'élégance que faisaient renaître les études latines. Louis Pulci récitait à la manière des anciens rhapsodes, à la table de Laurent le Magnifique, le Morgante Maggiore (1488) composé pour Lucrèce sa mère. Marsile Ficin, Ange Politien, Pic de la Mirandole, c'est-à-dire les esprits les plus savants et les plus éclairés, écoutaient la lecture de ce poème.

Toutefois dans cette docte compagnie le poète se conforma strictement aux coutumes des chanteurs populaires. Même caprice dans la conduite de Faction, même prodigalité d'aventures, même mélange de prières et de bouffonneries, de noblesse et de naïveté. Tout est conçu et décrit comme le concevait, comme le comprenait le peuple : si le poète est souvent délicat et élégant, c'est que le peuple pour, qui il chantait était celui de Florence, et que la renaissance des lettres se faisait déjà sentir dans son sein. Du reste, et ce fut peut-être le secret de la gloire littéraire de la Toscane, la société savante eut le bon goût d'y rester peuple. Laurent de Medici aimait les divertissements publics; lui-même composait des vers pour les mascarades du carnaval. Pulci suivit le même système : de là le caractère étrange de son poème, qui a été une énigme insoluble pour la plupart des critiques, les uns voulant y voir une œuvre sérieuse, les autres une épopée heroï-comique, comme la Secchia rapita de Tassoni 1 , le Lutrin de Boileau ou la Boucle de cheveux {the Râpe of the loch) de Pope. Le Morgante Maggiore * est tout simplement un récit populaire, tour à tour sublime et puéril, plein d'enchantements et de prodiges, de rois, de diables

Page 1