‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 3)Chapitre 55 sur 138 · Analyse des leçons Fauriel, 5* article · texte numérisé non relu

Analyse des leçons Fauriel, 5* article

philologie, politique, médecine, philosophie, histoire naturelle, droit, théologie, géographie, histoire, toutes les branches de la science et des lettres s'y trouvent représentées. On cite vingt-deux manuscrits de poètes, dont la plupart sont nés et ont vécu en Espagne. Encore ce chiffre est-il loin de donner une idée de tous les auteurs de cette classe, de ceux même dont les ouvrages subsistent : un grand nombre de volumes contiennent les œuvres de plusieurs poètes; et d'autres, fourvoyés à la suite de compositions d'un autre genre, ne figurent point dans le catalogue * . Quelquesuns de ces poètes de la péninsule acquirent, même en Orient une grande célébrité, et un critique de Damas cite vingtneuf de leurs lyriques comme des modèles du genre 1 . Mais la plus grande partie des compositions poétiques des Arabes d'Espagne semble appartenir au genre didactique. La morale, la religion, les sciences, la grammaire même, sont les sujets qu'affectionnent ces poèmes, fidèles images du caractère grave et subtil de la nation, fruit tardif d'une civilisation déjà raffinée et vieillie.

Les chrétiens du centre et du midi de la Péninsule, devenus sujets des Mores après la bataille de Xérès (711), se laissèrent gagner peu à peu par la civilisation plus élégante des conquérants. Ils restèrent attachés à leur religion, dont l'exercice fut respecté par la tolérance des musulmans, mais ils oublièrent si complètement leur langue, qu'un écrivain du neuvième siècle déclare que sur mille hommes à peine en eût-on trouvé un seul qui pût écrire une lettre dans cet idiome, tandis que rien n'était plus commun parmi eux que d'être en état

1. Michael Casari, appelé de Rome à Madrid en 1748 par Ferdinand VI, jeta le premier rayon de lumière sur ces trésors enfouis, et commença, en 1760, la publication du catalogue, sous le titre de : Bibliotheca Arabico-Hispanica Escurialiensis, etc.

2. Mohamed ben Assaker, mort l'an 571 de l'hégire (1193). Dieze, Anmerkungen andie Geschichte der spanischen Dichtkunst von Velasquei.

d'écrire élégamment soit en prose, soit en vers arabes 1 . Lorsqu'en 1055 Alphonse VI s'empara de Tolède, les chrétiens qu'il y trouva ne parlaient que la langue de leurs maîtres. A Cordoue, à Séville, reconquises en 1236, et 1248 par saint Ferdinand, dans toute l'Andalousie, les Espagnols ne comprenaient pas d'autre langage ; on fut obligé de traduire pour eux en arabe les saintes Écritures 2 . D'autres parlaient et comprenaient les deux langues : ils avaient pour ainsi dire deux patries. Mariana rapporte que dans le onzième siècle, au siège de Calcanassor, un pauvre pêcheur chantait alternativement en arabe et en langue vulgaire une complainte sur le sort de cette malheureuse ville : le même air s'appliquait tour à tour aux diverses paroles. Un fait analogue se reproduit, pour ainsi dire, sous nos yeux : on trouve à l'Escurial plusieurs curieux manuscrits composés en espagnol, mais écrits en caractères arabes. Le plus remarquable de tous est un poème du quatorzième siècle sur Joseph ; il présente cette particularité, qu'au lieu des traditions bibliques l'auteur a suivi dans son récit la version plus courte et moins intéressante du onzième chapitre du Coran. On ne peut guère douter que le poète ne fût un More resté en Aragon après la conquête chrétienne, et qui possédait également l'arabe, le castillan et même le provençal 8 .

1. Le style barbare dans lequel Alvaro de Cordoue exprime cette assertion, est une garantie de sa véracité. « Ità ut omni Ghristi collegio vix inveniatur unus in millenio hominum numéro qui salutatorias fratri possit rationabiliter dirigere litteras : et reperitur absque numéro multiplex turba quœ eruditè chai dai cas verborum explicet pompas, ità ut metrice érudition ab ipsis gentibus carminé et sublimiori pulchritudine finales clausulas unius litterœ coarctatione décorent. » Indiculus luminosus, inséré par le P. Henrique Flores dans son Espana eagrada, tome XI, page 274.

2. On appela ces chrétiens Mozarabes (Musta'rab), c'est-à-dire imitateurs du langage et des mœurs arabes, comme l'explique D. Pascual de Gayangos.

3. On peut voir sur ce curieux ouvrage les détails donnés par Ticknor,dans son savant et consciencieux ouvrage History of spanish lite

La guerre de huit siècles par laquelle les chrétiens reconquirent le territoire de leurs pères ne fut pas toujours poussée avec la même vigueur. Les chevaliers arabes, « hidalgos quoique musulmans », visitaient les cours d'Aragon et de Gastille. Les luttes entre les deux peuples, surtout au quinzième siècle, ressemblèrent quelquefois à des tournois plutôt qu'à de véritables combats. Souvent sous les murs de Grenade, après une de ces fêtes splendides où les Maures déployaient tout le luxe des arts, on voyait paraître sur la vega (plaine), les chevaliers castillans, leurs courtois adversaires, qui, pour couronner la journée, venaient briser une lance et disputer le prix de la valeur. Gomment les rudes fils des Groths, dont les yeux n'avaient contemplé, dans leurs montagnes des Asturies et de Léon, que les lourdes tourelles et les murailles massives d'un château féodal, n'eussent-ils pas admiré la délicate et somptueuse architecture des palais de Séville, de Tolède, de Grenade ? Gomment leur imagination aurait-elle résisté aux séductions de ce langage hardi, hautement coloré de l'Orient, qui semblait l'expression naturelle d'un climat presque africain?

Dès l'époque la plus reculée, des alliances, des mariages, des études communes favorisèrent les influences réciproques. Un roi de Gastille (Alphonse VI) épousa la fille du roi maure de Séville. Le Cid Gampéador, le héros de son règne, commanda contre les chrétiens les troupes du roi mahométan de Sarragosse. Alphonse X emprunta aux musulmans ses vastes connaissances, comme lavait fait deux siècles auparavant le docte Gerbert(Silvestre II), disciple des Arabes de Séville et de Gordoue. Enfin, après la chute du royaume de Grenade, les Morisques disséminés

rature, New-Vork, 1849, 1. 1, p. 94 et suivantes. Le texte môme se trouve au tome III, p. 432 et suivantes. L'ouvrage de Ticknor a été traduit en français par M. Magnabal (3 vol. in-8J Paris, Hachette).

en Espagne conservèrent, sous leur douteuse conversion, les mœurs, le langage et les arts de leurs pères. Nul doute que malgré les antipathies de religion, les chrétiens, rapprochés sans cesse des Arabes par la guerre , par la paix, par la sujétion, par la victoire, ne subissent jusqu'à un certain point l'ascendant de leurs idées et de leur littérature.

Pendant que la langue des Mores occupait le midi et le centre de l'Espagne, les chrétiens et leurs idiomes se partageaient le nord. Un auteur du dixième siècle, Luitprand, nous dit que vers l'année 728 il y avait dix langues dans la Péninsule. Si nous mettons de côté l'arabe, que nous venons de reconnaître, le basque dont nous n'avons pas à nous occuper ici *, l'hébreu, le grec et le chaldaïque, parlés en Espagne par des individus isolés et non par des peuples, les autres idiomes locaux pourront se réduire à trois langues, placées parallèlement sur la carte, se déroulant du nord au midi par bandes verticales et s'enfonçant chez les Mores avec les progrès de la conquête : à l'ouest le galicien ou portugais, à l'est le catalan ou provençal, au centre le castillan, auquel on a réservé le titre d'espagnol.

Nous n'avons à parler ni du portugais, qui n'exerça aucune influence immédiate sur notre littérature, ni du catalan, qui ne fut que l'écho de nos troubadours. Nous devons toute notre attention au dialecte que le temps a fait prévaloir, et que consacrèrent des œuvres prises chez nous pour modèles.

L'espagnol eut pour élément principal, comme les autres langues néo-latines, le latin corrompu qu'on parlait dans la province aux derniers siècles de l'empire. Mais ici

1. Nbus en avons dit un mot dans notre Histoire de la littérature française.

l'influence germanique est à peine sensible: les Wisigoths, déjà romanisés adoptèrent en grande partie le vocabulaire latin, auquel ils imposèrent par ignorance la construction analytique des langues modernes f .Les chrétiens, confinés dans la Biscaye et les Asturies, après la bataille de Xérès, joignirent à leur langage quelques éléments basques ou ibériens. Mêlés à. ces sauvages peuplades restées inaccessibles aux invasions des Romains et des Goths, réduits à toutes les privations d'une vie rude et grossière, ils tombèrent eux-mêmes dans un état presque sauvage, où leur langue se corrompit davantage encore 9 . Ramenés par la victoire dans les contrées possédées par leurs pères, ils y trouvèrent, chez les Mozarabes leurs frères et chez les Mores leurs ennemis, une civilisation plus avancée, à laquelle ils firent nécessairement quelques emprunts. De ces origines diverses résulta un langage dont on a exprimé ainsi la composition d'une manière approximative. Sur dix parties qui constituent aujourd'hui le castillan, six appartiendraient au latin, une au grec et aux rites de l'Église, une au germain, une à l'arabe, la dixième serait formée des importations modernes du français,, de l'italien, de l'allemand, etc. L'auteur de cette analyse semble avoir négligé à tort les éléments empruntés au basque*.

1. Marina cite de nombreux exemples de cette corruption du latin en Espagne. Nous nous contentons de rapporter les suivants, qui donnent une idée de tous les autres : « Fratres orale pro nos. — Sedeat segregatus a corpus et sanguis Domim. [Mémoires de V Académie royale d'histoire, IV, 22.)

2. Les relations arabes, d'autant plus dignes de foi qu'elles sont contemporaines, nous décrivent l'état misérable des chrétiens du nord au huitième siècle. « Us vivent comme des botes, ne lavent jamais leurs corps ni leurs habits, ne changent point de vêtements et les portent jusqu'à ce qu'ils tombent en lambeaux, etc. » Conde, Historia de la dominacion de lo8 Arabes en Espana, II, 18.

3. Larramendi et Humboldt réclament contre cette omission du savant Sarmiento.

La langue castillane dut aux circonstances où elle se développa un caractère qui la distingue de la plupart des idiomes modernes : elle fut et resta longtemps essentiellement populaire même dans sa noblesse. Elle ne connut pas les dédains aristocratiques d'un langage de cour : tous les mots furent nobles, comme tous les Espagnols. « La langue du grand seigneur et du paysan est la même, dit Chateaubriand; le salut, le même; les compliments, les habitudes, les usages sont les mêmes. » Augustin Thierry constate le même fait et en signale la cause : « resserrés dans un coin de terre devenu pour eux toute la patrie, dit-il, Goths et Romains, vainqueurs et vaincus, étrangers et indigènes, maîtres et esclaves, tous unis dans le même malheur, oublièrent leurs vieilles haines, leur vieil éloignement, leurs vieilles distinctions : il n'y eut plus qu'un état, qu'une loi, qu'un langage : tous furent égaux dans l'exil. »

Quoique sorti de la même souche que l'Italien, l'Espagnol modifié comme le caractère de la nation, par toutes ces circonstances, présente un aspect différent. « Il est, dit avec raison Sismondi, plus sonore, plus accentué, plus aspiré, a quelque chose de plus digne, de plus ferme, de plus imposant. D'autre part cette langue, moins maniée encore que l'italien par des philosophes et des orateurs, a acquis moins de souplesse et de précision: dans sa grandeur elle n'est pas toujours claire, et sa pompe n'est pas sans enflure. Malgré ces différences, les deux langues peuvent encore se reconnaître pour sœurs, et le passage do l'une à l'autre est facile. »

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