CHAPITRE PREMIER
Populations primitives. — Culture littéraire des Ommiades. — Influence des Arabes sur les chrétiens. — Caractère de la langue castillane.
La littérature française du seizième siècle avait gagné à l'école de l'Italie l'élégance et la grâce : avant d'atteindre à la perfection de formes que lui réservait le siècle de Louis XIV, elle devait recevoir un tribut nouveau. Le souffle héroïque de l'Espagne vint l'enivrer un instant; son imagination se colora d'un rayon plus brillant et plus chaud. On eût dit qu'à travers les Pyrénées arrivait jusqu'à elle un reflet du ciel de l'Orient 1 . Charmée de cette appa-
1. « Si nous considérons la littérature espagnole comme nous révélant en quelque sorte la littérature orientale, comme nous acheminant à concevoir un esprit et un goût si différents des nôtres, elle en aura à nos yeux bien plus d'intérêt ; alors nous nous trouverons heureux de pouvoir respirer, dans une langue apparentée à la nôtre, les parfums de l'Orient et l'encens de l'Arabie; de voir dans un miroir fidèle ces palais de Bagdad, ce luxe des califes, qui rendirent au monde vieilli son imagination engourdie, et de comprendre, par un peuple d'Europe, cette brillante poésie asiatique qui créa tant de merveilles. » Sismondi, Littérature du fhidi de V Europe, tome IV, page 259.
rition splendide elle en resta quelque temps éblouie. Son goût s'égara d'abord à la suite de ces beautés peu sévères; mais bientôt rendue à elle-même par cet instinct de bon sens qui est le fond de son génie, elle revint, plus riche et non moins sage, au grand chemin de la tradition antique.
Pour bien comprendre quel fut' ce goût espagnol qui s'imposa à la France pendant la première moitié du dixseptième siècle, nous allons l'étudier en lui-même et avec quelques détails.
Parmi toutes les nations de l'Europe, l'Espagne avait conservé la physionomie la plus caractérisée, la personnalité la plus puissante. Formée primitivement par des races indomptables, elle* lutta un siècle et demi contre les armées romaines; mais nul peuple n'adopta et n'enrichit si vite la langue et la poésie des vainqueurs. Originale dans sa docilité, fière et dominatrice dans sa servitude, elle imprima le* cachet de son génie national sur la littérature latine. La Rome de Néron fut tout espagnole : Lucain et les Sénèque y portèrent cette grandeur un peu emphatique et étrange que Cicéron avait déjà observée chez leurs compatriotes les poètes de Cordoue â . L'invasion des barbares, en brisant la centralisation romaine, fortifia l'élément primitif : l'héroïsme des Groths s'unit à la rude fierté des Cantabres. Les Arabes rendirent à ce peuple un double service : ils en furent les ennemis et les civilisateurs. D'abord ils développèrent l'énergie du ressort national et religieux, en forçant l'Espagne à se replier sur elle-même pour les repousser violemment de son sein; puis, les haines religieuses venant à s'amortir, les Maures communiquèrent aux chrétiens leurs arts, leur poésie, leur imagination brillante et passionnée. Le reflux
1. Cordubee nati poetae, pingue qoiddam semantes atque peregrinum. Pro Archia, 26.
de l'invasion musulmane laissa un engrais fécond sur ce sol généreux 1 . •
Nous ne pouvons qu'entrevoir d'une manière bien imparfaite, à travers de rares et maigres extraits, cette riche végétation de littérature, orientale qui couvrit tout le midi de l'Espagne depuis le huitième jusqu'au dix-septième siècle.
Le palais d'Hescham, le deuxième Ommiade, n'était qu'une vaste bibliothèque, dont le catalogue, très incomplet, mentionnait plus de quarante-quatre mille volumes. Passionné pour les arts et les sciences, ce prince avait des agents en Syrie, en Egypte, en Perse, chargés d'acheter pour son compte tous les livres précieux qu'ils pourraient trouver. D'après le recensement fait sous son règne, l'Espagne arabe contenait six villes capitales, quatre-vingts villes très peuplées et trois cents de troisième ordre. La ville de Cordoue possédait soixante mosquées, cinquante hôpitaux, quatre-vingts écoles publiques et deux cent mille maisons* L'industrie et le commerce étaient dans la situation la plus florissante : les impôts produisaient un revenu énorme; des mines d'or et d'argent habilement exploitées, la pêche du corail, les perles de Tarragone, répandaient la richesse dans tout le pays. Cette prospérité réagit sur la culture intellectuelle : sous les successeurs d'Hescham, les études littéraires, la poésie, l'histoire, prirent de nouveaux développements. L'auteur d'un dictionnaire biographique du treizième siècle a compté douze cents historiens, chaque spécialité ayant son histoire 8 . La bibliothèque del'Escurial contient encore dix-huit cent cinq manuscrits arabes, faible reste d'une collection bien plus considérable qui a péri dans l'incendie de 1672. Grammaire, poésie, éloquence,
1. C'est surtout après la conquête de Grenade que la couleur orientale prédomine dans la poésie castillane, dans les romances.