‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 3)Chapitre 57 sur 138 · Ante roydo de atàmores la tierra queria quebrar · texte numérisé non relu

Ante roydo de atàmores la tierra queria quebrar

Embrassant leurs écus devant eux, les guerriers

Baissent leurs fortes lances de. leurs pennons ornées,

Penchent sur les arçons leurs têtes inclinées.

Et vont férir les Mores, d'un courage acharné.

A grands cris les appelle l'homme en un beau jour né ' ;

« Frappez-les, chevaliers, par sainte charité,

«Je suis Ruy Diaz, le Cid Campeador; frappez! »

Tous fondent sur la troupe où combat Bermuez,

Trois cents lances sont là, toutes enguidonnées,

Chacune occit un More au premier assembler;

Et chacune, au retour, autant en a tué,

Vous auriez vu les glaives se baisser, se lever,

Tant d'épais boucliers se briser, se percer,

Tant de fortes cuirasses, sous le fer se fausser,

Tant de pennons si blancs, rougir de sang versé,

Tant de bons destriers, bondir sans cavaliers.

C'est la franchise, l'élan, le rythme et même le style des chants épiques de nos trouvères : on croirait lire une strophe de Roland ou de l'épopée féodale des Loherains.

La partie la plus remarquable du poème, tant pour l'intérêt dramatique que pour la peinture des mœurs, est la dernière, où le Cid réconcilié avec Alphonse, à qui il a fait hommage de ses nouvelles conquêtes, poursuit, devant les cortès réunies à Tolède y les infants de Garion, traîtres époux de ses filles. L'assemblée est nombreuse et agitée. Les deux partis rivaux s'y menacent ; les juges sont désignés : le roi lui-même préside. Le Campeador a été offensé d'une manière sanglante dans sèsr plus «hères affections : ses filles ont été cruellement îriappéfte et abandonnées dans un lieu désert. Néanmoins il contient sa colère et avec une astuce digne des teriips héroïques, il se borne d'abord à redemander ses deux bonnes épées Coladà et Tizori, qu'il a données à ceux qui furent ses gendres. L'assemblée lui octroie sa demande : les défendeurs eux-mêmes y consentent. Puis le Cid réclame la riche dot qu'il a faite à ses filles. Nouvel assentiment des juges; résignation nouvelle

1 . El que en buen ora ndsco; périphrase ordinaire pour désigner le Cid.

des infants qui s'exécutent séance tenante, mais cette fois à regret. Alors enfin le père outragé aborde sa véritable demande. Il exige de la justice du roi et des cortès qu'on lui permette le combat en champ clos contre ces chiens de traîtres qui. ont tiré ses filles de Valence, où elles étaient honorées, les ont frappées des sangles et des courroies de leurs chevaux, et exposées dans un bois désert aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie. Les défis, les réponses, les insultes, les répliques forment de cette scène un des tableaux les plus animés et les plus curieux. Garcias, partisan des infants, reprocho au Cid d'avoir laissé croître sa barbe blanche pour exciter l'intérêt ou la terreur. Rodrigue prend sa barbe à la main et répond :.

Grâce à Dieu, qui le ciel et la terre régit, Certe ma barbe est longue et croît à mon plaisir. Eh bien, comte, à ma barbe qu'avez-vous à redire? Si depuis ma naissance il me platt la nourrir? Jamais un fils de femme n'osa me la saisir ; Ni More ni chrétien, n'en montra le désir, Comme au fort de Cabra, il vous advint jadis ; Moi, quand je pris Cabra, par la barbe vous pris, Il ne fut point d'enfant qui n'en prit sa pincée; Celle que j'arrachai n'est encor repoussée.

Le roi et les cortès. ordonnent le combat. Cet le lutte est solennelle pour le poète '-comme pour ses héros ; il y déploie toute sa vigueur, toutes -les ressources descriptives de sa jeune langue. Pas n'est besoin de dire que la victoire appartient aux champions du Cid. Ses adversaires vaincus contessent leur traîtrise. Ses filles, demandées en mariage par des fils de rois, montent dans un rang plus illustre, et augmentent la gloire de celui qui naquit dans une bonne heure.

. Ainsi se termine ce poème, dont le mérite principal est d'avoir créé, ou du moins saisi au berceau de la nation, le 'type impérissable de l'héroïsme castillan. Le Cid c'est

l'Espagne elle-même avec son indomptable courage, son noble orgueil, son dévouement à son honneur, à ses ïois, à sa religion. En effet la nation tout entière, comme son héros, passa sa jeunesse dans un éternel combat contre les Mores, dans une victoire de huit cents ans. Peuple grand et magnanime jusque dans ses misères, jusque dans ses opprobres I C'est en le couvrant de la gloire de leurs con- . quêtes que Charles-Quint, que Philippe II, lui font accepter leur tyrannie : c'est en servant le sentiment national que le fanatisme y devient populaire : l'Inquisition n'est qu'une forme de son aveugle patriotisme. Le Castillan est catholique par point d'honneur : la croix est son drapeau. Le more, le juif, l'hérétique, c'est le vaincu, c'est l'étranger, c'est l'ennemi. Aussi le grand nom du Cid fut-il toujours l'inspiration principale de sa poésie. Depuis le poète anonyme dont nous parlons jusqu'à Gruillen de Castro et à Diamante, l'un le modèle, l'autre le copiste du Cid de Corneille, cette gloire nationale ne cesse jamais de recevoir son poétique tribut. Quand les poètes se taisent, et peut-être même avant qu'ils parlent, le peuple se fait poète pour la chanter ; une longue suite de romances populaires, retentissent dans tous les âges, sur tous les points de la Castille, immense et universel concert qui semble le chant de la terre elle-même, toujours nouveau, toujours inépuisable.

Ce n'est qu'au seizième siècle que les Espagnols ont songé à recueillir et à publier l'admirable et unique monument de leur poésie qu'on appelle les romances* :

1. Le plus ancien Cancionero gênerai, ou recueil de poésies où se trouvent des romances, fut publié par Fernando del Castillo en 1511 ; mais il ne renferme que peu de pièces antérieures au quinzième siècle. La y raie collection des romances anciennes parut pour la première fois en 1550, sous le titre de Silva de varios romances. Le recueil le plus complet et le mieux distribué a été publié à Paris en 1838, par E. de Ochoa. Quant au Romancero du Cid, édité pour la première fois en 1612, il a eu de nombreuses réimpressions. II a été traduit et publié en

Maîte ce nom même est tan indice de leur antiquité. Gomme celui de romans, que nos aïeux donnèrent aux récita épiques composés en langue vulgaire, il assigne pour date aux premiers poèmes qui le reçurent, l'époque où toute œuvré littéraire et savante s'écrivait encore en latin. Les romances sont pour' l'Espagne ce que les chansons de' geste ont été pour la France. Il est curieux de voir nosvoisins d'outre-monts, après avoir reçu de nos trouvères ou de nos troubadours la formé épique française, dont le vieux Poème du Cid porte si évidemment l'empreinte, la changer tout à coup pour une forme nouvelle, due à une autre influence, à un autre génie. Le grand vers de quatorze syllabes perd soudain 4 toute faveur. On ne le trouve plus que dans des poèmes religieux ou savants, tels que" Le livre (F Apollonius, prince de Tyr,le poème ^Alexandre, les Miracles de la x Vierge : il reste à l'usage exclusif des moines et des clercs, gens de tradition, dont la première patrie est l'Europe catholique du moyen âge, et par conséquent, la France, Même dans leurs ouvrages, le déclin delà forme des chansons de geste se révèle promptement. A la longue strophe monorime, ils substituent bien vite le quatrain, monorime aussi, et s'applaudissent de cette innovation. 1 ; ou bien ils adoptent les petits vers rimé» de notre seconde saison poétique, ceux de nos romans de la Table ronde et de nos fabliaux. Les chantres populaires, les auteurs anonymes des romances, choisissent un mètre particulier, qui n'a rien de commun avec le rythme français. C'est une longue suite de vers de huit syllabes dont les impairs sont sans rimes, et dont les pairs se terminent par la même assonnance. Or cette

France par M. Anthony Rénal. Une autre traduction sans texte a été donnée par M. Damas-Hinard en 1844, en 2 vol. in-12.

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