‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 3)Chapitre 67 sur 138 · Las obras de Boscan, lib. II, A la duquesa de Soma · texte numérisé non relu

Las obras de Boscan, lib. II, A la duquesa de Soma

2. Voici un exemple de cette espèce de vers. Il est tiré des premières poésies de Boscan. Nous en notons la quantité pour en mieux faire sentir l'allure : nous devons observer toutefois que les vers redondillos ne sont pas toujours aussi régulièrement trochaïques que ceux-ci. Huit syllabes avec une rime ou une assonance leur suffisaient à la rigueur.

El sentir de ml sëntïdô, Tân prôfôndo hâ nâvëgidtt, Que me tiëne yà ënglôfâdtt, Dôndë vïvô dëspêdïdô Dé s&lTr ni à* pie ni à* nado.

Mar de Amor, lib.

plets à la manière des Espagnols) . Le vers dactylique appelé à'arte mayor (d'art plus grand), mètre moitié dansant, moitié boiteux, dit Bouterwek, était généralement abandonné 1 . Quant à l'ancien alexandrin imité de nos chansons de geste, il n'avait jamais été populaire en Espagne, et, depuis les poèmes du moyen âge, il était complètement oublié. Les poètes sentaient confusément qu'il manquait une corde à leur lyre : Bpscan satisfit à ce besoin en naturalisant Pnendécasyllabe italien 1 , et à sa suite les mètres divers qui en sont le fractionnement. C'était saisir habilement la réforme par le 'principe : une fois que la poésie eut déchiré les langes d'un mètre trop étroit, elle put

1. La strophe suivante d'Aîonzo de Carthagène peut donner une idée du vers d'arte mayor.

Là fuerçâ dël fuëgo que àlûmbrâ, que ciégâ Mï cuërpô, mï aïmâ, mï mûertë, mï vïdà Dô entra, dô hiSrë, dô tôcà, dô llêgà\ Mata, y nô mûere su Uama ëncëndidà*.

Le rythme dactylique ou anapestique était loin de se faire sentir aussi exactement dans tous les vers d'arte mayor. Souvent on se contentait de réunir onze ou douze syllabes, en laissant au hasard le soin d'en faire des dactyles.

2. L'hendécasyllabe (ou vers de onze syllabes) espagnol suivit les mêmes lois que* l'italien. La marche en fut généralement ïambique, c'est-à-dire contraire à celle des redondillas. Ils furent assujettis aux trois ou aux deux accents toniques qui forment l'harmonie essentielle des vers de Pétrarque et du Tasse. En voici un exemple tiré de Garcilaso de la Vega. Nous indiquons les accents.

Por ti el siléncio de la sélva umbrôsa Por ti la esquividâd y apartamiénto Del solitario monte me agradéva Por ti la verde yérba, el fresco yiénto, El blando lirio, y coloréda rôsa Y dulce primavéra deseâva.

Egloga I.

On voit que les accents tombent toujours, soit sur la quatrième la huitième et la dixième syllabe du vers, soit sur la sixième et la dixième, selon les règles de la versification italienne.

marcher librement dans les voies déjà ouvertes par l'Italie. Le sonnet, la cancion, l'octave (ottava rima), le tercet (terzina), le vers blanc (sans rime), offrirent aux poètes la plus riche variété de rythmes. La forme réagit sur la pensée : on imita la poésie italienne aussi bien que son mètre : on se proposa pour modèles Pétrarque, Bembo, Sannazar. Toutefois l'originalité du caractère espagnol marqua, même dès le début, toutes ces imitations. Boscan exclut de ses sonnets et de ses canzons une partie de la douceur italienne. Des couleurs plus fortes et plus tranchées dans la peinture des sentiments, des hyperboles exagérées et conformes au goût de ses lecteurs facilitèrent la transition. Quelquefois cet alliage donne aux stances du poète espagnol une énergie qui manquait à ses modèles.

Citons comme exemple deux pièces célèbres, Tune de Pétrarque, l'autre de Boscan. Nous allons traduire littéralement l'une et l'autre : ce swa leur faire un tort égal, et la proportion n'en sera point altérée : summa injuria, summum jus. Voici le début de Pétrarque :

Claires, fraîches et douces ondes, où celle qui me parait seule digne du nom de femme a plongé ses membres délicats; heureux rameau dont il lui plut de se faire un appui; herbes et fleurs que sa robe élégante recouvrit de son sein pur comme celui des anges, air sacré et serein où l'amour ouvrit mon cœur d'un trait de ses beaux yeux; écoutez tous ensemble mes plaintifs et derniers accents.

Puis s'abandonnant avec tristesse aux tendres et suprêmes espérances de son amour, le poète italien désire qu'on ensevelisse en ce lieu sa dépouille mortelle, afin qu'un jour celle qu'il aime vienne y voir « un peu de terre au milieu des rochers, et essuie ses yeux avec son beau voile. » Enfin ces idées de mort s'effacent devant une admirable image. Le poète semble nous ouvrir, après cette perspective de la tombe, l'entrée au sein des délices

du ciel : il ne fait pour cela que revenir au gracieux souvenir de Laure assise au bord du même ruisseau :

De ces rameaux (j'en garde le délicieux souvenir) tombait une pluie de fleurs qui descendait dans son sein. Elle était assise, humble au milieu de tant de gloire, et couverte de cet amoureux nuage. Des fleursvolaient sur les pans de sa robe, d'autres sur ses tresses blondes, qui ressemblaient à de l'or poli, garni de perles. Les unes jonchaient la terre, les autresflo ttaient sur l'onde ; d'autres, en voltigeant légèrement dans les airs, semblaient dire : Ici règne l'amour.

.... Et je disais en soupirant : Gemment suis-je ici, et quand suis-je venu? Je croyais être au ciel et non où j'étais en effet. De ce jour je me plais tant sur cette herbe fleurie, qu'ailleurs je ne puis goûter la paix.

Boscan substitue à cette suave et idéale peinture un tableau plus austère et des contours plus arrêtés. Si son imagination est moins brillante, sa tendresse a quelque chose de plus pénétrant, de plus passionné.

Clairs et frais ruisseaux qui courez doucement en suivant votre pente naturelle ; montagnes, abri de la tristesse, séjour éternel de la solitude et de l'effroi ; oiseaux dont les accents portent le calme dans les cœurs ; arbres aux verts rameaux dont le feuillage naît et meurt ton r à tour aux divers changements des cieux, veuillez écouter mes chants tristes et douloureux, mes vers remplis d'amertune.

Le poète espagnol n'invoque paâ ia mort; il se relève virilement sous le fardeau de la douleur :

Puisque le destin me sépare de celle dont je ne pouvais môme penser à vivre éloigné, une seule idée me soutient, c'est qu'il n'est pas temps pour moi de succomber à la mort. Mon âme doit rester ferme : il serait honteux de mourir lâchement. Si je succombe à la douleur, tous blâmeront mon désespoir. Un noble amour dédaigne un trépas vil et déshonorant.

Comme Pétrarque, Boscan se réfugie aussi dans ses souvenirs, son imagination plus positive et non moins tendre lui retrace et lui fait deviner tous les actes de celle qu'il aime :

Je rapporte à elle toutes les heures et tous les moments, et je fixe le temps de chaque chose qu'elle peut faire. Je la vois, je l'entends, je pense ses pensées, je les devine. Mon cœur me dit, et je le crois : à présent elle est gaie, à présent elle est triste; elle sort, elle s'habille, elle dort, elle se réveille. Mon esprit et mon cœur se disputent a qui me la représentera le mieux.

Je rappelle à ma mémoire le lieu où je l'ai vue pour la première fois, le lieu où j'ai «commencé à l'aimer, et je suis si fier de sentir à quel point je l'aime, que je ne sais si penser à elle n'est pas encore un plus grand plaisir que de la voir. Mon âme trouve des délices infinies dans cette contemplation, où je crois être auprès d'elle; mais revenant à mot, je m'afflige que mon illusion ne soit pas durable, et mon triste cœur ne demande d'autre plaisir que de pouvoir toujours se tromper ainsi.

Boscan, dans ses huit autres cancions et dans ses quatre-vingt-treize sonnets, imite Pétrarque et Bembo avec des différences analogues. Le reste de ses œuvres poétiques se compose d'une paraphrase en vers non rimes du poème de Musseus sur Héro et Léandre, de deux épîtres didactiques et un capitolo en terzines dantesques, enfin d'un poème semi-allégorique en octaves à la manière du Tasse et de l'Arioste. Partout il est fidèle aux formes italiennes, partout il cherche à les assortir au goût et aux habitudes de ses compatriotes.

C'est dans le même esprit qu'il traduisit librement l'ouvrage en prose de Baltazar Gastiglione intitulé Le courtisan. Rien jusqu'alors dans la prose castillane n'avait été écrit avec une pureté plus classique.

Boscan n'est pas un grand poète 2 on ne peut l'être que par l*idée, l'image, le sentimentj et rien de cela ne dépasse chez lui le niveau d'une habileté ordinaire. C'est un esprit de Tordre de Malherbe : l'histoire littéraire, sans exagérer son mérite, doit conserver avec reconnaissance son nom, qui s'attache à une importante évolution dans les formes de la poésie castillane.

Si Boscan en fut le premier moteur, un poète plus heureusement doué en assura le triomphe. Garcilaso de la Vega, né à Tolède en 1503, était d'une ancienne et

illustre famille, fils de l'ambassadeur du même nom à la cour de Rome. Il se distingua de bonne heure dans la carrière des armes, fit preuve d'une éclatante bravoure à la défense de Vienne contre les Turcs, reçut deux blessures à Tunis sous lès yeux de Charles-Quint, le suivit en Piémont et mourut bravement à trente-trois ans, sur la brèche d'une forteresse près de Fréjus. Cette vie active et guerrière laisserait difficilement pressentir le caractère des œuvres de Garcilaso, si la plupart des poètes espagnols de cette époque ne nous habituaient à un pareil contraste. Presque tous furent des hommes de guerre, presque tous ont chanté les douceurs de l'amour et les charnies de la vie champêtre. Il semble que leur imagination, fatiguée de la sanglante réalité des combats, cherche un refuge dans une région plus calme. Garcilaso avait encouragé Boscan dans son entreprise d'acclimatation poétique; lui-même parut se proposer de dégager et d'embellir la route ouverte par son ami. Il étudia avec ardeur Virgile, Pétrarque, Bembo et surtout Sannazar. Ses œuvres, qui forment un mince recueil publié après sa mort par la veuve de Boscan 1 , ont un aspect italien qu'on ne peut méconnaître : mais à travers l'imitation se révèlent une inspiration touchante et un vrai talent personnel. Ses vers respirent la grâce et la mélancolie; une douce et constante harmonie en complète l'expression et achève par l'oreille la séduction du lecteur. Quant à sa diction, telle en est la pureté, l'exquise élégance, qu'on peut, disent les Espagnols, citer à peine un mot de ses poèmes qui ait vieilli et soit tombé aujourd'hui en désuétude.

Garcilaso réussit surtout à rendre les images et les impressions champêtres. Rien, dans la poésie pastorale

1. Elles se composent de trente-sept sonnets, cinq canetons, deux élégies, une épître en vers blancs, et trois pastorales qui, par leur étendue, forment à elles seules plus de la moitié du volume. Barcelona, 1543, petit in-4% gothique.

des modernes, ne surpasse la grâce et le sentiment de sa première églogue (Salicio y Nemoroso). Ce genre si fade et si faux d'ordinaire s'anime et s'échauffe entre ses mains : on goûte, en lisant cette pièce, le charme de l'idéal, avec l'émotion irrésistible de la vérité. Essayons d'en citer un fragment ; mais en le citant dans une langue et sous une forme qui n'est pas la sienne; observons avec Sismondi « qu'une églogue a besoin de tous les ornements qui lui sont propres : si on la dépouille d'une seule des illusions dont elle est entourée, les défauts du genre, la fadeur et la monotonie en deviennent plus frappants, et la traduction est d'autant plus perfide pour le poète, qu'en paraissant fidèle, elle met en évidence ce qu'il a de plus faible, et laisse évaporer son charme. »

Garcilaso a pris pour modèle de sa première églogue la huitième de Virgile. Deux bergers viennent pleurer tour à tour sur la perte de leurs maîtresses enlevées à l'un par l'infidélité, à l'autre par la mort. Le premier, Salicio, après avoir reproché à sa bergère absente sa dureté inflexible et le désespoir où elle le plonge, s'abandonne à la pensée mélancolique de son bonheur passé.

C'est par toi que j'aimais le silence de la forêt ombreuse) par toi me plaisait la retraite écartée du mont solitaire : je désirais pour toi l'herbe verte, le vent frais, le lis éclatant de blancheur et la rose colorée et la douce saison du printemps. Ah ! combien me trompait, combien était différent et d'une autre nature le sentiment qui se cachait dans ton perfide cœur! Bien clairement me l'annonçait de sa voix la sinistre corneille qui répétait mon malheur. Coulez sans contrainte, coulez, coulez, mes larmes!

Que de fois dormant dans le bocage, un songe (infortuné! je le prenais pour une illusion) m'a averti de ma disgrâce ! Je rêvais que dans les ardeurs de Tété j'allais abreuver mon troupeau dans le Tage et passer l'heure de midi sur ses bords. Mais à peine j'arrivais, je voyais les eaux se frayer une route inusitée et s'écouler loin de moi. Brûlé de soif, accablé des feux du jour, je suivais le cours infidèle de l'onde fugitive. Coulez sans contrainte, coulez, coulez, mes larmes!

Ces beaux lieux, qui lui sont encore si chers, il veut

par un dernier et touchant sacrifice les abandonner pour que sa bergère y revienne et en jouisse, si elle le veut, avec son trop heureux rival.

Eh bien! ne reviens pas pour me secourir, mais ne quitte point pour cela les lieux que tu as tant aimés. Tu pourras y venir sans rien craindre de moi : je quitterai la terre où tu m'as quitté. Viens donc, si c'est là le seul motif qui te retienne. Vois, ici est ce pré d'une douce verdure, ici cette ombre épaisse, ici cette claire fontaine qui autrefois t'était chère, et à qui je me plains ,de toi en pleurant. Peut-être trouveras^ ici, puisque je m'éloigne, celui qui a pu me ravir tout mon bien. Puisque je lui ai abandonné ce que j'aime, c'est peu de lui laisser aussi la place où j'ai aimé.

Le chant de Nemoroso a un caractère plus sombre et plus touchant encore : c'est la mort qui lui a enlevé celle qu'il aimait. Cette grande idée de la mort unie aux scènes champêtres produit le même effet que l'Arcadie du Poussin.

Le berger désolé s'adresse d'abord à ces eaux pures, à ces arbres, à ces prairies, témoins naguère de son bonheur :

bonheur fragile que la mort a sitôt moissonné !

dans cette même vallée où il se désespère maintenant, il a vu son Élise reposer doucement à ses côtés.

Aujourd'hui, où sont ces yeux brillants, dont le regards, partout où ils s'attachaient, portaient mon âme suspendue à leurs mouvements? Où est cette main délicate, pleine de charmes vainqueurs; ces cheveux près desquels l'or était sans éclat et sans prix?....

Qui m'aurait dit, ô mon Élise, ô ma vie, lorsque dans cette vallée, au souffle frais du vent, nous allions cueillant ies tendres fleurs, que j'aurais à voir ce jour triste el solitaire, ce jour d'une longue séparation, qui devait mettre une fin amère à mes amours?....

Cette plainte éternelle et toujours la même de l'humanité qui aime, qui meurt, qui souffre de la perte de ceux qu'elle a aimés, ce perpétuel et terrible lieu commun de la mort, trouve toujours de tristes sympathies prêtes à

l'accueillir, quand il est exprimé avec la simplicité et la vérité de la nature.

L'églogue de Garcilaso se termine par une douce peinture, tout à fait dans le goût de Virgile.

Nos bergers n'auraient pas mis de terme à leurs plaintes si l'aspect des nuages colorés de pourpre et d'or par le soleil couchant ne les avait avertis que le jour allait disparaître. Déjà on voyait les ombres descendre du flanc obscur de la montagne. Revenant à eux comme d'un songe, tandis que le soleil, dans sa fuite, ne laissait après lui qu'un faible reste de lumière, ils rappelèrent leurs troupeaux et se retirèrent pas à pas.

L'innovation de Boscan et de Garcilaso charma le public espagnol. Tout ce qui avait été en Italie, tout ce qui prétendait connaître et aimer la belle langue toscane, retrouva avec bonheur dans l'idiome maternel l'harmonie et la grâce qu'il avait admirées dans la poésie de l'autre péninsule. Savoir Pitalien était une distinction, un privilège de noble ou de guerrier : goûter la poésie hispanoitalienne fut une distinction plus facile, à laquelle la mode s'attacha promptement. Plusieurs poètes de talent, Hernando de Acuna, Gutierre de Cetina, Louis de Haro, s'empressèrent de suivre les traces de Garcilaso.

Toutefois la réforme ne passa ^point sans opposition : et ici l'opposition avait pour elle des raisons excellentes. L'Espagne devait-elle renier son passé et renoncer à son mâle génie? Pourquoi s'abaisser, par un vain amour de la forme, au goût frivole d'une nation abâtardie ? Pourquoi redire Pétrarque et Sannazar quand on a chez soi le Cid, les Maures vaincus et "toutes leurs héroïques ballades? Un homme d'esprit, Gristoval de Gastillejo, secrétaire du prince Ferdinand d'Autriche qui devint empereur, se posa comme défenseur de la poésie nationale et comme adversaire des novateurs, des pétrarquistes, comme il les appelle dans un dialogue satirique, où il leur oppose les vieilles gloires du quinzième siècle, Juan de Mena, Jorge Manrique,

Gartagena, Torres Naharro. Il les raille eux et leur vers hendécasyllabe qui marche, dit-il, avec des pieds de plomb, et soutient qu'il n'y a rien de plus beau que le mètre sautillant des redondillas. Gastillejo le maniait avec facilité, il savait en user d'une manière piquante ; mais il manquait d'élévation, de grandeur, de toutes les qualités vraiment poétiques qui seules auraient pu combattre avec succès les novateurs. Néanmoins son opposition ne fut pas inutile. Elle avertit les poètes futurs de la nécessité d'une transaction. Le goût italien continua de régner, mais les vieilles qualités du génie espagnol durent désormais s'associer à son triomphe.

Un contemporain de Garcilaso, Hurtado de Mendoza (1503-1575), tenta le premier de réaliser cette alliance : homme étonnant par l'étendue et la diversité de ses talents, plein de contrastes dans sa vie, dans ses goûts, dans ses œuvres, il semblait appelé à harmoniser les discordances. Le farouche gouverneur de Sienne, le dernier et le plus terrible oppresseur de l'esprit de liberté qui animait encore la Toscane, cet homme qui reçut et remplit la mission d'humilier le pape Paul III, qui fit haïr de toute l'Italie la domination de Charles-Quint, et qui, sans cesse exposé au poignard des assassins, ne régna que par les supplices, fut l'un dés esprits les plus cultivés et les plus ingénieux de son siècle. Historien, romancier 1 , orateur, homme d'État, homme de guerre, passionné pour la recherche des manuscrits de la Grèce, il fut en même temps un des poètes les plus sensés et les plus aimables de l'Espagne. Moins novateur que Boscan, moins gracieux que Garcilaso, il n'éleva pas la poésie castillane, il en élargit la base en l'étendant vers les genres sérieux, et parvint à obtenir place pour le raisonnement sur le trône un peu frêle que

i. Nous parlerons en son lieu de son histoire de la Guerre de Grenade et de son roman picaresque de Lazarille de Tormes.

l'imagination occupa trop souvent toute seule. Il employa Thendécasyllabe italien, avec quelque dureté, il est vrai; mais il n'abandonna pas les redondillas, qu'il polit et perfectionna. La seconde partie des œuvres de Mendoza, celle que les Espagnols estiment le plus, comprend ses poésies dans l'ancien genre national. Lors même qu'il écrit dans le mètre italien, ce ne sont pas les Italiens modernes qu'il imite, ce sont les anciens, c'est Horace, à qui il emprunte sans effort sa finesse et sa haute raison. C'est dans l'épître que Mendoza nous semble exceller. Toutes les siennes, à la réserve de deux, qui sont d'ennuyeuses complaintes d'amour, appartiennent au genre didactique; toutes sont remplies d'une philosophie forte et cependant légère, précise et d'un style facile. Le mélange heureux de sentences, de portraits et de tableaux les sauve de la 'monotonie : la vérité d'un sentiment personnel leur donne un charme rare dans la poésie espagnole. Croirait-on que c'est le cruel proconsul de la Toscane qui écrit ce doux rêve de retraite et de bonheur domestique ?

Tout mon désir est de retourner jouir du repos dans ma maison. C'est là que ma vie s'écoulera sans passion, loin du mécontentement et du trouble, servant le roi pour mon plaisir. Si sa clémence s'étend jusqu'à moi, s'il me donne de quoi vivre dans la médiocrité, j'en jouirai; sinon je prendrai patience. Je mêlerai le repos à la paresse, mangeant sans soucis à mes heures, dormant un sommeil libre d'inquiétude. Cependant j'apprendrai que les enseignes victorieuses de la flotte d'Hespérie parcourent le Levant. Les enfants, les jeunes filles, les femmes, les prêtres, toute cette troupe timide écoutera pétrifiée d'étonnement. Un ambassadeur de haute naissance arrivera peut-être chez moi, fatigué du voyage, et contera ses longues courses. Il dessinera sa route avec le vin qu'il répandra sur la table 1 ; il racontera tons ses hauts faits et tiendra fort secret le but de sa visite.

Les Espagnols ne peuvent pardonner à Mendoza une certaine âpreté dans l'harmonie de ses vers : les étrangers,

1. Détail assez curieux des mœurs espagnoles du seizième siècle, suivi aussitôt d'un trait d'une vérité impérissable.

moins sensibles à ce défaut, aiment à retrouver quelque chose du caractère de l'auteur dans cette rudesse, sans laquelle on ne saurait expliquer un tel talent dans un tel homme.

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