‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 3)Chapitre 66 sur 138 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'innovation; Boscan, Garcilaso. — L'opposition nationale; Castillejo. La transaction; Mendoza.

Le seizième siècle fut pour la littérature espagnole ce que le règne de Louis XIV a été pour la nôtre, l'âge des œuvres classiques et d'une imitation originale. Mais l'élément étranger qu'alors s'assimila l'Espagne ne fut pas directement l'antiquité gréco-latine, ce fut l'Italie moderne. Son modèle était plus voisin, mais moins pur; plus facile à imiter, mais moins fécond en fortes et saines pensées. C'est le spectacle de cette union littéraire des deux péninsules, de cette fusion de deux arts d'origine diverse que nous allons nous donner dans ce chapitre.

L'époque de la Renaissance coïncida avec l'essor le plus glorieux de l'Espagne. Gomme autrefois les Romains, les Espagnols avaient lutté cinq cents ans dans les limites de leur péninsule : un demi-siècle leur soumit la moitié du globe. Charles-Quint leur donna l'empire de l'ancien monde, Colomb leur en fit un nouveau. L'Océan se couvrit de leurs flottes, l'Europe trembla sous les pas de leur formidable infanterie. La Sicile, la Sardaigne, le Portugal, la Flandre, furent réunis à la couronne, l'Italie asservie, Rome saccagée, l'Angleterre menacée, la France envahie, la puissance ottomane engloutie dans les eaux de Lépante; et au milieu de l'Europe ébranlée l'Espagne, fière de ses conquêtes et riche en apparence de l'or transatlantique, put s'arrêter un instant comme pour reprendre

haleine, et prêter l'oreille aux chants de ses poètes, à l'écho de sa gloire. Époque brillante, époque d'ivresse et d'orgueilleux aveuglement, où nul n'apercevait encore les causes de décadence qui travaillaient déjà les entrailles de la nation !

Les arts italiens furent un des butins de la conquête, ou plutôt, comme autrefois la Grèce, l'Italie conquit ellemême ses farouches vainqueurs ; elle leur imposa, par droit de supériorité littéraire, son goût, sa poésie, ses rythmes, et presque sa langue.

Cette assimilation se préparait depuis longtemps. Même à l'époque où absorbés dans leur lutte contre les Arabes, les Espagnols, enfermés dans leurs Pyrénées et leurs mers, restaient comme étrangers aux mouvements politiques de l'Europe, ces soldats de la croix n'avaient pu s'empêcher de tourner sans cesse les yeux vers le centre du catholicisme. La religion se confondait pour eux avec la patrie, et Rome entrevue de loin, à travers les illusions de leur foi, leur apparaissait comme la ville sainte, d'où descendaient les ordres et les bénédictions du ciel.

A l'influence religieuse, l'Italie ajoutait déjà celle d'une plus haute culture intellectuelle. Avant l'année 1300, quand l'Espagne n'avait encore que l'université peu fréquentée de Salamanque, l'Italie en possédait au moins cinq, dont quelques-unes, fameuses dans toute l'Europe, attiraient des étudiants des plus lointaines contrées. Les Espagnols qui désiraient s'instruire, allaient alors à Paris ou en Italie : en général c'est l'Italie qu'ils préféraient. Bologne, la- plus ancienne et longtemps la plus distinguée de ses écoles, compta dès le treizième siècle des Espagnols parmi ses étudiants et ses professeurs. En 1360 un collège espagnol fut fondé à Bologne par le cardinal Carillo de Albornoz, archevêque de Tolède. Padoue, la plus célèbre université italienne après Bologne, nomma en 1260 un Espagnol pour recteur. Yicence, Verceil, Naples, Rome,

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furent dès lors pour les jeunes gens les plus distingués, de l'Espagne des écoles recherchées et des sources indispensables d'instruction l .

Le commerce multiplia les relations entre les deux péninsules. Barcelone, longtemps rivale de Pise et de Gênes, rapportait sur ses navires les idées et les mœurs italiennes, et les répandait du treizième au seizième siècle en Catalogne, en Aragon, en Cas tille. Bientôt la politique jeta l'Italie sous la main de l'Espagne, qui s'attacha à sa proie et ne la lâcha plus. Les vêpres siciliennes (1282) ouvrirent la Sicjle aux Aragonais, et, par suite, à la monarchie espagnole. Naples tomba au quinzième siècle sous la domination d'Alphonse V d'Aragon (1441), et, au commencement du seizième (1503), la perfidie de Ferdinand le Catholique en fit une dépendance directe de la couronne d'Espagne. Pendant plus d'un siècle, une longue succession de vice-rois, environnés d'officiers, d'hommes de lettres, de poètes espagnols, vinrent y établir leur cour et polir au contact des vaincus leur esprit et leur langage. Des ambassades régulières unirent le Saint-Siège et le trône de Ferdinand le Catholique ; le fils du poète Santillane, le père du poète Garcilaso, vinrent tour à tour à Rome représenter la monarchie d'Espagne. Charles-Quint dès son avènement fit de l'Italie son centre d'opérations et la première arène de sa rivalité avec François I er . En 1527 Rome elle-même fut conquise, et, trois ans plus tard, l'héritier de Ferdinand et d'Isabelle recevait solennellement, à Bologne, la couronne de roi des Lombards et des Romains, des mains du pape réconcilié. Grâce à ces relations multipliées, tout ce qu'il y avait de noble, d'ambitieux, d'intelligent en Espagne vint pendant plusieurs

1. Ticknor, Historxj of spanish lilerature, 1,347. tiraboschi, Storià délia letleratura italiana,' IV, libro I, capitolo m.

siècles respirer tour à tour Fair parfumé et amollissant de l'Italie.

L'union des deux littératures déjà si semblables par leur langue et issues d'une même origine était donc depuis longtemps préparée; un hasard détermina l'assimilation. Parmi les courtisans, de Charles-Quint se trouvait un noble catalan né à Barcelone dans les dernières années du quinzième siècle, Juan Boscan Almogâver. Il avait d'abord servi dans les armées espagnoles, puis voyagé dans diverses contrées, mêlant, comme la plupart de ses compatriotes, la culture des lettres à la vie active de l'homme de guerre. Il avait composé de nombreuses poésies en langue castillane, toutes dans le goût et lé style du siècle précédent, toutes analogues à celle des anciens Cancioneros. Toutefois le castillan était pour le jeune Barcelonais un idiome étranger, et son oreille, accoutumée dès l'enfance aux sons de la langue catalane, presque identique avec celle des troubadours, devait être prédisposée à goûter la versification italienne. En 1526, il rencontra un jour à Grenade, à la cour de Charles-Quint, l'ambassadeur vénitien Navagiero. « La conversation, nous raconte Boscan lui-inême, tomba sur quelques sujets relatifs aux lettres, particulièrement sur le génie et la variété des langues, et Navagiero me demanda pourquoi je n'essayais pas de familiariser la mienne avec le sonnet et quelques autres formes poétiques usitées en Italie 1 : il ne se contenta pas de jeter ce propos en passant; il m'engagea avec instance à entreprendre cette tâche. Je

1 . Le rythme italien n'était pas précisément chose nouvelle dans la langue espagnole : on trouve des exemples de l'hendécasyllabe dans le Comte Lucanor de Don Juan Manuel, et le marquis de Santillane avait composé quelques sonnets italiens : mais ces tentatives étaient des boutades et non un système, des fantaisies individuelles, non une mode nationale. Pour réussir, il ne suffit pas qu'une innovation soit bonne, il faut qu'elle vienne à temps.

partis quelques jours après pour me rendre chez moi. Dans la longueur et la solitude du chemin, au milieu des choses diverses qui occupaient mon esprit, la question et les instances de Navagiero se représentèrent si souvent que je commençai à essayer ce genre de versification. J'éprouvai dans le commencement quelques difficultés à cause du grand art qu'elle exige et des particularités nombreuses qui la distinguent de la nôtre. Mais bientôt je crus m'aperce voir, peut-être par l'illusion naturelle de l'amourpropre, que mes efforts obtenaient quelque succès, et peu à peu j'apportai dans cet essai plus d'ardeur et d'attention*. »

Ce simple récit a une grande importance : il nous révèle, avec une rare précision de détails, l'origine de la révolution littéraire qui modifia si puissamment la poésie espagnole. Jusqu'alors elle s'était presque toujours renfermée dans le rythme des redondillas, petits vers de huit syllabes, généralement trochaïques, et admirablement propres à la ballade, à la romance, à tous les genres d'improvisation populaire, mais qui ne se déployaient pas avec assez de souplesse et d'ampleur pour embrasser de grands sujets. C'est dans cette forme que Boscan lui-même avait composé les pièces que renferme le premier livre de ses œuvres* et qu'il appelle lui-même coblas espanolas (cou-

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