CHAPITRE XII
Théorie dramatique de Lope de Véga.
Ses comédies de cape et d'épée.
Cependant avait apparu un jeune poète dont la merveilleuse facilité et les succès prodigieux ne contribuèrent pas peu à arracher Cervantes à son premier système. Lope de Vega (1562-1635) décida pour jamais du goût dramatique de ses compatriotes, en s'asservissant à leurs habitudes, à leurs opinion^, à leurs préjugés nationaux, et monta, suivant l'expression de Cervantes, sur le trône de la comédie.
Sa vie réunit, comme ses œuvres, les péripéties et les contrastes les plus étranges. Enfant précoce, il fait des vers avant de savoir les écrire : à onze ou douze ans, il compose des comédies. Soldat à quinze ans, puis secrétaire de deux grands seigneurs, puis marié deux fois, inis en prison et exilé à la suite d'un duel, soldat une seconde fois aussi, père de deux enfants naturels, il se feit prêtre et familier de l'Inquisition à l'âge de quarante-sept ans, et se livre vers la fin lie sa vie aux plus rigoureuses mortifi-
cations; tout cela sans discontinuer ses compositions théâtrales, dont les plus nombreuses et les meilleures prirent naissance depuis que Fauteur se fut consacré à l'Église.
Le caractère le plus étonnant du génie de Lope c'est son inépuisable fécondité. Il composa environ dix-huit cents pièces de théâtre *, outre des poèmes épiques, didactiques, burlesques, des épîtres, des satires, des nouvelles, des pièces fugitives et une quantité innombrable de sonnets. La masse totale de ses écrits est évaluée à centtrente-trois mille pages et à vingt et un millions de vers.
On comprend que la plupart de ces poèmes ne sont que de rapides ébauches. Dans aucun en particulier Lope n'atteint à une hauteur extraordinaire, ni à une grande profondeur ; mais nul écrivain n'était plus fait pour séduire les imaginations castillanes. A ce public avide de combinaisons nouvelles, il fournissait des créations aussi rapides que ses désirs : c'était une lutte entre le poète et son public, et le poète en sortait vainqueur. Lui-même s'effrayait de ses succès et doutait de leur légitimité. Dans un de ses plus curieux ouvrages, le Nouvel art dramatique, il ressemble plutôt à un coupable qui excuse ses excès qu'à un législateur qui rép^me ceux des autres. Il avoue que toutes ses comédies, à l'exception de six, pèchent gravement contre les règles de l'art. « Ce n'est pas que je les ignore, ajoute-t -il , mais quelqu'un qui les suivrait serait sûr de mourir sans gloire et sans profit. Quand je vois les monstruosités auxquelles accourent le vulgaire et les femmes, je me fais barbare à leur usage. J'écris des pièces pour le public, et puisqu'il les paye, il est juste, pour lui plaire, de lui parler la langue des sots. »
En faisant de pareils aveux, Lope n'avait pas, comme on
1. Quinze cents comédies et trois cents autos et intermèdes. De ses œuvres dramatiques, il nous reste tout au plus quatre cents comédies, dix-neuf autos et de trente à quarante intermèdes.
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Ta dit depuis, l'intention de se moquer de ses censeurs, seulement il jugeait mal et son art et lui-même. Il accusait le goût du public, et c'est en le suivant qu'il avait grandi. Gomme bien des artistes, il n'avait pas pleine conscience de sa supériorité : ses instincts allaient plus loin que son jugement. Il ne connaissait d'autre code poétique que celui d'Aristote ; et c'est à une législation toute différente qu'il obéissait à son insu.
| Le drame de Lope est une nouvelle mise sur le théâtre, un roman devenu visible. Tout y est subordonné à l'intérêt de l'intrigue, à îa satisfaction d'une incessante curiosité. Peinture des caractères, vraisemblance de la fiction et du langage, vérité historique et morale, chronologie, géographie, tout est négligé, compté pour rien, auprès [de l'habile combinaison des événements qui frappent les [yeux et occupent sans cesse l'esprit.
Sans doute, cet art, tout en superficie, dont le ressort principal est le hasard, dont les principaux acteurs sont les doubles portes, les noires mantilles, les masques, les cabinets, les duels, les chutes de cheval, est bien au-dessous de l'art profond de Molière, où l'homme apparaît seul dans toute sa force et fait lui-mêi^e sa destinée. Cependant, il faut une grande puissance d'imagination et une grande force de talent pour mener de front toutes ces intrigues, pour tenir sur les doigts tous ces fils délicats sans les brouiller jamais, pour tresser avec grâce ces incidents divers, pour faire contraster avec esprit leurs innombrables détails, pour peindre des figures avec la trame légère, comme les poètes anciens traçaient des caractères avec le burin de l'éloquence, enfin pour être la providence de tout ce monde théâtral, en disposant des événements qui le remplissent; tandis que Shakspeare et Molière, par une transformation dramatique; en deviennent eux-mêmes les personnages. Ici les personnages ne sont que les humbles serviteurs de l'action, et n'ont aucune prétention à l'ori-
ginalité. Ils sont les hommes d'affaires de leurs rôles. Toutes les femmes se ressemblent, comme dans nos vaudevilles ; les hommes, en montant sur la scène, ont en quelque sorte à choisir un état connu, officiel : il faut qu'ils • soient galants, ou jaloux, ou bravaches, ou bouffons, etc. Il y a des moules à personnages dans lesquels ils doivent nécessairement entrer. Cet art est bien celui des peuples méridionaux, chez lesquels l'individu a moins de valeur que le type général. Leurs sentiments sont communs à tous, comme leurs croyances.
Le penchant du peuple espagnol pour la comédie créée ou du moins fixée par Lope de Vega n'a rien qui doive nous surprendre. Cette comédie, c'était lui-même, c'était son œuvre ou plutôt sa vie. Les aventures romanesques étaient presque aussi fréquentes dans le monde que sur le théâtre. L'amour n'était pas moins une mode qu'une passion. Les sentiments, même véritables et profonds, s'enveloppaient volontiers dans de galantes intrigues. La nuit, les rues de Madrid ou de Séville étaient pleines de jeunes bacheliers ' qui, envelpppés de leurs manteaux, poursuivaient de mystérieuses rencontres, donnaient des sérénades à leurs dames, ou causaient à demi-voix auprès d'une jalousie. Sur les traces de l'amour marchaient la vengeance et l'honneur, et les scènes nocturnes finissaient souvent par du sang et des meurtres. Le peuple aimait à trouver dans les comédies la représentation de la vie du grand monde : on sait que le peuple espagnol est noble tout entier. Le théâtre suppléait pour lui aux insuffisances delà vie réelle; il rassasiait la faculté la plus exigeante de son âme, l'imagination. / De là encore ce style brillant, ces métaphores éblouissantes, / exagérées pour nous, cette prodigalité lyrique que les poètes \ espagnols épanchent sur leurs comédies. Le peuple, roi au l théâtre, était aussi fier de voir ses auteurs dérouler pour lui les trésors de la poésie, que s'ils lui eussent ouvert les royales demeures d'Aranjuez.
« Il n'est pas douteux, dit Ticknor, que Ldpe n'ait dû au charme de. sa versification la plus grande partie de son influence sur la masse du peuple. Rien n'est plus remarquable que sa variété. Aucun des mètres admis dans la langue ne lui échappe.... on y rencontre l'octave italienne, • la terza rima, le sonnet. Toute cette variété n'avait pour objet que de plaire à la partie plus élégante et plus cultivée de son auditoire, entièrement éprise de tout ce qui était italien. Mais par-dessus tout, Lope s'attacha à la vieille mesure des romances nationales.... Son drame, plus narratif que celui de ses prédécesseurs, trouvait une expression naturelle dans le vers consacré aux vieux récits populaires. Le poète alla plus loin : il plaça dans ses pièces un grand nombre d'anciennes romances. A certains moments, l'effet produit par l'introduction de ces souvenirs dut être très grand. Lorsque, dans son drame de Santa Fé y un des personnages récite avec une légère variante la romance si connue qui commence par ces mots :
Santa Fé brille entourée De voiles et d'étendards; * Partout tentes empourprées, Partout or, soie et brocarts.
Ces paroles durent enlever l'auditoire comme le son de la trompette. »
On comprend combien la différence des temps et des habitudes d'esprit doit affaiblir aujourd'hui pour nous . l'impression produite par un talent si complètement approprié à l'Espagne du dix-septième siècle. Essayons toutefois de donner une idée des œuvres dramatiques de Lope de Vega.
Nous pouvons les diviser en trois classes, d'après la nature de leurs sujets : les pièces d'intrigue ou de cape et d'épée, les pièces historiques et les drames religieux.
Les premières, les comédies de cape et d'épée, tirent leur
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nom du costume que portait alors la société moyenne, le manteau et l'épée. Les personnages qui figuraient dans ces pièces, appartenant à ce que nous appellerions aujourd'hui la classe bourgeoise, en portaient le costume, comme ils en avaient les mœurs, les idées, les passions l .
Parmi les pièces de ce genre nous rencontrons chez Lope de Vega Le moulin (El molino), esquisse rapide et assez mauvaise, d'un type de composition que Lope a souvent reproduit. Trente ou quarante des trois ou quatre cents pièces qui nous restent de son immense répertoire, sont faites sur la même donnée. Un cavalier et .une dame sont forcés de quitter la cour par suite des persécutions d'un prince ou d'un roi, qui, la plupart du temps, est le rival du cavaliejr. Ils se réfugient au village, se cachent sous un déguisement rustique et, après bien des traverses, ils finissent par aborder au port du mariage.
Dans le Moulin, le cavalier persécuté est le comte Prospero ; sa bien-aimée est la duchesse Gelia ; son rival, l'Infant, avec lequel il a, dès le premier acte, une violente explication, qui caractérise bien les mœurs à la fois chevaleresques et monarchiques de l'Espagne du dix-septièmo siècle, fierté et soumission; leJion assujetti au mors. ^
— Un page m'a commandé de votre part de venir vous parler ici. — : Oui, comte, et je vous attendais irrité.
— Contre qui, monseigneur.
— Contre vous. Il y a longtemps que je ne trouve plus en vous ni la loyauté d'un vassal, ni le dévouement d'un ami.
— Celui-là vous a mal informé, qui vous a dit du mal de moi. Ce soupçon ne vient pas de vous, mais de l'homme qui est à votre, côté, et vive le ciel....
— Quoiqu'il en soit, Prospero, à tort ou à raison, je suis jaloux,
1. Le tome II du théâtre espagnol dans la Collection des Chefsd'œuvre des théâtres étrangers publiée par Ladvocat, Paris. 1822-1823, 25 vol. in-8, contient quatre pièces de Lope de Vega; La nécessité dèporable, Le chien du jardinier, La perle de Séville et Le meilleur alcade est le Roi.
et vous seul pouvez me rendre le repos; il faut que mes tourments finissent, ou c'en est fait de votre vie.
— Je ne regretterais pas de la perdre, si cela importait à votre service. Si vous l'ordonnez, je cesserai de lui parler et de la voir.
— Je veux m'assurer de vous d'une manière qui ne me laisse aucun doute.
— Que désirez-vous donc?
— Il faut, pour que je sois tranquille, que vous vous absentiez de la ville pendant un an. Retirez-vous heureusement dans vos terres. Vous n'êtes point riche, et le séjour de la cour vous occasionne trop de dépenses.... Éloignez-vous donc : changez l'épée dorée pour un bâton rustique, vous vous en trouverez bien : votre fortune grandira, et mes soupçons diminueront.
— Si vous-me donniez des conseils par pure bienveillance pour moi, il se pourrait que je vous obéisse ; mais puisque vous voulez gagner du temps à mon préjudice, je reconnais le piège qui doit me perdre en vous rassurant. Prince, vous avez tout pouvoir pour m'honorer, mais non pas pour m'exiler. Vous n'êtes pas encore roi. Contentez-vous que je m'engage à ne plus entretenir, à ne plus voir Célia.
— Ah ! vous vous obstinez ! Eh bien ! je m'obstinerai pareillement. Votre folie m'ôte la raison. N'était-ce pas assez de vous témoigner mon désir et de vous pardonner le passé? Infâme! vil! homme mal né ! traître, lâche et sans loi !
— Si vous n'étiez le fils du roi, je vous aurais déjà répondu, j'aurais châtié vos injures. Mais malheureusement vous n'êtes pas mon égal.
— Sur ma foi ! je suis tenté de descendre à être votre égal, seulement pour voir ce que vous feriez.
— Essayez.
— Eh bien ! dès ce moment je déclare que je ne suis plus Infant d'Espagne.... A cette heure, songez à me répondre bien ou mal.
— Vous n'êtes plus Infant?
— Non. Je suis un simple gentilhomme comme vous.
— Et vous dites que je suis un homme mal élevé, infâme, vil et traître.
— Et je le dirai encore mieux avec cette épée à la main.
— Et moi alors je dis que vous mentez ! voilà mon gant.
— Insolent ! en garde !
C'est par cette vive exposition que Lope nous initie à la rivalité sur laquelle se fonde toute l'intrigue. Le due], interrompu par l'intervention des domestiques, fait place à une longue persécution. Le comte se réfugie parmi des meuniers, vassaux de la duchesse Gelia sa maîtresse. Les idées naïves des villageois, leurs fines et piquantes répar-
ties, le contraste du cultisme de la langue courtisanesque avec leur gros bon sens, cousin de celui de Sancho Pança, devaient offrir un charme inexprimable à un auditoire castillan. Dix incidents imprévus viennent se croiser sur cette trame primitive et y forment une intrigue peu vraisemblable, mais fort remuante. L'Infant, ne pouvant s'emparer de la personne du comte Prospero, fait courir le bruit de sa captivité et de sa mort. La duchesse Gelia, désolée de cette nouvelle, vient demander justice au roi, qui, en la voyant, devient à son tour le rival de son fils et du comte. Le comte déguisé en garçon meunier vient trouver Celia et la rassure. L'Infant aussi prend le même déguisement et se fait présenter à elle par son rival. Enfin la princesse française Fleur-de-lys, la fiancée de l'Infant, arrive en Espagne, et sa beauté subjugue son futur mari. Il se désiste de ses prétentions sur Celia, que le roi luimême marie avec Prospero sans les reconnaître, et croyant unir une fille du meunier avec le garçon du moulin.
Le chien du jardinier (El perro del hortelano) est une pièce du même genre. Une grande dame devient amoureuse de son secrétaire dès qu'elle le voit engagé dans une autre liaison. Par fierté elle ne veut pas l'épouser; par jalousie elle ne veut pas qu'il épouse la femme de chambre. Après maint incident, l'amour remporte la victoire et couronne l'heureux secrétaire, qui a joué dans la pièce un assez méprisable rôle, acceptant l'espérance des grandeurs quand la comtesse penche de son côté, et retournant à la pauvre suivante quand il se croit délaissé par la maîtresse. De jolis détails, une fine observation des petijtes faiblesses féminines, donnent à cette comédie un mérite réel.
Elle commence, comme beaucoup de pièces du même auteur, par une vive exposition, où rien n'est en récit, où tout se passe sous les yeux du spectateur. C'est la nuit; le château est en émoi : deux hommes masqués s'enfuient, tremblant d'être reconnus. La comtesse les poursuit en utt. mér. 19
appelant ses gens, et s'indigne qu'on ait osé s'introduire ainsi nuitamment chez elle. Sa réputation de jeune et jolie veuve peut en souffrir cruellement. Elle a entrevu un manteau brodé d'or. Les domestiques saisissent^ non le fugitif, mais le chapeau qu'il a jeté sur leur lampe en guise d'éteignoir. Quel est l'intrus? Pour qui venait-il? La sévère comtesse fait appeler toutes ses femmes et procède successivement à leur interrogatoire. « C'est une inquisition », dit l'une d'elles à voix basse.
— Écoute, Anarda.
— Madame?
— Quel est l'homme qui est sorti?
— Un homme?
— Oui, un homme vient de sortir de ce salon. Va, je connais tes manœuvres.... Qui l'a amené ici? Quelle est celle de vous qui s'entend avec lui ?
— Ne craignez pas, madame, qu'aucune de nous eût une telle audace. Pouvez-vous penser qu'une de vos femmes se permît d'introduire un homme dans votre appartement, et pût se rendre coupable, envers vous, d'une telle trahison? Non, madame, Vous n'y êtes pas.
— Écoute. Tu me donnes une idée. Ce sera pour quelqu'une de mes femmes que cet homme aurait osé pénétrer chez moi.
— Mon Dieu! madame, en vous voyant si irritée et si justement, je ne puis m'empêcher de vous dire toute la vérité, bien que je manque par là à l'amitié que j'ai pour Marcelle. Elle aime quelqu'un, et en est aimée. Mais qui est ce quelqu'un? Voilà ce que j'ignore.
— Tu as tort de le cacher. Puisque tu avoues le plus important, pourquoi taire le reste?
— Je suis femme, et, en cette qualité, je ne me laisserais pas presser beaucoup pour un secret qui n'est pas le mien. Qu'il vous suffise de savoir que ce cavalier est venu pour Marcelle; que cela ne doit pas vous inquiéter, et qu'il n'y a rien qui puisse compromettre l'honneur de la maison. Cette liaison ne fait que commencer.
— Quelle audace! Je vais avoir une belle réputation! Entrer ainsi dans la maison d'une personne qui n'est pas mariée ! Àh ! la malheureuse! Par la mémoire du comte, mon seigneur....
— Modérez-vous, madame, et permettez un seul mot. L'homme qui vient voir Marcelle n'est pas étranger à la maison, et il peut venir lui parler sans risquer de vous compromettre.
— C'est donc un homme à moi?
— Oui, madame.
— Et qui?
— Théodore.
— Mon secrétaire?
— Je sais seulement qu'ils se sont parlé; j'ignore le reste.
La lutte de la comtesse contre sa rivale et surtout contre son propre orgueil remplit la pièce de situations piquantes, jusqu'au moment où elle cesse enfin d'être le chien du jardinier, qui, « ne mangeant paB les légumes, ne souffre point que d'autres les mangent ».