CHAPITRE XIII
Pièces historiques. — Pièces religieuses. — Actes sacramentaux.
Celles des pièces de Lope qui ont pour sujet des faits consacrés par l'histoire ne sont pas plus. des tragédies que les précédentes. L'auteur accepte les données de la tradition et y laisse entrer avec plaisir les incidents et les rôles les plus familiers. Grâce aux changements continuels du lieu de la scène et au libre emploi du temps, le poète met tous les événements sous nos yeux : ses drames historiques sont, comme ceux de Shakspeare, des chroniques dialoguées : la légende y revit tout entière. A la lecture de ces faciles compositions, on plaint nos tragiques français condamnés à prendre tant de peine pour comprimer £n un seul tour de soleil et en un seul péristyle une laborieuse et invraisemblable intrigue.
La découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb (El Nuevo Mundo descubierto por Cristobal Colon) peut être citée comme un des types de ce genre. Nous sommes tour à tour à Lisbonne, à Grenade, chez les Mo^
res, à Santa Fe, chez Ferdinand le Catholique, au port de San-Lucar, en mer sur un navire, à San-Salvador au milieu des Indiens, à Haïti et enfin à Barcelone. Une foule de personnages prennent part à l'action, qui n'a pas la moindre prétention d'être une intrigue. Nous voyons successivement les grands d'Espagne et de Portugal qui dédaignent ou favorisent le grand chercheur, les rois qui l'éconduisent ou le protègent, les matelots qui le menacent et l'exaltent, les sauvages qui s'étonnent et se soumettent, la croix miraculeuse qui, dans un incident des plus poétiques, prend possession du Nouveau Monde. Des personnages fantastiques viennent même se mêler à ce monde réel, l'Imagination, la Religion chrétienne, l'Idolâtrie, apparaissent sur la scène ; le démon y joue aussi son rôle. Le poète ne refuse rien à la curiosité naïve et empressée d'un auditoire espagnol. Le plaisant et le gracieux y coudoient le sublime.
Fixons un instant nos yeux sur les Indiens groupés avec étonnement autour de la croix que les Espagnols viennent de planter.
Técué. — J'ai eu assez de courage pour m'approcher et les voir* Mais je tremble rien que d'y penser.
. Tapirazu. — Qu'est-ce donc que lu a^ vu, Técué?
Técué. — Vous me voyez encore rempli de terreur, et je ne sais comment vous dire cela. Ces maisons, qui recelaient des hommes, les ont enfantés, et la terre, foulée par eux, s'est émue. Parmi eux, j'en ai vu un si grand, si grand, qu'il dépassait, je le jurerais,' les pins qui sont là-haut sur la montagne. Il avait deux têtes, dont l'une à la moitié du corps.
Dulcan. — Cela est étrange. Que signifie ce prodige?
Técué. — Celle d'en haut m'a paru petite; mais celle qui est au milieu du corps m'a épouvanté.
Dulcan. — Elle est grande?
Técué. — Elle est énorme : elle a les narines immenses et ouvertes, et elle est à demi cachée sous de longs cheveux, qui retombent de chaque côté. Toute la bouche est entourée d'écume. Elle a de longues oreilles dressées....
Dulcan. — Allons arracher ce bois (la croix) qui est planté là sans doute pour amener jusqu'ici leurs maisons.
Ils entourent la croix et vont la saisir lorsqu'on entend une décharge de mousqueterie. Les Indiens tombent à terre pleins d'effroi.
Dulcan. — Ah!
Técué. — Je me meurs.
Dulcan. — Dieu, ou qui que tu sois, aie pitié. de nous. Frappons-nous la poitrine.
Tapir azu. — Bois saint et charmant, si tu es par aventure l'image d'un Dieu puissant irrité de notre outrage, pardonne, car voici que nous t'adorons.
* Dulcan. — Nous voilà agenouillés devant ta majesté, ô bois plus beau et plus suave que l'odorant cinnamome; ô bois digne que le phénix te choisisse pour mourir et pour renaître ensuite plus brillant de ta flamme parfumée. Pardonne, pardonne notre erreur.
Técué. — Arbre maintenant dépouillé, si tu prends pitié de notre repentir, puisses-tu bientôt, s'il te plaît ainsi, te voir chargé de branches et de fruits.
Àuté. — Plante chérie du! soleil, ne tonne plus une autre fois, et puisse au printemps ta cime verdoyante s'élever jusqu'au ciel.
DuLCAN.(à Tacuana). — Adresse-lui, toi aussi, une prière, ô ma bienaimée; car les prières d'une femme, surtout quand elle est belle, attendrissent même les rochers.
Tacuana. — Accorde-nous notre pardon, arbre sacré, et puisse de ton écorce couler une liqueur bienfaisante qui ait le privilège de guérir les' blessures des hommes et de les ramener de la mort à la vie !
Le rôle de la croix de Guanahami (San-Salvador) n'est pas encore fini. Il s'achève au troisième acte et termine l'action au Nouveau Monde. Les sauvages, poussés par le démon en personne, attaquent les envahisseurs et, par une récidive violente, renversent la croix que les Espagnols ont plantée. Mais aussitôt on entend une musique mélodieuse : une autre croix sort miraculeusement de l'endroit même où s'élevait la première, et va peu à peu grandissant. Les Indiens reconnaissent le prodige et, pour cette fois, se soumettent définitivement aux chrétiens.
Dulcan. — Il n'en faut pas douter. La religion chrétienne est la seule véritable. Que celui qui dira le contraire meure.
On ne peut manquer de reconnaître tout ce qu'il y a de gracieux et d'élevé dans ces deux scènes, et combien elles devaient plaire aux imaginations poétiques et dévotes des spectateurs espagnols. Le dernier vers (Quien dijere que no, muera!) est d'une terrible couleur locale; pour l'Espagne, il est vrai, et non pour l'Amérique sauvage.
Une tradition populaire, un fait relaté par quelque vieille chronique, fournit souvent à Lope la matière d'une comédie historique. Tel est le sujet de la Fontaine aux brebis [Fuente ovejuna). Le commandeur de Galatrava exerçait sur cette petite et honnête ville une avilissante tyrannie, séduisant ou enlevant de foi ce les femmes et les filles. Les habitants se révoltent, tuent le commandeur et se donnent au roi de Castille. Le prince profite de la révolte, mais il veut la punir. Il envoie un juge pour découvrir et châtier les auteurs de la rébellion ; au milieu des tortures, tous n'ont qu'une seule réponse : Le coupable c'est la ville, « Fuente ovejuna ! » Le roi, désarmé par cet héroïsme d'un peuple, fait grâce aux rebelles et prend la cité sous sa protection.
Il semble qu'il était difficile de trouver dans cette légende la matière suffisante d'un drame : Lope féconde sans peine les plus maigres données de l'histoire. Les intrigues du commandeur, les inquiétudes et les honnêtes amours des jeunes paysannes, les jalousies et les colères de leurs amoureux, la grave indignation des vieillards, viennent combler «les vides de la chronique, et donnent aux faits un air de réalité qui touche et intéresse. Quant aux causes de la rébellion, à la peinture de l'odieuse conduite des chevaliers, il • paraît que la délicatesse des spectateurs n'était nullement choquée de ce qui serait insupportable sur le plus libre de nos théâtres.
On en peut dire autant d'une autre pièce fort analogue à la précédente par le fait qui en fournit la matière. Le meilleur alcade est le roi (El mejor alcalde el rey) nous
présente plus nettement encore la justice protectrice du monarque, brisant la tyrannie locale des petits despqtes féodaux. Un jeune paysan, noble de race, comme tous les Espagnols, va épouser la jeunô fille qu'il aime. Il sollicite la permission de son seigneur, lequel veut gracieusement honorer la noce de sa présence. Malheureusement le seigneur trouve la fiancée charmante et ordonne qu'on diffère la cérémonie. Suit un enlèvement, dont le jeune pâtre va demander justice au roi lui-même. Lé prince, après avoir écrit inutilement un ordre à son vassal, vient en personne au village, mais trop tard pour prévenir le crime; il ne peut que le punir. Lope a traité un pareil sujet avec une intrépidité surprenante et sans même chercher à en sauver les détails les plus choquants. La pièce offre du reste un intérêt puissant, égayé, comme dans toutes les comédies deJLope 1 , par les rôles comiques et les plaisanteries plus ou moins délicates du gracioso (bouffon).
Qu'on nous permette de donner un court échantillon de cet assaisonnement obligé des plus graves intrigues.
Dans son voyage à la cour, le jeune paysan Sanche s'est fait accompagner par le porcher Pelage. Tous deux se sont présentés ensemble devant le roi. Lorsque Sanche a obtenu la lettre royale et remercié convenablement le prince, Pelage trouve moyen de prendre la parole à son tour.
Le bqi (à Sanche). -r Es-tu venu à pied?
Sanche. — Non, Sire; Pelage et moi sommes venus avec nos chevaux.
Pelage. — Et nous les avons fait galoper comme le vent, et plus vite encore. Il est vrai que le mien a de mauvaises habitudes; il se laisse à peine monter, se roule sur le sable ou dans les ruisseaux, court comme un médisant, mange plus qu'un étudiant, et quand nous avons le malheur de passer devant une auberge, il faut qu'il entre ou qu'il s'arrête.
Le roi. — Tu m'as l'air pVun brave garçon.
. Pelage. — Tel que je suis, j'ai quitté le pays pour vous voir. *
Le roi. — As-tu quelque plainte à me porter?
Pelage, -r Non, sire; à moins que ce ne soit de mon cheval.