Une seule exceptée, Détoile de Séville
296 LESPAGNE.
Lr hoi. — Désires- tu quelque chose?
Pelage. «— Ma foi, si je voyais une cuisine dans les environs, je ne serais pas fâché d'y faire un tour.
Les graciosos espagnol** sont tous un peu parents de Sancho Pança : leur esprit se compose de beaucoup de bon sens naïf, accompagné d'une dose égale de poltronnerie et de gourmandise. L'introduction régulière et en quelque sorte obligée de ce personnage est une des innovations de Lope. Cette espèce de picaro dramatique apporte dans les pièces les plus sérieuses un délassement, et souvent une parodie et une critique.
Il nous reste à parler de la troisième classe des drames de Lope de Vega, de ses comédies religieuses. Dès sa jeunesse, pendant son exil à Valence, Lope avait composé plusieurs pièces analogues à nos moralités du moyen âge, Le salut de V homme, Le voyage de Y âme, V enfant prodigue, Le mariage de VAme et de V Amour divin 1 . Ces drames, assez bizarres dans leur structure et souvent peu délicats dans les sentiments qu'ils expriment, sont pourtant supérieurs, surtout par le style, aux mystères et allégories que jouaient, presque à la même époque, nos confréries et nos basoches. Plus tard, en pleine possession de sa renommée, le poète fut contraint par les circonstances de revenir à ce genre de compositions. L'Église, alarmée à juste titre de la licence des comédies profanes et de l'influence immorale qu'elle ne pouvait manquer d'exercer sur l'esprit du peuple, attaqua violemment ce divertissement dangereux et, en 1598, obtint de Philippe II mourant une ordonnance qui l'interdit. Les théâtres ordinaires . restèrent fermés pendant environ deux ans.
Lope trouva moyen d'obéir à la prohibition sans renon-
1. Ces quatre pièces sont enchâssées dans un roman de Lope, intitulé El peregrino en su patria. — Obras sueltas, 1776.
cer à son art : il revint aux dralmes religieux, contre lesquels l'Église d'Espagne, qui en avait représenté elle-même pendant plus de quatre siècles, ne pouvait élever aucune objection.
La première source qui s'ouvrait a lui était la Bible. Lope y puisa librement, et, avec une merveilleuse sou-' plesse d'esprit, il en tira des pièces qu'on eût pu facilement prendre pour d'anciens mystères, sans le mérite poétique qui les en distinguait, et quelquefois pour de simples comédies d'intrigue, n'était l'élément religieux qui leur servait de passeport. C'est ainsi qu'il composa La naissance du Christ , La ^création du monde et le premier péché de Vhomme, L'histoire de Tobie, La -belle Esther, etc.
Les travaux de Jacob est une pièce de ce genre. Le sujet n'est pas autre que l'histoire biblique de Joseph. Le poète n'a eu qu'à suivre pas à pas l'écrivain sacré pour obtenir un drame plein d'intérêt. Depuis, la tentative *de séduction, à laquelle Joseph résiste si loyalement, jusqu'à l'arrivée en Egypte du vieux Jacob, accueilli par les einbrassements de son fils qu'il croyait mort, toute la légende se déroule sans effort, et de continuels changements de scènes nous permettent d'en suivre tous les incidents. L'alliage profane que Lope a soin d'y ajouter, par exemple l'amour de Lida pour le jeune Benjamin, l'amour de Bato pour Lida qui le dédaigne, produisent des scènes fort agréables. De même que les auteurs de nos vieux mystères, Lope ne se gêne pas a l'égard de la couleur locale: il donne volontiers à ses personnages les mœurs et les idées des Castillans. Cet anachronisme, commode pour l'auteur, était agréable au public, qui n'eût rien compris aux recherches savantes d'un poète archéologue.
Les vies des saints fournirent à Lope de Vega une matière encore plus ductile. Elles se prêtaient plus complaisamment encore à toutes les transformations profanes.
Lope fit un grand nombre de drames qui reposent sur cette hase : nous avons de lui des pièees sur les vies de saint François, de saint Pierre de Nolasco, de saint Thomas d'Aquin, de saint Julien, de saint Nicolas de Tolentino, de sainte Thérèse et de plusieurs autres. Il en composa trois sur le saint favori de sa propre cité, Isidore de Madrid.
Enfin une espèce de drames religieux, plus bizarres et plus populaires que les précédents, ouvrit au talent du poète une autre et très féconde carrière ; nous voulons parler des actes sacramentaux (autos sacramentelles) . Il n'y avait pas, en Espagne, de forme dramatique plus ancienne, et elle jeta dans les habitudes de la nation de si vigoureuses racines que l'autorité royale eut beaucoup de peine à la supprimer dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. Au temps de Lope et dans le siècle suivant, ces actes atteignirent à l'apogée de leur "succès. C'étaient des jeux scéniques, moitié pieux, moitié bouffons, qui se célébraient dans les rues et sur les places publiques à la suite de la procession de la Fête-Dieu. Les chars qui voituraient les acteurs faisaient partie du cortège sacré, et s'arrêtaient devant la eathédrale, ou devant le palais pour terminer joyeusement la fête.
Lope a écrit environ quatre cents pièces destinées à ces représentations : il ne nous en reste qu'une douzaine, qui furent imprimées « pour que les villes et les villages de la province pussent jouir des mêmes divertissements pieux que la capitale. »
Un auto, dans sa forme la plus complète, se composait de trois parties : le prologue (loà), l'intermède, et l'acte proprement dit. La loa était quelquefois dialoguée. Une des meilleures de Lope appartient à cette classe. Elle a pour sujet l'embarras d'un paysan venu à Madrid pour voir la fête même dont cet auto fait partie, et qui a perdu sa femme dans la foule. Mais juste au moment où il s'est en-
tièrement consolé, et a satisfait sa eonscience en prenant . la résolution de faire réclamer deux ou trois fois sa femme par le crieur public, puis d'en prendre une autre pour compenser avantageusement cette heureuse perte, la femme perdue arrive, et décrit avec beaucoup de vivacité les merveilles de la procession qu'elle vient de voir et que les spectateurs viennent actuellement d'admirer.
L'intermède, qui suivait la loa, était une pure farce, une intrigue des plus légères, souvent satirique et parfois ingénieuse. Une des plus jolies bluettes de ce genre est l'intermède de Lope qui a pour titre L'enlèvement d'Hélène (El robo de Helena).
L'étudiant Paez est amoureux d'Hélène , fille d'un médecin fort avare. Pour célébrer la fête du docteur, il obtient de lui la permission de donner dans sa maison une petite comédie, L'enlèvement d'Hélène, où les deux amoureux jouent les principaux rôles. La parodie assez grossière des personnages classiques constitue le sel de la représentation. Paris propose à Hélène de « décamper » par un navire qu'il a fait préparer j Hélène, qui craint la mer, préfère voyager en voiture. Paris consent à en louer une. Ils quittent alors la scène et même la maison du médecin, en ayant soin d'emporter ses doublons. Le docteur s'apercevant trop tard que sa fille s'est trop bien identifiée avec son rôle, poursuit les fugitifs jusque dans une hôtellerie, où se fait le dénouement et la réconciliation.
Après avoir ainsi acheté par deux préparations bouffonnes l'attention de son auditoire populaire, le poète était en droit de lui imposer la troisième et plus sérieuse partie de la représentation, Vauto lui-même. C'était d'ordinaire une sorte de moralité, de djame allégorique, où figuraient le Christ, l'Église, le démon, etc. Des anachronismes commis à dessein, des emprunts bizarres faits aux souvenirs des poèmes et des romans profanes, servaient d'assaisonnement à cette solide portion du festin. Un jour le prince
des ténèbres place le géant Léviathan sur le Pont du Monde pour en défendre le passage à quiconque ne confessera pas sa suzeraineté. Adam et Eve qui, d'après la rubrique, doivent figurer « vêtus élégamment à la française », se présentent naturellement les premiers: ils se soumettent à la condition imposée et franchissent le pont. Moïse, David et Salomon en font autant. Mais à la fin le Chevalier de la croix, le céleste Amadis de Grèce, comme Lope le nomme, apparaît en personne, culbute Léviathan avec son prince, et conduit l'Ame de l'homme en triomphe à travers le fatal
Pour comprendre de pareils spectacles, il faut nous reporter à l'histoire de notre «moyen âge. Le moyen âge a duré en Espagne trois siècles de plus que chez nous ; mais avec cette compensation, si c'en est une, qu'il a profité des progrès que la forme littéraire avait accomplis pendant cet intervalle; il a hérité de la Renaissance italienne, il a fleuri de toute la beauté d'un climat méridional, et grandi de toute la puissance espagnole sous Charles-Quint et Philippe II. Au lieu d'un moyen âge souffreteux et sordide, comme le nôtre, celui de l'Espagne a été magnifique et terrible, exterminant les Mores, les envahisseurs, brûlant juifs et hérétiques, dominateur en Europe, conquérant en Amérique, riche enfin d'une richesse fatale, qui devait amener bientôt la décadence et la misère.
Lope de Vega est l'une des plus heureuses expressions de cette passagère splendeur. Il en concentre et en reflète les plus brillants rayons. Il faut, pour l'apprécier équitablement, se faire de son temps et de son pays. Lope n'est pas un de ces poètes de tous les âges comme Shakspeare, comme Molière, comme Racine, qui reproduisent l'homme dans ses traits durables et permanents ; c'est un improvisateur qui, dans une foule d'esquisses rapides, saisit et rend les caprices de chaque jour, les grâces et les afféteries fugitives de la société qui l'entoure. Elle lui paya
comptant son travail : une immense popularité, une faveur universelle à la cour des princes et dans la foule du peuple, rendit hommage à son génie facile ; mais le temps a détruit la perspective ; et aujourd'hui la postérité, les étrangers surtout, ont besoin d'un effort pour comprendre cette merveille de la nature *, ce prodigieux talent, très supérieur à ses œuvres.