Monstruo de naturaleza^ comme l'appelait Cervantes
et destinées à une plus longue célébrité ; soit que, moins pressés de produire, ils donnassent plus de temps au choix des sujets et au travail de la composition; soit que, dans un art devenu une industrie, le procédé une fois connu acquière avec le temps plus d'efficacité et de puissance.
Montalvan 1 , le plus fidèle et le plus dévoué des disciples de Lope, eut une facilité et une abondance presque aussi grandes que le maître. A l'âge de trente ans, il avait déjà composé trente-six comédies et douze actes sacramentaux. Dans sa courte carrière il imprima lui-même ou prépara pour l'impression une soixantaine de pièces. La popularité la plus flatteuse accueillit toutes ses œuvres : les libraires lui dérobaient son nom pour vendre à meilleur prix les comédies des autres. Un riche négociant du Pérou qui n'avait jamais vu ni connu personnellement Montalvan, lui fit une pension viagère, sans autre motif que son admiration pour ses écrits.
Un de ses drames, Les amants de Teruel, a joui d'une popularité constante : il a été toujours joué, toujours imprimé depuis sa première apparition, il repose sur une tradition reçue dès le treizième siècle à Teruel, ville d'Aragon* Deux jeunes gens s'aimaient d'amour tendre* L'amant, trop pauvre pour obtenir la main de sa bien* aimée, sollicite du prétendu beau-père un délai de trois ans pour avancer sa fortune. Au moment do son retour, sa fiancée, trompée par la fausse nouvelle de sa mort, a consenti à épouser un rivaL Le mariage est célébré, quand le voyageur, qui s'est couvert de gloire pendant son exil, arrive enfin pour mourir de désespoir ainsi que son amante détrompée trop tard. Montalvan a profité heureusement de tout ce qu'il y avait de touchant dans le sujet. Ce drame est un des plus pathétiques du théâtre espagnol.
1. Juan Perez de Montalvan, prêtre et familier de l'Inquisition, comme Lope de Yega, naquit à Madrid en 1602, et mourut en 1638.
Gabriel Tellez *, qui, comme Lope de' Vega etMontalvan, occupait un rang distingué dans l'Église, a composé, sous le pseudonyme de Tirso de Molina, au moins trois cents comédies, dont quatre-vingts environ ont été imprimées. La plus populaire de toutes, Don Gil aux chausses vertes , a le singulier mérite, de porter au plus haut degré possible l'enchevêtrement de l'intrigue. Ce sont des travestissements, des méprises, des confusions sans fin, auxquels se trompent les personnages les plus intéressés à y voir, clair, l'amant de la dame et son écuyer. On en vient à croire à la magie, à recourir à l'eau bénite, aux exorcismes. Peu d'étrangers, dit Ticknor, pas un peut-être, ne comprendra toute cette complication d'événements soit à la première lecture, soit à la première représentation : en Espagne le spectateur le plus vulgaire et le plus ignorant en saisit tous les fils à la première audition et n'éprouve que du plaisir à débrouiller cette inextricable intrigue. Le même Tirso de Molina (ou Gabriel ïellez) a créé, • sous le titre Le railleur de Séville (El burlador de Sevilla), le type depuis .si célèbre de Don /uan,que Molière reproduisit dans son Festin de Pierre, et à qui Mozart et Byron assurèrent l'immortalité*. Tirso de Molina le premier présenta sur la scène ce caractère avec toute son originale intrépidité, formée d'une dépravation sans mélange, avide d'égoïstes plaisirs, et d'une moquerie imperturbable qui continue àe railler même au milieu des terreurs d'un châtiment miraculeux. Ce type, devenu européen, est au fond parfaitement espagnol : c'est dans un pays de foi inébranlable et d'énergique passion que l'homme peut arrivera se révolter contre le surnaturel sans cesser d'y croire.
1. Né à Madrid, prêtre vers 1613, mourut vers 1648 au couvent de Soria, dont il était supérieur.
2. Lope de Vega avait le premier ébauché ce caractère dans une comédie intitulée : C'est V argent qui fait V homme.
Guillen de Castro 1 ne fut pas moins heureux que Gabriel Tellez. Parmi les vingt-sept ou vingt-huit comédies de sa composition qui ont été imprimées, se trouve celle qui éveilla le génie de Corneille et lui servit de modèle dans son premier chef-d'œuvre : La jeunesse du Cid (Las mocedades del Cid). Guillen lui-même avait trouvé le germe de son drame dans les romances populaires de l'Espagne. Nous avons cité textuellement (p. 174) quelques-unes de celles qu'il mit à profit. Il semble que les poètes castillans retrouvent une force nouvelle toutes les fois qu'ils touchent le sol natal des vieilles traditions. Maïs ce que Guillen de Castro n'a dû qu'à son génie, ce que Corneille lui a enw prunté presque exclusivement, c'est l'idée essentiellement poétique de mettre en lutte le devoir et l'amour, et de faire triompher le devoir au milieu de l'attendrissement et des larmes que coûte cet héroïque triomphe. Émouvoir profondément la foule, mais l'émouvoir en l'ennoblissant, en l'élevant aux plus sublimes sentiments que l'humanité puisse éprouver, tel est le secret qu'entrevit une fois Guillen de Castro, et que notre Corrfeille s'appropria si bien qu'il en fit la base glorieuse de tout son théâtre.
Écoutons le poète aragonais dans la scène de provocation.
— Comte! N
— Qui es-tu?
— A deux pas d'ici je te dirai qui je suis.
— Que me veux-tu?
— Te parler. Ce vieillard qui nous regarde, le connais-tu?
— Je le connais. Pourquoi cette demande ? '
— Pourquoi? parlons bas, écoute 2 .
— Sais-tu qu'il fut l'honneur et le courage môme?
1. Né à Valence en 1580, il vécut longtemps à Madrid, ami et disciple de Lope de Vega, et mourut en 1630.
2. Cette recommandation, fort inutile chez Corneille, est au contraire pleine de convenance ici, où l'Infante et Chimène, assises au balcon du palais, les regardent et pourraient les entendre.
— Il le fut.
— Et que le sang qui brille dans mes yeux, que mon sang est le sien? Le sais-tu?
— Eh! tranchons ces vains discours; que m'importe de le savoir?
— Si nous nous éloignons d'ici, tu sauras combien il t'importe....
Le reste de la scène marche de ce pas jusqu'au châtiment du comte, d'Orgaz plus frappant et plus solennel encore dans le poète espagnol, grâce à la présente de Ghimène, fille du comte et à celle de l'Infante qui aime secrètement Rodrigue, placées toutes deux au balcon du palais.
Voyons maintenant l'entrevue des deux amants dans la maison de Ghimène. Le défunt a reçu les derniers hon-> neurs; il n'est pas, comme dans Corneille, gisant encore sous ce toit où Rodrigue se permet d'entrer. La terrible loi de V unité de temps n'a pas condamné Guillen à une choquante inconvenance. Ghimène se croyant seule avec sa confidente : »
Elvire, dit-eile, c'est avec toi seule que je veux me reposer un peu. Je sens mon mal dans toute mon âme. Rodrigue a tué mon père.... Que ne dois-je pas souffrir en voyant...
— Achève.
— Que la moitié de ma vie a tué l'autre 1 .
— Ne peux-tu te consoler?
— Comment me consolerais-je. Si je venge la moitié de ma vie, je perds celle qui me reste.
— Tu aimes encore Rodrigue? Songe qu'il tua ton père.
— Oui, et dans les fers où je le ferai jeter, il sera mon ennemi adoré.
— Tu le poursuivras?
— Sans doute. La mémoire de mon père l'ordonne à ma piété. Et ainsi je pleure, cherchant en vain à réparer la perte que j'ai faite pour jamais, en perdant encore ce que j'adore.
— Comment feras-tu pour réunir ta piété envers la victime et ton amour pour le meurtrier.
— J'ai du courage. Dussé-je mourir moi-môme en le frappant, je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée.
1. Corneille a trop fidèlement traduit ce concepto alambiqué : La moitié de ma vie a mis l'.iutre au tombeau. LITT. MÉR. # 20
Rodrigue paraît et tombe aux genoux de Chimène.
— Il vaut mieux que mon amour constant se rende à toi, et que tu aies la satisfaction de me tuer sans la peine de me poursuivre.
— Qu'as-tu osé? Qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?
— Perce ce cœur qui toujours fut plein de ton image.
— Jésus ! Rodrigue, Rodrigue en ma maison !
— Écoute-moi....
— Je me meurs.
— Lorsque tu m'auras écouté, tu me répondras avec ce fer. Ton père, le Comte glorieux, qui avait tant de raisons de l'être, porta sur les cheveux blancs de mon père une main injuste et téméraire. Et, quoique je me visse sans honneur, mon^affection dans cette catastrophe inattendue agissait avec tant de force, que l'amour fit un instant hésiter ma vengeance. Dans ce malheur, mon injure et tes attraits luttaient ensemble dans mon cœur ; et tu aurais vaincu, Chimène, si je n'avais dû penser que tu abhorrerais, devenu infâme, celui qui avait su te plaire parce qu'il avait de l'honneur. C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai mon fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recoûVré ma gloire ; et maintenant, esclave de l'amour, je -suis vepu, pour que tu n'appelles pas cruauté ce qui a été un devoir, pour que tu prennes vengeance, si la vengeance te plaît. Saisis ce fer, et pour' montrer une valeur égale à la mienne, fais maintenant pour ton père ce que j'ai fait pour le mien.
— Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse 1 Je l'avoue malgré la douleur qui me déchire, lorsque tu vengeas ton père, tu te conduisis en chevalier. Je ne t'accuse point de ce que je suis infortunée.... Mais vat'en, va-t'en, Rodrigue! La manière dont je te poursuivrai disculpera mon honneur du crime de te chérir.... Je. suis ton ennemie pour te poursuivre, et non pas pour te tuer. Pars, et en sortant, prends garde à n'être pas vu , pour ne pas ôter encore l'honneur à celle à qui lu as ôté la vie,
— Remplis mes justes désirs : frappe.
— Laisse-moi.
— Écoute : songe qu'en me laissant vivre, tu te venges plus cruelle-; ment qu'en me donnant la mort.
— C'est pour cela que je ne veux pas que tu meures.
— Cruelle ! ainsi tu m'abhorres
— Je ne le puis ; le destin m'eiftraîne.
— Quels sont tes projets contre moi?
— Quoique femme, pour ma gloire ma vengeance fera tout co qu'elle pourra, mais je désirerai qu'elle soit impuissante.
— Ah! Chimène, qui l'eût dit?....
— Ah! Rodrigue, qui l'eût cru?....
— Que mon bonheur s'achevât .
— Que ma félicité s'évanouît. Maisj ô ciel! je crains qu'on ne te voio sortir.... Pars et laisse-moi pleurer.
— Je te laisse; je vais mourir.
On voit à quel point Corneille a suivi son modèle dans toute la partie essentielle, dans tout ce qui constituait le cœur même du drame : il est une autre portion où il Ta entièrement abandonné, c'est l'enveloppe extérieure «t toute castillane, la libre expansion des événements,' la couleur locale des accessoires, riches et brillants chez Guillen de Castro, sévères et à peine indiqués chez son imitateur. Contraint par les règles et les convenances françaises, Corneille a concentré l'action, Ta enlevée à la réalité vulgaire, pour la placer dans une sphère idéale, abstraite, supérieure à tout incident fortuit et presque à toute nationalité.
Donnons une idée de cet alliage espagnol, que Corneille a rejeté, et qui n'en est que plus curieux pour nous par son aspect étrange et pour ainsi dire par son goût de terroir.
Le drame de Guillen commence par une imposante cérémonie, où Rodrigue est armé chevalier en, présence de toute la cour, de l'Infante et de Chimène. Le roi, prenant son épée sur l'autel, demande trois fois au jeune homme s'il veut être chevalier; trois fois Rodrigue répond qu'il le veut. « Dieu vous fasse bon chevalier! » ajoute le roi, et il lui ceint l'épée qu'il a illustrée lui-même dans cinq batailles. L'Infante lui chausse les éperons, Chimène est un peu jalouse, les courtisans murmurent contre tant de faveurs; le jeune prince de Castille aspire au jour où il pourra devenir à son tour chevalier. La SGène est pleine de brillants costumes, d'armes étincelantes, de panaches ondoyants. Nous sommes en plein moyen âge : la date de Faction est fortement marquée. C'est alors que vase tenir, devant nos yeux, le conseil où don Diègue est élu gouverneur du prince, où le comte outrage son compétiteur et le frappe en présence du roi et des grands. Combien l'in-^ suite est plus terrible que chez le poète français! combien plus inévitable est la vengeance !
Une autre scène bien remarquable est celle où Diègue, cherchant un vengeur, sonde le courage de ses fils par une bizarre épreuve.
Rodrigue; as-tu du cœur?
— Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure.
— Agréable colère....
a dit notre Corneille. Guillen trouvait ici dans les vieilles romances une tradition qu'on ne lui aurait pas permis d'écarter : il la reproduit fidèlement. Diègue appelle tour à tour et isolément ses trois fils, en commençant par l'ainé, le plus fort. Il feint une faiblesse et lui demande sa main pour s'appuyer : il serre énergiquement cette main, jusqu'à ce que le jeune homme crie et demande grâce. Diègue le repousse alors avec dédain : « Tu te troubles, tu pleures, lui dit-il, va ! tu n'es qu'une femme. » Même essai avec le second ; même résultat. Il passe alors à Rodrigue, qui, au lieu de se plaindre, s'irrite et menace :
Mon père, lâchez donc ma main, lâchez ma main, à la maie heure! Lâchez : si vous n'étiez mon père, je vous donnerais un soufflet.
— Ce ne serait plus le premier.
— Que dis-tu?
— Fils de mon âme, j'adore ce beau courroux...
L'admirable récit du combat contre les Mores, que Rodrigue fait au roi dans Corneille :
Sous moi donc cette troupe s'avance Et porle sur son front une mâle assurance.... Et le combat cessa faute de combattants.
{Cid, acte IV, scène IV).
Ce récit de Corneille remplace dans le Cid français une scène de Guillen que notre théâtre ne pouvait accepter,
mais que lés Espagnols préfèrent à coup sûr à la narration la plus éloquente.
Le combat a lieu dans la coulisse ; mais un petit berger, une espèce de gracioso, grimpé sur un rocher en vue du spectateur, en suit toutes les péripéties et nous communique dans son naïf langage les émotions qu'elles lui donnent à l'instant même.
— Bien ! bien ! vois-tu à présent la différence entre saint Jacques et Mahomet? Les belles blessures i prends celle-là, double chien ; tu en as pour une compresse. Ça va bien. Par la morbleu, ils se battent joliment nos chrétiens. Ils tuent avec les mains; les chevaux, avec les pieds. Les fiers coups de lance ! Pardi, je ne crois pas qu'il y ait de taureaux plus courageux. Ils vous pourfendent un More comme je partage un melon. Et celui-ci (Rodrigue) qui porte ce panache jaune, droit comme la crête d'un coq. Comme il en fait ! Oh ! il faut que je le regarde pour pouvoir le conter à notre curé. Par ma figue, j'écrase moins de fourmis d'un coup de pied, j'abats moins d'épis d'un coup de faucille, qu'il n'abat de têtes de Mores. Ah ! le luron, il est déjà tout couvert du sang de cette canaille. Il fait des prodiges. Voilà mes moricauds qui fuient. Ah! chiens, vous courez. Allons, braves chevaliers chrétiens, suivez-les ; tue ! tue ! ... .
Quel enthousiasme, quels éclats de, rire et de colère devaient agiter alors l'auditoire ! et avec quelle fureur le patio (parterre) devait répéter, comme un écho terrible : mata, mata ; tue ! tue !
Citons enfin une autre scène d'un grand dessin poétique, mais plus espagnole encore que les précédentes, plus répugnante au goût de notre théâtre et de nos spectateurs.
Rodrigue et ses deux écuyers traversent à cheval une sierra de la Galice ; le petit berger qui Ta si bien admiré tout à l'heure, l'accompagne maintenant à pied. Us s'arrêtent un instant pour se reposer en mangeant. Une voix plaintive sort à plusieurs reprises d'une fondrière voisine :
N'y a-t-il pas par ici quelque chrétien, quelque ami de Dieu?
C'est un lépreux qui demande qu'on lui tende la main, pour le tirer du fossé profond. Le berger n'a garde de le faire; les écuyers refusent aussi. Rodrigue lui présente la sienne; il baise celle du pauvre malade, le couvre de son manteau, partage avec lui sa collation, et mange au même plat, tandis que ses compagnons de voyage s'éloignent avec dégoût; le petit berger lui-même a perdu soudainement son héroïque appétit.
Mais après cet étrange repas, Rodrigue se sent surpris par un invincible sommeil. Reposez-vous, dit le lépreux, vous pouvez dormir sous ma garde. Le chevalier s'endort on effet, le lépreux souffle sur lui et s'éloigne.
Tout à coup Rodrigue se réveille :
Qui m'embrase? s'écrie-t-il. Qui me louche? Jésus! ciel! où est ce pauvre? Qu'est-il devenu? Un feu divin m'échauffe et pénètre lentement mon cœur.... Quelle odeur embaumée a laissée ici son haleine! Yoici encore mon manteau. Je suivrai ses traces : ses pas sont empreints sur les rochers.
Le lépreux alors apparaît dans lin nuage, revêtu d'une tunique blanche : c'est saint Lazare; il s'était voilé sous les apparences d'un pauvre pour éprouver la charité du chevalier chrétien. Il revient dans sa gloire louer ce nouvel héroïsme de Rodrigue et le récompenser par l'assurance des plus éclatantes victoires.
On voit par ces citations que la pièce de Guillen de Castro, conçue dans Un système dramatique plus libre ' que le nôtre, destinée à un tout autre public, est à la fois pathétique et nationale, héroïque et castillane : c'est une plante complète, tige et racine; Corneille (il le fallait bien) n'en a cueilli que la fleur.
Si Guillen de Castro a suscité le génie tragique de Corneille, un autre auteur espagnol révéla au poète français Ja comédie de caractère. C'était chose rare alors, même en Es- ,
pagne, où nous avons vu combien la création des types était subordonnée à la complication ingénieuse de l'intrigue. Toutefois, comme si toutes les gloires du théâtre devaient prendre leur germe dans cette heureuse littérature, un poète de l'école de Lope, Juan Ruiz. de Alarcon 1 avait fait représenter quelques années avant le Cid, une comédieoù, au milieu des incidents multiples qu'exigeait un public castillan, se développait de la façon la plus piquante le caractère du menteur* La vérité devenue suspecte (La verdad sospechosa) nous montre un jeune cavalier, dont toutes les brillantes qualités sont gâtées par l'habitude, par le goût invétéré du mensonge, s'embarrassant lui-même dans l'inextricable réseau de ses inventions, et. arrivant à faire douter à la fin de la vérité même qu'il confesse. « Si cela est vrai, alors pourquoi le dit-il ? » semblent penser ceux qui l'entourent. Telle est la traduction française du titre espagnol de la pièce .
uorneille en imitant l'œuvre d'Alarcon, qu'il attribua d'abord par erreur à Lope de Vega 2 , lui rend pleine et grillante justice. Il l'appelle « la merveille du théâtre, à laquelle il ne trouve rien de comparable en ce genre chez les anciens ni chez les modernes. »
Molière ajoute un glorieux témoignage à celui de son illustre compatriote : il avoue que s'il n'avait pas connu Le menteur , il n'aurait pas fait L'étourdi.
1. Né vers le commencement du dix-septième siècle, dans la province mexicaine de Tasco, venu en Europe vers 1621, Alarcon a publié deux volumes de comédies : l'un en 1628, l'autre en 1634. On ignore l'époque de sa mort.
2. Dans une préface, publiée en 1634, Alarcon réclame lui-même la propriété de cette comédie, ainsi que de quelques autres. Par un singulier jeu du hasard, dans cette revendication, il nomme, sans le savoir, son illustre imitateur français, quand il se plaint de voir quelques-unes de ses œuvres, et entre autres La verdad sospechosa, devenir les plumes d'autres corneilles. — Aunque algunas han sido plumas de otras cornejas.
Citons un des traits du modèle. Don Beltran vient reprocher à son fils la honteuse habitude du mensonge.
— Êtes-vous gentilhomme, Garcia?
' — Je me tiens pour votre fils.
— Et suffit-il que vous soyez mon fils pour être gentilhomme ?
— Mais je le pense, seigneur.
— Folle pensée ! se conduire en gentilhomme, c'est l'être. Quel a été le fondement des maisons nobles? Les faits illustres de leurs premiers auteurs, sans regarder à leur naissance. Les exploits des hommes les plus humbles ont honoré leurs descendants. Agir bien ou mal agir, c'est être illustre ou être vil. N'est-ce pas vrai?
— Que les exploits donnent la noblesse, je ne le nie pas; mais ne niez point aussi que sans eux la donne également la naissance.
— Si celui-là peut gagner l'honneur qui ne l'eut pas en naissant, n'est-il pas certain que par une conduite contraire l'homme né avec honneur peut le perdre?
— C'est vrai.
— Si donc vous faites des actions honteuses, bien que vous soyez mon fils vous cessez d'être gentilhomme. Dès que vos mœurs vous rendent infâme aux yeux du peuple, que sert l'écusson paternel? Que servent d'illustres aïeux? Quoi! la renommée viendra dire à mes oreilles mêmes que Salamanque s'est étonnée de vos mensonges et de vos fourberies l Quel gentilhomme ! quel néant ! Si c'est un affront pour un homme noble ou plébéien d'entendre dire qu'il ment, dites, quelle honte est le mensonge lui-même? Avez-vous Pépée assez longue, avez-vous la poitrine assez dure pour croire que vous pourrez punir tout un peuple qui vous dit : tu mens, etc.
Le poète espagnol continue longtemps encore, et affaiblit cette admirable scène par l'abondance excessive et la fluidité de ses petits vers de huit syllabes: Corneille la saisit, la condense dans son vigoureux alexandrin et lui donne son impérissable forme.
Ètes-vous gentilhomme? — Ah! rencontre fâcheuse (à part). ' (Haut.) Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
— Croyez-vous qu'il suffit d'être sorti de moi?
— Avec toute la France, aisément je le croi.
— Et ne savez-vous pas, avec toute la France, D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance,
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang?