‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 3)Chapitre 94 sur 138 · CALDERON DE LA BARGA · texte numérisé non relu

CALDERON DE LA BARGA

âme élevée. Je ne saurais trouver une plus parfaite image de la délicatesse avec laquelle Calderon représente le sentiment de l'honneur que la tradition fabuleuse. sur l'hermine, qui, dit-on, met tant de prix à la blancheur de sa fourrure que, plutôt que de la souiller, elle se livre elle-même à la mort, lorsqu'elle est poursuivie par les chasseurs ».

Expliquons ce jugement par un exemple. Un des drames les plus connus et les plus admirés de Calderon a pour titre Le médecin de son honneur, et nous reporte au règne de Pierre le Cruel. Le frère du roi, Henri de Transtamare, est épris d'une jeune fille, Mencia, qui, malgré les sollicitations de l'infant est donnée en mariage à Don Gutierre de Solis. Le prince continue à poursuivre de ses hommages celle qui ne doit plus être à lui. Une chute de cheval l'amène dans la maison de campagne qu'elle habite ; la complicité d'une suivante lui en ouvre une autre fois la porte pendant la nuit : un poignard, qu'il laisse tomber dans sa fuite, sert au mari jaloux d'indice et de pièce de conviction. Deux ou trois malentendus, des explications incomplètes, une lettre surprise et mal interprétée, confirment don Gutierre dans ses pensées de vengeance. La vraisemblance des incidents est peu nécessaire à Calderon : il lui suffit d'amener, par quelque moyen que ce soit, une situation terrible. Elle éclate : Gutierre, menacé dans son honneur et plein d'amour encore pour celle qu'il soupçonne d'être infidèle, prononce contre elle une sentence de mort. Il n'a point de certitude, point de preuves. L'honneur chez lui, comme chez tout castillan de Calderon, se contente, pour frapper et punir, d'une crainte, d'une possibilité, d'une ombre. Lui-même exprime cette délicatesse odieuse dans ces vers qui résument la poétique et immorale inspiration de tout ce théâtre.

— Dites-moi donc, pour concevoir tant de crainte, Gutierre, qu'avezvous vu?

— Rien. Car les hommes comme moi ne voient point; il suffit qu'ils imaginent, qu'ils soupçonnent, qu'ils prévoient, qu'ils redoutent, qu'ils devinent, que. . . je ne sais comment m'exprimer; car il n'y a pas de parole pour signifier une chose qui ne serait pas même un atome indivisible. ...

Gutierre écrit donc et laisse sur la table de sa femme un billet ainsi conçu :

L'amour t'adore, mais l'honneur ne peut te pardonner. L'un te tue et l'autre veut t'avertir. Tu n'as plus que deux heures à vivre : tu es chrétienne, sauve ton àme; car pour ta vie, il n'est plus temps.

Il sort, ferme les portes, éloigne les domestiques. Bientôt il revient avec un chirurgien qu'il amène de force les yeux bandés.

— Il est temps, lui dit-il, que tu entres dans ce cabinet; mais auparavant, écoute-moi : ce poignard percera ta poitrine si tu n'exécutes pas fidèlement ce que je vais t'ordonner. Ouvre cette porte. Que vois-tu dans cet appartement?

— C'est une image de la mort, un corps étendu sur un lit ; deux torches sont à ses côtés et un crucifix est devant. Je ne saurais dire ce que c'est, car un voile couvre son visage.

— Eh bien I ce cadavre vivant que tu vois, c'est toi qui dois lui donner la mort.

— Qu'oses-tu ordonner?

— Que tu la saignes, que tu laisses couler son sang jusqu'à ce que ses forces l'abandonnent, que tu ne la quittes point jusqu'à ce que, par cette petite blessure, elle ait perdu tout son sang et qu'elle expire. Ta n'as rien à répondre : il est inutile d'implorer ma pitié; obéis si tu veux vivre.

Le chirurgien obéit à la peur : mais en sortant de cette maison funèbre, il applique sur le mur qui avoisine la porte sa main ensanglantée. Cet indice la fera reconnaître le lendemain à lui-même et au roi.

Sire, dit don Gutierre au monarque qui l'interroge, ceux qui exercent un office public ont coutume de placer au-dessus de leur porte un écusson à leurs armes. Mon office, à moi, c'est l'honneur; et c'est pourquoi j'ai mis au-dessus de ma porte ma main baignée dans le sang, parce que l'honneur, Sire, ne se lave qu'avec du sang.

Le roi même approuve cette sommaire justice. Il déclare qu'à des malheurs pareils il y a un remède.

— Lequel, sire?

— Le vôtre môme, Gutierre.

— Etquelestril?

— La saignée.

C'est le mot du poète et critique contemporain : Tue-la. M. Dumas fils répétait Galderon.

Page 1