‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 3)Chapitre 93 sur 138 · CALDERON DE LA BARGA · texte numérisé non relu

CALDERON DE LA BARGA

presser plus énergiquement la, dernière conséquence, de lui demander avec une force plus impérieuse l'émotion tragique qu'elle recèle.

Lisardo tombe, comme on le pressent, sous le fer de son ennemi; mais à la prière que le mourant lui fait au nom de la croix de ne pas le laisser expirer sans confession, Eusèbe le porte dans un monastère voisin et, en éebange, reçoit de lui la promesse que lui-même avant de mourir recevra la même grâce. Puis Je criminel prédestiné, débarrassé de Lisardo, poursuit Julia jusque dans le couvent qui la renferme ; mais, au moment de la saisir, il recule en apercevant sur le sein de la jeune fille une croix de sang pareille à celle qu'il reçut lui-même à sa naissance. Eusèbe se fait capitaine de brigands ; il vole et assassine les passants dans la sierra; mais il les enterre pieusement et place une croix sur leurs cadavres. Un prêtre passe: la balle du voleur s'est amortie contre un livre que le voyageur portait, sur sa poitrine et dont il est l'auteur: c'est l'histoire des prodiges opérés par la croix. Eusèbe le laisse aller en lui demandant ce livre pour toute rançon. Enfin la justice, des hommes poursuit et atteint le meurtrier : Eusèbe tombe frappé à mort dans son repaire ; mais, avant d'expirer, il invoque un prêtre pour l'absoudre. Albert, l'auteur du livre de la croix, averti miraculeusement, arrive exprès de Rome.

Ici le poète, pour couronner son œuvre, a osé la plus extraordinaire et la plus émouvante des fictions. I^e prêtre est arrivé trop tard : les soldats viennent d'enterrer le brigand : ils partent, en laissant à la garde de son corps un paysan nommé Gil, le graciosa de la pièce.

Gil : J'admire leur quiétude! Us ont enterré là Eusèbe, et ils me laissent seul ici. Seigneur Eusebio, souvenez-vous, je vous en prie, que j'ai été autrefois votre ami. Mais qu'est-ce que cela? ou mon désir m'abuse, ou je vois venir de ce côté un millier de personnes. {Arrive un Voyageur.)

Albert : J'arrive de Rome, et trompé par la nuit, je rae suis égaré une seconde fois dans cette montagne. C'est ici l'endroit où Eusèbe me laissa la vie, et j'ai peur que ses soldats ne me fassent un mauvais parti.

Le Mort: Albert!

Albert : Quel est ce souffle de voix étrange qui, répétant mon nom, a frappé mes oreilles?

Le Mort : Albert!

Albert : On prononce encore mon nom. Il me semble que c'est de ce côté. Allons voir.

Gil : Dieu saint ! C'est Eusèbe ! Jamais peur n'égala la mienne.

Le Mort : Albert!

Albert : Le son vient de plus près. voix qui frappes l'air avec tant d'insistance en répétant mon nom, qui es-tu?

Le Mort : Je suis Eusèbe. Approche, Albert, vers cet endroit où je suis enterré ; approche et soulève ces branchages ! ne crains rien.

Albert : Je ne crains pas.

Gil : Moi, si.

Albert, en levant les rameaux : Te voilà découvert : dis moi, au nom de Dieu, que me veux-tu?

Le Mort : C'est de sa part, Albert, que ma foi t'a appelé, pour qu'avant ma mort tu m'entendisses en confession. Il y a quelques moments déjà que j'avais dû mourir; mon àme est délivrée de mon cadavre, mais elle ne. l'a pas encore quitté. Viens, Albert, que je te confesse mes péchés, plus nombreux que les sables de la mer, que les atomes du soleil.

Gil : Par Dieu! le voilà sur ses piejjs, et pour qu'on puisse mieux le voir, le soleil dévoile ses rayons. Je vais le dire à tout le monde.

Pendant qu'une clarté progressive illumine lentement lapâle figure du mort, tous les personnages du drame accourent à la voix de la sentinelle effrayée.

Gil : Voici du monde de tous les côtés. Que tous apprennent par ma voix le plus admirable événement dont le monde fut jamais témoin. Eusèbe s'est levé de la fosse où on l'avait enterré, appelant un prêtre à haute voix. Mais pourquoi vous raconté-je ce que tous vous pouvez voir? Regardez avec quelle dévotion il se tient là-bas agenouillé.

Cubgio : Aussitôt que le saint vieillard a fait le signe de l'absolution, Eusèbe est retombé mort à ses pieds.

Albert, s'approchant : Au milieu de ses grandeurs imposantes, que le monde apprenne par ma voix la plus étonnante des merveilles : Après la mort d'Eusèbe, le ciel a laissé en dépôt son esprit devant son cadavre jusqu'à ce qu'il se fût confessé j tant peut obtenir de Dieu la dévotion à la croix !

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Le magicien prodigieux est une pièce du même genre, qui renferme des effets dramatiques presque aussi puissants. C'est une première esquisse de Faust; mais d'un Faust espagnol. Un jeune païen, Gypriano, tenté par le démon de la volupté, lui vend son âme pour une espérance coupable. Mais Justine, qu'il aime, est chrétienne : Satan ne peut la séduire. Il trompe Cypriano en lui livrant un vain fantôme, et quand la mantille qui semblait cacher sa bien-aimée tombe, le jeune homme n'embrasse qu'un squelette. Le drame se couronne par la sanctification et le martyre des deux amants. Les tentatives de séduction ont donné au poète l'occasion de déployer toute la richesse de sa poésie lyrique.

Le prince constant est une pièce à la fois religieuse et héroïque : c'est l'histoire de la captivité de l'infant de Portugal Don Sébastien, qui, Régulus chrétien, meurt esclave volontaire à Tanger, plutôt que de rendre aux infidèles la ville chrétienne de Geuta. Ce drame, traduit en allemand par Schlegel, obtint le plus grand succès sur le théâtre de Weimar, où il fut représenté sous les auspices de J&œthe.

Il ne faudrait pas conclure de tout cela que Galderon ne soit qu'un prédicateur dramatique.

Dans ses drames non religieux, il s'abandonne sans scrupule à l'inspiration de tous les préjugés et de toutes les passions mondaines de son auditoire. L'amour, la jalousie, le point d'honneur, la vengeance, y sont glorifiés comme ils auraient pu l'être par le plus profane des poètes castillans. Il semble que Calderon, comme ses brigands, après s'être mis en règle avec la foi, ne connaît plus d'autre morale que celle de l'opinion. Le fait est qu'avant tout il est poète dramatique, et poète dramatique espagnol, qu'il veut à tout prix émouvoir son public et saisit le taureau par les cornes pour le dompter. C'est chez lui un instinct plutôt qu'un calcul, mais un instinct qui équivaut presque à une théorie : nourrir toujours et partout l'intérêt, exciter

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et satisfaiie la curiosité; deviner et flatter la passion populaire, pour la dominer. Tous les grands poètes dramatiques subissent involontairement la même loi. Corneille, Molière, Shakspeare en ont fait autant; et si Calderon diffère de ces grands hommes, c'est que son public différait du leur. Cette remarque donne une nouvelle importance à l'étude de ses œuvres. Ce n'est pas le caprice d'un écrivain qu'on y étudie, c'est le génie d'un siècle et d'une nation.

Parmi les passions que Calderon développe de préférence, brille au premier rang Vhonneur, tel que le concevaient ses contemporains, c'est-à-dire le sacrifice de l'homme et de ses plus chers intérêts à un idéal de générosité, de devoir, de grandenr d'âme, souvent injuste et criminel, toujours extraordinaire et exagéré. La fidélité au roi, à la parole donnée, fût-elle engagée à un ennemi, le dévouement à la personne aimée, la protection accordée au faible, au suppliant, aux femmes surtout, même inconnues, même coupables, la jalousie ardente, la vengeance qui poursuit à travers le sang et la mort une offense, un soupçon ; l'orgueil du chef de famille, du mari, du père, du frère, qui prétend sauver dans sa maison, au prix d'un duel ou d'un meurtre, la sainteté des liens qu'il attaque sans scrupule chez les autres, tels sont les ressorts que Calderon met sans cesse en œuvre, et dont le jeu combiné, confondu, opposé et contrasté de mille manières, produit dans ses drames les effets les plus saisissants. « Chez lui, dit G-. Schlegel, règne avant tout un sentiment brûlant et passionné qui ennoblit tout ce qui l'entoure, parce qu'il attache à tous les événements une affection de l'âme. L'honneur, l'amour, la jalousie sont ici les passions dominantes ; leur jeu noble et hardi, forme le nœud de la pièce. L'honneur y est toujours un système idéal, qui peut, en descendant à des opinions de société, devenir l'arme de la vanité, mais qui sous tous les déguisements, laisse voir une

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